Couverture de Un crime pour l'autre: Thriller policier à suspense – meurtre et manipulation dans les milieux puissants à Marseille (Les enquêtes d'Alex Casanova)

Extrait

Un crime pour l'autre: Thriller policier à suspense – meurtre et manipulation dans les milieux puissants à Marseille (Les enquêtes d'Alex Casanova)

Chapitre I

Frédéric Magne n’aurait pas dû mourir comme ça.

Attaché à son propre lit. Nu. Exposé.

Et surtout… sans avoir lutté.

Le lieutenant Alex Casanova restait immobile au centre de la chambre.

Il écoutait.

Le silence. Sa respiration. Le léger froissement de ses gants lorsqu’il refermait les doigts.

Puis il observa.

Homme puissant, respecté. Notable marseillais. Frédéric Magne avait tout contrôlé.

Sauf sa fin.

Alex Casanova approchait de la quarantaine. Quarante-deux ans, si l’on voulait être précis. Ses cheveux blonds, autrefois plus clairs, commençaient à foncer. Il les portait mi-longs, plus par commodité que par goût. Son visage, anguleux, marqué sans excès, trahissait des nuits trop courtes. Il avait la carrure d’un homme solide, sec, sans masse inutile. Les épaules légèrement voûtées, non par fatigue physique, mais par habitude — celle de se pencher sur des dossiers, des écrans, des corps, souvent. Son regard était clair, presque froid, d’un bleu pâle qui semblait toujours évaluer ce qu’il voyait avant de s’y intéresser réellement.

Alex parlait peu. Non par mystère, mais par économie. Chaque mot devait servir. Il se méfiait des phrases trop longues, des émotions trop visibles, des certitudes hâtives. Il observait, notait, classait. Ce qui ne trouvait pas immédiatement sa place attendait. Il avait appris que tout finissait par s’ordonner — ou par se révéler inutile.

La fatigue était là, constante, installée depuis des années. Il la gérait comme il gérait le reste : sans plainte, sans mise en scène. Elle faisait partie du décor. Comme le café froid. Comme les silences prolongés. Comme cette impression persistante d’être toujours en léger décalage avec le reste du monde.

L’air de la pièce sentait le lys, la cire… et cette odeur plus sourde, plus insistante, qu’Alex identifia sans effort : la mort.

Elle avait surpris Magne dans les draps de soie de son lit king size.

La mort, pensa Alex, avait au moins cette vertu cynique : elle nivelait tout.

Il l’avait compris depuis longtemps. À la PJ de Marseille, ou d’ailleurs, on ne survit pas sans accepter de regarder l’humanité sans fard.

Il était à peine sept heures trente. Alex était seul avec le corps. Les premiers agents étaient restés en bas, auprès de la gouvernante qui avait donné l’alerte. Il enclencha son magnétophone. Sa voix, neutre, maîtrisée, contrastait avec ce que la scène exposait. 

— La victime a été identifiée. Frédéric Magne, domicilié 227 Anse de Malmousque. Mâle, type caucasien, cinquante-cinq ans. Marié. Son épouse, actuellement en déplacement à l’étranger, a été prévenue. Madame Marie Debaye, la domestique, a découvert le corps à six heures. Appel à 6 h 10.

Il fit lentement le tour de la pièce. Chaque pas résonnait dans le silence feutré. Ses cheveux frôlèrent le col de son blouson de cuir lorsqu’il inclina la tête. Son regard accrocha les détails, les classa, les mémorisa.

— Magne était supposé être seul dans la maison. À première vue, aucune trace d'effraction, de cambriolage, ni de lutte.

Tout ici respirait l’argent et la maîtrise : meubles italiens, lumières indirectes, cheminée design. Rien n’avait été laissé au hasard. Rien… sauf la mort.

Alex s’approcha du lit.

Derrière lui, un écran mural s’alluma brusquement. Une voix synthétique, artificiellement enjouée, fendit l’air.

— Bonjour, Frédéric !

Alex se figea. Un frisson lui remonta le long de la nuque.

L'ordinateur poursuivit, imperturbable, détaillant le petit déjeuner programmé la veille.

Alex fixa l’écran connecté quelques secondes.

— Pas d’œufs brouillés aujourd’hui, murmura-t-il.

Il coupa le son de l’écran qui, obstinément, venait de passer aux informations matinales.

La tête de lit était en cuivre. Les poignets de l’homme étaient attachés par des rubans de velours noir aux barreaux. De la même manière, ses chevilles étaient ligotées au pied du lit. Un cinquième lien lui enserrait le cou au-dessus des oreillers. Ses yeux étaient grands ouverts, sa bouche béante comme s'il était surpris de se retrouver en pareille position.

