
Extrait
#YouLove : Sous les projecteurs. Une romance feelgood, différence d'âge inversé, avec un jeune Youtuber
Chapitre 1
Son regard trouva instantanément la caméra dans le capharnaüm qui s’étalait tout autour de lui. Des câbles, des lumières, des ordinateurs occupaient pratiquement toute la pièce plongée dans une semi-obscurité, ne laissant qu’un petit espace propre à ses pieds. Une dizaine de personnes couraient en tous sens, affairées.
Gaëtan Loiseau redressa les épaules et lorsqu’un cri retentit, annonçant le début de la scène, le brouhaha s’éteignit d’un coup. Tout le monde retourna derrière la caméra, quand lui était seul devant. Le stress et l’excitation se mêlaient dans son corps : il avait hâte de montrer ce qu’il valait.
Nouveau hurlement :
— Action !
Il se faufila dans son personnage, tourna sa tête brusquement vers Yasmine et déclara avec grandiloquence :
— Jamais tu ne retrouveras Kalamine. Cet étalon est bien trop beau et bien trop fier pour toi. Il m’appartient maintenant ! Cesse de m’importuner !
Yasmine vint se coller contre lui, sa démarche pleine de rage, comme si elle allait lui décocher une gifle. Elle jouait beaucoup mieux que lui ! Gaëtan cacha sa déception et garda le visage neutre tandis qu’elle débitait sa réplique d’un ton cinglant. Yasmine donnait vie à sa protagoniste, mettant tout son coeur dans son rôle. Gaëtan se retint de battre en retraite : il était le méchant de l’histoire bon sang ! Il la bouscula, comme c’était écrit dans le script, et elle chuta lourdement sur ses fesses dans un bruit mat et un petit cri. Il resta stoïque alors que son envie était de l’aider à se relever : ses réflexes de gentleman ne devaient pas faire échouer cette scène. Sinon, ils devraient recommencer et la pousser de nombreuses fois. Gaëtan cracha son texte, avec toute la haine qu’il pouvait trouver en lui :
— Tu n’es qu’une gueuse, ne t’approche pas de moi ! Va-t’en, ou j’appelle la garde !
— Mais, je t’en prie, fais-le ! Tu risques d’en avoir besoin, rétorqua-t-elle en se relevant d’un bond.
Dans son mouvement, elle ramassa la lame non loin d’elle pour le mettre en joue. Le jeune homme qui se trouvait derrière la caméra annonça la coupure de la scène et Gaëtan sentit ses épaules tomber d’un seul coup. Yasmine sourit et lui donna une accolade sur le bras.
— Hey, c’est chouette ! Bien mieux que ce matin, tu fais plus méchant, plus dur. Par contre, n’hésite pas à me bousculer vraiment.
— Je risque de te faire mal, grogna Gaëtan en grimaçant, tandis qu’une maquilleuse vint faire une retouche sur son nez.
Les poils du pinceau le chatouillèrent et il éternua avec violence, faisant sursauter tout le monde. Il s’excusa en levant la main, comme s’il était à l’aise, alors qu’au fond de lui, il était mortifié.
Comment est-ce qu’il s’était retrouvé dans un court-métrage de Yasmine ? Cette youtubeuse de talent était connue pour ses petites fictions qui rassemblaient des milliers, voire des millions de vues.
En fait, il savait pourquoi il avait été contacté : il était présent parce qu’il était le cinquième youtubeur de France, avec plus de sept millions d’abonnés. Gaëtan allait apporter un nouveau public sur sa chaîne et gonfler les statistiques de Yasmine. Il n’était pas contre, il aimait beaucoup regarder ses courts-métrages, qui mélangeaient la science-fiction, l’équitation et parfois, la romance. Il était très fier de jouer dans ce genre de production, beaucoup plus élaborée que ses vidéos. Sauf qu’il était un acteur plutôt médiocre. Ce n’était pas son délire. Son truc à lui, c’était le gaming. Les jeux vidéo, brailler devant son écran pour tuer des méchants virtuels, à rager lorsqu’il se faisait mettre en pièce ou à rire si le gameplay était ridicule.
— Mais non, ne t’inquiète pas, je sais comment me réceptionner. Au pire, j’aurai quelques bleus, qui vont disparaître très vite. J’aimerais que, pour la prochaine prise, tu n’hésites pas.
