Couverture de La Nourrice

Chapitre 1 — Adrien

Je n’aurais jamais dû être là, assis à ce bureau trop petit pour moi, à écrire des lignes qui ne m’appartiennent pas vraiment. Un banal accident de scooter sur le Vieux-Port, un papier sans saveur que mon rédacteur en chef m’a refilé comme on donne un os à un chien trop agité. « Fais court, Adrien. Juste les faits. » Comme si j’étais venu ici pour compter les traces de freinage et identifier des modèles de casques.

Je soupire, je relis la phrase inutile que je viens d’écrire :

« Un homme de trente-quatre ans a été légèrement blessé… »

Je me hais déjà.

Autour de moi, la rédaction respire à peine. Des écrans, des cafés refroidis, des conversations qu’on étouffe pour faire semblant d’être sérieux. Je sens tout ce que j’ai perdu de ma fougue ces derniers mois, à force d’enchaîner les micro-événements dont personne ne se souvient au bout de trois heures. Et toujours ce regard en coin de mon rédacteur en chef, celui qui me rappelle que je suis là parce que je n’ai plus le droit à l’erreur.

Je suis sur le point d’effacer une phrase quand une vibration traverse la pièce. Un murmure. Pas un bruit, vraiment, juste un changement dans l’air, comme si la tension de quelqu’un venait d’augmenter d’un cran près de moi.

La voix de Léa, l’une des journalistes du service police-justice, se glisse dans mon dos :

— C’est quoi, cette histoire… ?

Elle lit quelque chose sur son écran, les sourcils soudain froncés, une main sur sa bouche. Je me retourne, machinalement, attiré comme si mon corps avait décidé avant moi.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle hésite une seconde, juste une, avant d’incliner l’écran vers moi. Et tout mon esprit se fige.

« Bébé disparu dans la nuit. Aucune trace d’effraction. Enquête ouverte. »

Une phrase, pas plus. Une dépêche de police. Un détail. Une ligne perdue entre mille autres.

Mais mon cœur, lui, s’arrête.

Cette impression que je connais trop bien, ce frisson qui remonte le long de ma colonne comme une main glacée : l’instinct. Celui que j’avais avant de me brûler les ailes. Celui que j’ai essayé d’étouffer pour survivre dans cette profession.

— Tu t’en occupes ? me demande Léa, mais sa voix est déjà loin.

J’entends autre chose, un battement, un appel.

Je me lève avant même d’avoir réfléchi.

— Oui.

Elle me regarde comme si je venais d’annoncer quelque chose de dangereux, et elle n’a peut-être pas tort.

— Adrien… c’est juste une dépêche. On ne sait même pas si…

— Je m’en occupe, répété-je, plus ferme.

Je n’ai pas besoin de plus.

Un bébé.

Une disparition.

Une nuit sans bruit.

Ça suffit. Ça me traverse comme une vérité qu’on ne peut pas ignorer.

Je sais que je ne devrais pas. Que je vais encore me mettre à dos la rédaction. Que je me suis promis, que j’ai promis à mon ex et au psy que j’ai vu deux fois avant de le fuir, que je ne m’impliquerais plus.

Mais il y a quelque chose dans cette phrase.

Une absence.

Un vide.

Un murmure au milieu du silence.

Je vais voir le rédacteur en chef, qui ne lève même pas les yeux quand j’entre.

— Pas toi, Adrien. Pas encore une affaire comme ça.

— Donne-la-moi.

Il secoue la tête, l’air de quelqu’un qui a déjà perdu avant d’avoir lutté.

— Pourquoi ?

Je prends une seconde, juste une, pour reprendre mon souffle.

— Parce que ça va recommencer.

Il relève enfin le regard.

Et dans ses yeux, je lis la même chose que dans les miens : la peur que j’aie raison.

Quelques minutes plus tard, je suis déjà dans la rue, mon carnet dans la poche, mes pensées bousculées et ma respiration plus rapide que je ne l’aurais voulu. Marseille n’a jamais semblé aussi vaste, aussi sombre, aussi dangereuse.

Quelque part dans cette ville, quelqu’un tient un bébé dans ses bras.

Et je ne sais pas pourquoi, mais je sens que si je n’y vais pas maintenant, on ne le retrouvera jamais.

Je marche vite, trop vite peut-être, mais c’est comme si mes pas savaient avant moi où aller, quoi chercher, quel vide combler. Le vent s’est levé sur le boulevard, charriant une odeur de pluie mêlée au sel de la mer, et je me surprends à resserrer ma veste autour de moi, comme si cela pouvait me protéger de ce que je m’apprête à affronter.

Je sors mon téléphone pour vérifier la dépêche une dernière fois. Pas d’adresse. Juste un quartier. Une ligne vague dans une nuit qui ne l’est pas moins.

Je lève la tête.

Et c’est là que je la vois.

Pas un détail important, pas un indice concret. Juste une chose infime, quelque chose que personne ne verrait, si ce n’est quelqu’un comme moi, quelqu’un qui a passé des années à chasser les ombres pour ne trouver que des regrets.

Sur l’autre trottoir, plantée devant une vitrine fermée, une femme reste immobile. Une silhouette fine, les cheveux rabattus sur le visage, un manteau foncé qui se confond avec la nuit. Elle tient quelque chose contre elle, serré, comme on retient une chaleur fragile qu’on refuse de laisser partir.

Je m’arrête net, sans savoir pourquoi.

Mon cœur se serre.

Je n’arrive pas à regarder ailleurs.

Elle ne bouge pas. Elle semble écouter quelque chose qui m’est invisible.

Puis, finalement, sa tête s’incline d’un millimètre, comme si elle percevait une présence — la mienne, ou peut-être celle d’un fantôme que seule elle peut entendre.

Je cligne des yeux une seconde.

Et quand je rouvre les paupières… elle a disparu.

Pas partie.

Pas en fuite.

Juste effacée.

Comme une image qui se dissout avant qu’on comprenne ce qu’on a vu.

Je reste figé au milieu du trottoir, incapable de respirer normalement. Un goût métallique glisse au fond de ma gorge, et je dois me forcer à inspirer, comme si l’air lui-même devenait plus lourd autour de moi.

Je ne suis même pas sûr de ce que j’ai vu.

Ou si je l’ai vu.

Mais au fond de mes entrailles, quelque chose murmure.

Un avertissement.

Un pressentiment.

Un danger qui se rapproche.

Et pour la première fois depuis longtemps, je sens que cette affaire ne va pas seulement me dépasser.

Elle va m’engloutir.