Plusieurs sex-toys se trouvaient sur la table de chevet : sonde anale, vibrateur, anneaux de couleurs, lubrifiants…

Alex se pencha, huma brièvement le torse mince de Magne.

Une odeur fruitée.

Kiwi, décida-t-il après un rapide coup d’œil aux étiquettes de divers flacons.

Kiwi, sans hésitation.

Chacun ses goûts.

Il souleva la couette qui couvrait le corps jusqu'à la taille. En dessous, trois anneaux métalliques s'empilaient sur une érection impressionnante, dérangeante.

— Pas mal pour un macchabée, murmura-t-il.

Alex ouvrit le tiroir de la table de chevet. À l'intérieur, comme il le soupçonnait, il découvrit un tube de comprimés d'Erectus, le best-seller des stimulants masculins.

— Sacrée publicité, ajouta-t-il.

Il commençait à ouvrir son kit de terrain lorsque le claquement familier de bottes sur le parquet annonça l’arrivée de sa collègue.

Le calendrier pouvait bien promettre le printemps : à Marseille avec le mistral, c’était un mensonge.

Lucie Roussel apparut sur le seuil, engoncée dans une parka matelassée mauve, une écharpe multicolore enroulée jusqu’au menton, un bonnet enfoncé jusqu’aux sourcils. Seuls ses yeux dépassaient.

— On pèle de froid aujourd’hui ! gémit-elle.

— Information confirmée, répondit Alex sans lever les yeux.

— Si on prend en compte le facteur vent, il fait deux degrés !

— Tu veux que je le note dans le rapport ?

— On est au mois de mars et le printemps est dans trois jours. C'est injuste !

— Plains-toi au service météo. Moi, je m’occupe des morts.

— Même mes lèvres sont gelées.

Lucie Roussel s’ébroua, retirant bonnet, gants, polaire, couches superposées. Alex se demanda comment elle parvenait à marcher avec tout ça sur le dos. Enfin dégagée, elle révéla un visage carré, vif, au nez rougi par le froid.

— D’après le collègue de faction, on aurait une partie de jambes en l’air qui a mal tourné, dit-elle.

— Possible. L'épouse est en voyage.

— Vilain garçon…

Lucie posa son kit près du lit et jeta un coup d’œil à la table de chevet.

— Très vilain garçon…

— Vérifions l’heure du décès, dit Alex.

Il examina l’une des mains de la victime.

— Manucure récente. Ongles propres. Pas d’égratignures. Pas d’hématomes visibles. Aucun traumatisme apparent, sauf autour de la gorge. Et…

Il souleva de nouveau la couette.

Lucie arrondit les yeux.

— Waouh.

— Oui. Chargé à bloc.

Alex se redressa.

— Ce type n’a pas pu se ficeler tout seul. La maison est équipée d’un système de sécurité sophistiqué. On va devoir analyser les sauvegardes, les appareils électroniques, tout.

— Cherchez la femme…

— Cherche surtout quelqu’un qui savait exactement ce qu’il faisait.

Lucie hocha lentement la tête.

— Je termine le relevé du corps ?

— Oui. Je m’occupe du reste.

Alex balaya la pièce du regard.

Tout était trop ordonné. Trop maîtrisé.

Ce n’était pas un meurtre.

C’était une mise en scène.

Le décor était somptueux, à condition d’aimer les dorures, les surfaces brillantes et les effets de richesse ostentatoire. Outre le lit gigantesque dans lequel Magne avait trouvé la mort, un canapé, deux fauteuils surdimensionnés et un siège de relaxation complétaient l’ensemble. Les salles de bains — celle de monsieur et celle de madame — étaient immenses, équipées chacune d’une baignoire à remous, d’une douche et d’une cabine de massage. Des dressings à triple niveau bordaient les murs.

Alex se demanda brièvement à quoi pouvaient bien servir les autres pièces de la maison.

Malgré l’abondance de meubles et d’objets, tout semblait à sa place. Trop à sa place.

Alex repéra un coffre-fort dans chacune des armoires, si bien dissimulé qu’un enfant de dix ans aurait pu le trouver. Il en parlerait avec la veuve, mais rien n’indiquait qu’un vol ait eu lieu.

Il revint dans la chambre.

Lucie était penchée sur le corps.