Il leva le pouce, montrant une confiance qu’il n’avait pas, et elle s’éloigna pour parler avec son chef opérateur. Elle regarda un ordinateur, demanda d’ajuster une lumière et confirma d’un hochement de tête, avant de revenir vers lui. Ils recommencèrent la scène encore quatre fois et Gaëtan réussit à projeter Yasmine de façon convaincante à la dernière tentative. Celle-ci lui sauta dans les bras, comme si c’était extraordinaire.
— Merci ! On va garder celle-là, je crois qu’on est pas mal. Mickaël, t’en penses quoi ?
Son chef opérateur lui fit un clin d’oeil, confirmant sa décision. Elle revint sur Gaëtan et lui déclara :
— Tu es meilleur d’heure en heure, c’est super ! On va faire la dernière scène devant le château, avec Caramel et ce sera terminé pour aujourd’hui. Demain, on fera la grosse bagarre avec les épées ! J’ai trop hâte de voir ça !
Gaëtan lui confirma que lui aussi, alors qu’il était mort de trouille. Il n’avait jamais tenu d’arme dans les mains de toute sa vie et il avait bien remarqué que ce n’était pas des fausses. Elle lui avait assuré que leur duel était millimétré, telle une danse, et qu’ils apprendraient dès le lendemain avec des professionnels. Gaëtan avait à la fois hâte d’essayer et, dans le même temps, il ne se sentait pas légitime.
Il suivit Yasmine des yeux tandis qu’il changeait de costume pour tourner la scène dehors. La youtubeuse faisait plusieurs jobs en même temps : c’était elle qui avait imaginé l’histoire, elle voulait avoir un regard sur les prises et elle jouait dedans. Gaëtan se demandait comment elle pouvait tout gérer. Puis, il contempla tous les gens qui gravitaient autour d’eux : cadreur, son, costumières, maquilleuses… elle était entourée d’une grosse équipe. Alors que lui, s’il avait bien quelques personnes qui travaillaient pour lui maintenant, il tournait la plupart du temps seul ou avec des amis à distance. Tout était si différent ! Il bomba le torse pendant que la costumière faisait un raccord avec la veste qu’il venait d’enfiler, une imitation très réussie d’un uniforme d’époque. Sentant le regard d’une fan sur lui, Gaëtan reprit son rôle de comique exubérant. Il retroussa les lèvres sur un sourire charmeur et la jeune femme minauda, ce qui lui valut de se blesser avec son aiguille.
— On dit qui s’y frotte, s’y pique ! lança-t-il avec désinvolture.
La costumière repartit de plus belle dans ses gloussements. Elle rougit et n’osa pas ouvrir la bouche.
— Parbleu, je vais toutes les écorcher vif, ces vilaines petites épingles ! Que votre honneur soit sauf, jeune demoiselle, poursuivit-il pour détendre l’atmosphère.
— Mon honneur est sauf, contrairement à mon doigt, murmura-t-elle en terminant son oeuvre.
Gaëtan se regarda dans le miroir. Il était méconnaissable. C’est qu’il n’avait pas l’habitude de porter ce genre de vêtements. Yasmine non plus, car elle discutait avec une autre habilleuse sur le fait qu’elle se prenait les pieds dans sa robe, ce qui n’était pas pratique pour courir, chose qu’elle devrait faire dans la prochaine scène. Gaëtan se détourna et gratifia la costumière d’un sourire et de remerciements. Elle s’inclina dans une gracieuse révérence, comme c’était l’usage à l’époque. Elle dégaina son smartphone et Gaëtan comprit tout de suite la demande silencieuse. Il se rapprocha d’elle et elle poussa un soupir de soulagement. Ils firent un selfie, Gaëtan posant avec confiance en souriant.
— Merci ! Vous êtes aussi drôle que sur YouTube. Quand est-ce que la prochaine vidéo sera publiée ? J’ai hâte de la voir !
C’était la question qui revenait le plus souvent. Il avait une sacrée cadence, avec deux à trois sorties par semaine, hélas, ce n’était jamais assez pour les gens. Comme si c’était un secret, alors qu’il avait fait la révélation sur X un peu plus tôt dans la journée, il s’approcha d’elle et chuchota qu’elle serait en ligne le lendemain. Excitée comme une puce, la jeune fille lui fit un grand sourire et s’éloigna. Voyant Instagram déjà ouvert sur son portable, Gaëtan la rattrapa :
— Attention, vous ne pouvez pas mettre notre selfie sur vos réseaux sociaux tant que Yasmine ne vous l’a pas autorisé. Comme je suis en costume, ça risque de spoiler son court-métrage.