— Les empreintes sont toutes celles de Magne, annonça-t-elle. Heure du décès estimée à trois heures quarante. C’est soit très tard, soit très tôt pour une partie « d’attache-moi-ligote-moi ».

— Si la partenaire est repartie, où sont les vêtements de la victime ? demanda Alex.

Lucie leva les yeux au ciel.

— Je ne devrais pas avoir à t’expliquer que l’intérêt de ce genre de partie, c’est d’y jouer tout nu.

— Encore faut-il se déshabiller, répliqua Alex sans se départir de son calme. Je l’imagine mal plier sa chemise et ranger son pantalon dans l’armoire avant de se faire ligoter. Quand on a tout ça au menu, ajouta-t-il en désignant les sex-toys, on ne range pas. On arrache, on jette. Ici, tout est trop net.

Lucie observa de nouveau la scène, plus attentivement. Elle repoussa une mèche de cheveux d’un geste distrait.

— Il m’arrive de suspendre mes fringues, admit-elle. Mais pas quand je suis sur le point de sauter sur mon mec. Tout est bien ordonné ici. Comme dans le reste de la maison. La victime était peut-être maniaque.

— Ou quelqu’un est entré alors qu’il dormait. Trois heures du matin. Surprise. Il le réveille, l’attache, l’excite. Puis ça dérape. Volontairement ou non.

— Et ça dégénère.

Alex secoua la tête.

— Non. L’asphyxie érotique ne tient pas.

Lucie fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

— Parce que si ça avait été un accident, on aurait desserré le lien. Tenté de le ranimer. Ici, le ruban est resté en place. Serré. Jusqu’au bout.

Lucie ne répondit pas tout de suite. Elle observa le corps, la scène, comme si elle y cherchait la solution.

— Dans tous les cas, conclut-elle, on a un cadavre…

— Et donc une enquête, confirma Alex. Le légiste tranchera. Allons interroger la gouvernante. Puis on fait entrer les techniciens.

Marie Debaye était une femme solide. Dans une vaste cuisine noire et chrome, elle leur proposa un café qu’elle servit sans trembler, les yeux secs. Son accent du Sud-Ouest, son regard bleu direct et sa carrure imposante donnaient à Alex l’impression d’avoir affaire à quelqu’un de structuré. Résistant.

— Depuis combien de temps travaillez-vous ici, madame Debaye ? demanda-t-il.

Marie redressa légèrement les épaules, comme si la question déclenchait un protocole bien rodé.

— Neuf ans. Vous voulez sans doute savoir comment j’ai atterri ici. C’est simple. Ensuite, nous parlerons de ce qui est important.

Elle marqua une pause infime, puis déroula son histoire d’une voix parfaitement maîtrisée.

— Mon mari était militaire. Il est mort il y a douze ans. Nous n'avions pas d'enfants. Je sais tenir une maison. Je me suis inscrite dans une agence de placement. Je voulais m'installer dans la région. Une femme de militaire voit beaucoup de pays, mais je me plaisais à Marseille. J'ai postulé pour cet emploi de gouvernante et, après plusieurs entretiens, j'ai été engagée.

Aucune hésitation. Aucun flottement.

Alex nota la précision. Pas le genre à confondre une heure ou un détail.

— À quelle heure êtes-vous arrivée ce matin ?

— À six heures précises. Comme tous les jours, sauf le dimanche.

— Et ce matin, précisément ?

Un léger sourire fatigué effleura les lèvres de la gouvernante.

— J’ai retiré mes affaires, puis j’ai rebranché les caméras de sécurité internes. Monsieur Magne les déconnecte chaque soir avant de se coucher. Ensuite, j’ai allumé les informations et vérifié les commandes du petit déjeuner.

— À quelle heure avait-il commandé ?

— Vingt-deux heures dix-sept.

Lucie notait sans lever la tête.

— En passant devant les écrans, poursuivit Marie, j’ai remarqué que la porte de la chambre de monsieur Magne était ouverte.

Elle s’interrompit pour boire une gorgée d’eau.

— Or, elle ne l’est jamais !

— Vous n’avez rien vu sur les écrans ? demanda Lucie.

— Les caméras de la chambre ne filment que le coin salon. C’était une exigence de monsieur.

Alex échangea un regard bref avec Lucie.

— Vous êtes donc entrée, dit-il.

— Oui. Et j’ai compris immédiatement qu’il était trop tard.

— Vous avez bien fait de ne rien toucher, répondit Alex.

Quelque chose se détendit imperceptiblement sur le visage de Marie.

— J'ai lu des romans, vu des films. J’ai pensé qu'il valait mieux ne rien toucher dans la pièce.

— Qui possède les codes de sécurité ? demanda-t-il.

— Monsieur, madame et moi-même. Ils sont changés tous les dix jours.

— Personne d’autre ?

— Personne.

Son regard ne fuyait pas.

— Madame Magne est absente ?

— En effet. Elle est partie vendredi passer une semaine à Ibiza avec des amies. Elles s'offrent une escapade chaque année.

— Vous avez dit l'avoir prévenue.

— Oui. Je suis passée par la réception de l'hôtel. Elle éteint toujours son téléphone en vacances.

— Comment a-t-elle réagi ? demanda Lucie, qui jusque-là prenait des notes en silence.

— Elle n’a pas compris tout de suite. J’ai dû répéter. Je n’ai pas osé entrer dans les détails quand elle a posé des questions. J’ai seulement dit que monsieur avait eu un accident. Elle m’a répondu qu'elle rentrait immédiatement.

— Très bien, Marie. Vos relations avec vos employeurs sont-elles bonnes ? reprit Alex.

— Excellentes. Des patrons justes. Corrects.

— Ils s'entendaient bien ? Je ne vous demande pas des ragots, ajouta Alex en voyant l'expression de Marie. Je vous demande simplement que vous me disiez tout ce qui pourrait m'aider à découvrir ce qui a pu se passer.

— Ils me semblaient heureux ensemble, bien assortis. J'avais l'impression qu'ils s'appréciaient mutuellement.

Ce n'était pas l’impression que donnait la scène du crime, songea Alex.

— Vous saviez qu’il avait des relations extraconjugales ?

Marie leva sur lui un regard clair, presque dur.

— Je ne suis pas naïve, lieutenant. Monsieur Magne était un homme séduisant, sûr de lui, et très… exigeant. Disons qu’il avait ses « habitudes ». Mais je n’ai jamais soupçonné qu’il recevait la nuit.

— Des visites dans la journée ? demanda Lucie.

— Parfois, oui. Une ou deux personnes, rarement plus. Peu de femmes, plutôt des hommes en costume. Toujours discrets. Je n’ai jamais entendu d’éclats de voix ni de disputes.

— Quelqu’un aurait-il pu vouloir sa mort ? demanda Alex.

Marie secoua la tête, les lèvres pincées.

— Non. J'ai pensé… enfin, j'ai supposé qu'on était entré par effraction pour commettre un cambriolage, et que Monsieur avait été tué par accident.

— Avez-vous remarqué si des choses avaient été déplacées ou avaient disparu ? reprit Alex.

— Non. Non. Mais je n'ai pas tout vérifié, admit la gouvernante.

— Vous allez le faire maintenant. L'un de mes collègues va vous accompagner.

Il jeta un coup d'œil à sa co-équipière.

— Appelez un de nos collègues. Madame Debaye va s'assurer que rien n'a été volé dans la maison. Cela fait, vous pourrez rentrer chez vous, ajouta Alex à l'adresse de la gouvernante. Vous nous direz où nous pouvons vous joindre.

Marie secoua la tête.

— Je préfère rester jusqu'à l'arrivée de Madame Magne, si vous me le permettez. Elle peut avoir besoin de moi.

— Très bien.

Alex se dirigea vers la pièce attenante. Les écrans de sécurité couvraient tout un mur.

— Casanova ? appela Lucie derrière lui.

— Oui.

— La sécurité interne a été coupée à deux heures vingt-huit. Réenclenchée à trois heures vingt-six.

Alex se figea.

— Avant l’heure estimée du décès.

— Oui. Et les disques couvrant les vingt-quatre heures précédentes ont disparu, continua Lucie sans hésiter. Quelqu’un l’a laissé vivant. Assez longtemps pour effacer ses traces. Il va falloir rameuter la Division informatique pour qu'ils creusent la question.

Son reflet lui renvoya une fatigue qu’il n’avait plus l’énergie de masquer. Il défit légèrement le col de son blouson, inspira lentement. Pas pour se calmer. Pour se recentrer.

— Ce type menait une double vie, au minimum, dit-il. Les rubans, les jouets, le décor… tout est trop propre. Quelqu’un a voulu qu’on voie ça.

— Une mise en scène, résuma Lucie.

— Exactement. Et je déteste quand on écrit les scènes à notre place.

Son téléphone vibra.

— Casanova, j’écoute.

— Lieutenant, Madame Magne vient d’arriver. Voulez-vous que je l’amène ?

— Oui. Dans la cuisine.