La jeune femme lui assura qu’elle n’en ferait rien, cependant il remarqua sans peine la lueur de déception dans ses yeux. Elle voulait sûrement publier cette photo le plus vite possible pour allumer l’envie chez ses amis et tous les inconnus qui la suivaient. Elle rangea son téléphone et partit sans faire d’histoire.
Yasmine revint vers lui et ils sortirent du petit château qu’elle avait loué pour l’occasion. Dans les immenses jardins verdoyants, il y avait matière pour faire de superbes scènes de course-poursuite à cheval.
C’était peut-être aussi pour cette raison qu’il avait été appelé sur ce court-métrage : il était l’un des youtubeurs qui savaient, un peu, monter à cheval. Il avait donné quelques anecdotes sur lui pour une vidéo au début de l’année, où il avait parlé des colonies de vacances qu’il fréquentait. Durant quatre années de suite, pendant quasiment tout l’été, il avait pratiqué l’équitation. Il avait adoré, mais il avait dix ans à l’époque. Autant dire une éternité ! Il espéra ne pas décevoir la youtubeuse.
Yasmine l’amena près de Caramel, tenu par la bride par un jeune homme que Gaëtan avait l’impression d’avoir déjà vu. Il lui serra la main et il se présenta comme Julian, le meilleur ami de Yasmine.
— J’apparais souvent dans ses courts-métrages, indiqua-t-il suite aux froncements de sourcils de Gaëtan. Et j’ai ma propre chaîne YouTube, même si je n’ai pas beaucoup d’abonnés.
Gaëtan acquiesça et se souvint enfin de lui. Il n’était pas mauvais, loin de là, et lui aussi, assurait niveau équitation. Il aurait pu avoir son rôle, même s’il avait apporté beaucoup moins de monde. Gaëtan dissimula sa gêne comme il put, en lançant sur le ton de la rigolade :
— Au moins, tu t’es reconverti en palefrenier ! Cela te va bien.
Julian se renfrogna, au désespoir de Gaëtan. Il souhaitait s’intégrer dans cette grande équipe, ne pas se faire des ennemis. De son côté, Yasmine éclata de rire et indiqua :
— Tu as vu juste ! Julian sera ton écuyer. Il a l’habitude de Caramel, ce sera plus facile pour qu’il te file un coup de main discrètement. Je ne voulais pas encore lui proposer le rôle du méchant, j’ai eu peur que les gens se lassent, ajouta-t-elle avec un sourire contrit.
Deuxième choix, présent grâce à ses millions d’abonnés, Gaëtan sentit sa confiance en lui fondre comme neige au soleil. Il aurait donné cher pour être de nouveau derrière son ordinateur, assis sur sa chaise, sans courir le risque de se ridiculiser en jouant comme un âne sur un cheval. L’image le fit rire intérieurement.
— Je te laisse faire connaissance avec Caramel. Tu verras, il est doux et intelligent !
Elle se tourna vers son équipe qui finissait d’installer le matériel, l’abandonnant avec Julian, qui manifestait un ressentiment palpable envers lui.
Gaëtan s’approcha du cheval, regrettant de ne pas avoir une petite friandise à lui offrir afin d’avoir un des deux êtres vivants ici dans sa poche. À la place, il lui flatta l’encolure tout en essayant de se remémorer les quelques leçons qu’il avait prises lorsqu’il était en colonie de vacances. Faire du cheval, ce devait être comme faire du vélo : ça ne s’oubliait pas.
Julian lissa les sangles de la selle en feignant d’ignorer Gaëtan. Ce dernier ne pouvait pas lui en vouloir : il lui avait piqué son rôle. Le silence s’éternisa entre eux, gênant et très lourd, jusqu’à ce que Yasmine demande à Gaëtan de monter sur son cheval.
Il essaya de mettre un pied dans un étrier et de s’élancer par-dessus pour grimper sur son destrier. Si cela paraissait facile dans les films, ce n’était pas du tout le cas dans la réalité. Il retomba sans grâce sur ses pieds tandis que le cheval poussa un petit soufflement de naseaux, qui ressemblait à s’y méprendre à un ricanement. Julian, par contre, ne se priva pas et se moqua ouvertement de la pénible tentative de Gaëtan. Celui-ci éclata de rire à son tour, comme si c’était tout à fait normal et qu’il avait agi uniquement pour amuser la galerie.
Yasmine, elle, ne gloussait pas. Pire, elle s’impatientait.
— Allez, Gaëtan, il faut profiter de la lumière avant que le soleil ne soit couché complètement. Et si on doit refaire la scène demain, ça va décaler tout le planning.
Gaëtan lui assura qu’il allait y arriver tout en cherchant des yeux quelqu’un ou quelque chose qui puisse l’aider. Il vit une souche d’arbre qui pourrait faire office de marchepied. Il avança Caramel jusqu’à celle-ci et réussit tant bien que mal à se maintenir à califourchon sur son fier destrier. Julian régla les étriers à la bonne taille. Il était sûrement jaloux, mais il n’en était pas moins professionnel. Ou, au moins, c’était un excellent ami pour se plier ainsi aux exigences de Yasmine. Avec une grimace, il donna quelques consignes de sécurité à Gaëtan :
— Vas-y mollo avec les rênes : Caramel a les dents sensibles depuis quelques jours. Yasmine repousse sans cesse la visite chez le véto pour son court-métrage, sauf qu’il est un peu stressé en ce moment à cause de ça. C’est un hongre qui n’a pas besoin qu’on ait la main lourde de toute façon, il est très gentil.
— Ne t’inquiète pas, je gère ! Les chevaux et moi, c’est une grande histoire d’amour !
Julian marmonna dans sa barbe avant de s’éloigner et de se mettre à sa place pour la scène. Yasmine fit de même de l’autre côté.
C’était simple : Gaëtan devait commencer au trot en passant près de la youtubeuse en hurlant avant de faire demi-tour et de piquer un petit galop sur quelques longueurs. Il serra les jambes et le cheval partit au pas. Il réagissait vite et bien aux ordres de Gaëtan, qui se détendit instantanément. Cela ne devrait pas poser de problème. Un grand sourire sur le visage, il hocha la tête pour signifier à Yasmine qu’il était prêt.
Un premier cri de Mickaël. Le silence se fit autour d’eux. La caméra était pointée sur Gaëtan, qui se confectionna un masque de colère, pour coller à la scène. Lorsque le mot action retentit, il lança son cheval au trot et fonça à côté de Yasmine en hurlant de rage et de haine, pendant qu’elle débitait son monologue. Hors champ, Gaëtan tira avec douceur sur les rennes et Caramel exécuta un demi-tour parfait sans rechigner. Tout se déroulait comme sur des roulettes.
La youtubeuse effectua un moulinet avec son épée, le signal pour qu’il passe du trot au galop. Il donna un petit coup de talon et sa monture galopa vers Yasmine. Elle fit mine de le frapper avec son arme lorsqu’il fut à côté d’elle. Il savait que des effets en post-production seraient ajoutés. C’était terminé. Il continuait sa course jusqu’à Julian, qui lui fit signe de ralentir. Pourtant, Gaëtan ne freina pas, enivré par l’excitation de la vitesse, par le vent sur son visage et par cette impression de puissance. Il aurait aimé galoper longtemps. Pourquoi avait-il cessé de pratiquer l’équitation ? Il se posa sincèrement la question. Peut-être qu’il pourrait reprendre des leçons de temps en temps. Ou juste effectuer des balades pour profiter du grand air.
Il s’approchait beaucoup trop vite de Julian, qui plongea sur le côté pour éviter l’étalon. Gaëtan se secoua : il devait l’arrêter. Il fallait sans doute recommencer la scène. Oubliant complètement les recommandations de Julian, il tira sur les rênes de toutes ses forces, comme si cela allait l’aider à freiner plus vite cette masse de plusieurs centaines de kilos.
Tout se déroula en même temps : Yasmine hurla, Julian se précipita vers le cheval et Gaëtan se crispa de tout son être, se préparant à la culbute. Durant une longue seconde, rien ne se passa. Caramel s’immobilisa et Julian réussit presque à attraper la bride. Celle-ci lui fila entre les doigts lorsque l’animal rua de toutes ses forces, envoyant son pauvre cavalier s’échouer au sol après un magnifique vol plané.