Il raccrocha. Une seconde passa. Juste une. Il repoussa la fatigue avant qu’elle ne s’installe.

— Allons voir ce que la veuve a à nous dire.

Pivotant vers les écrans, Alex observa Béatrice Magne franchir le seuil de l’entrée.

Manteau de fourrure ouvert sur un tailleur bleu impeccable. Silhouette mince, fragile. Les cheveux blond cendré tirés en arrière découvraient un visage anguleux, façonné par l’habitude du contrôle de soi. De lourdes perles oscillaient à ses oreilles. Des lunettes noires masquaient ses yeux — dernier rempart contre le réel.

Elle traversa le vestibule d’une démarche élégante, mécanique. Les talons aiguilles martelaient le carrelage comme un métronome trop rapide.

Alex gagna la cuisine quelques secondes avant elle. Il s’assit, posa les mains à plat sur la table. Lucie resta en retrait, son carnet en main.

La porte s’ouvrit violemment.

— C’est vous le responsable ? cria Béatrice Magne en pointant Alex du doigt. C’est vous ? J’aimerais savoir ce qui se passe. Qui êtes-vous ?

Alex se leva calmement.

— Lieutenant Alex Casanova. Police criminelle.

— Criminelle ? Comment ça, criminelle ?

Elle ôta ses lunettes et les jeta sur le plan de travail. Ses yeux bleus étaient secs, brillants.

— Marie m’a parlé d’un accident. Où est mon mari ?

Alex soutint son regard sans ciller.

— Madame Magne, j’ai le regret de vous annoncer que votre époux a été assassiné cette nuit.

Le mot frappa. Net.

Béatrice demeura figée. Ses sourcils se froncèrent. Sa respiration devint saccadée.

— Assassiné… mais Marie m’a dit… j’ai cru comprendre…

Elle agrippa le comptoir, fit quelques pas hésitants, puis s’effondra sur un tabouret.

— Comment ? Expliquez-moi !

— Il a été étranglé dans son lit, répondit Alex sans détour.

Béatrice porta la main à sa bouche. Les larmes montèrent, enfin. Elle secoua la tête, comme si le refus pouvait encore fonctionner.

— Je suis désolé, mais j’ai besoin de vous poser quelques questions.

— Où est Frédéric ? demanda-t-elle d’une voix brisée.

Lucie s’approcha et lui tendit un verre d’eau.

— Nous nous occupons de lui, madame.

Béatrice, but trop vite, s’étrangla presque.

— Quelqu’un est entré chez nous ? C’est impossible. Quinze ans que nous vivons ici. Jamais un cambriolage.

— Il n’y a aucune trace d’effraction, répondit Alex.

— Je ne comprends pas.

— Soit la personne qui a tué votre mari connaissait les codes de sécurité, soit on lui a ouvert.

— C’est impossible, répéta Béatrice avec plus de dureté. Personne d’autre n’a les codes. Seulement Frédéric, Marie et moi.

Alex enchaîna.

— À ce stade, rien n’indique que le vol soit le mobile.

Béatrice passa les doigts sur son collier de perles, d’un geste mécanique.

— Vous insinuez que mon mari a laissé entrer quelqu’un qui l’a assassiné ? Ça n’a aucun sens !

Alex inclina légèrement la tête.

— Madame Magne, votre mari entretenait-il des relations extraconjugales ?

Elle détourna aussitôt le regard.

— Je refuse de répondre à ça. On parle d’un mort.

— Si vous connaissez quelqu’un qui aurait pu pénétrer dans la maison pendant votre absence, cela peut nous aider à comprendre ce qui s’est passé.

— Je n’en sais rien ! C’est impensable ! D’abord, je veux que vous quittiez ma maison.

— Ce ne sera pas possible, répondit Alex sans élever la voix. Tant que l’enquête sera en cours, cette maison reste une scène de crime. Je vous conseille de vous installer ailleurs pour les prochains jours et de vous tenir à notre disposition.

— Je veux voir mon mari. Je veux voir Frédéric.

— Nous organiserons cela dès que possible, dit Alex. Souhaitez-vous que nous prévenions quelqu’un ?

— Non. Personne.

Le silence retomba.

— Nous reprendrons cet entretien plus tard, conclut Alex.

Alex prit le volant pendant que Lucie Roussel s’installait côté passager.

Le moteur démarra, avalant lentement la distance qui les séparait de la sortie de la propriété.

— Dur, commenta Lucie après un silence. À un moment, elle sirote un cocktail au sud de l’Espagne, l’instant d’après, on lui annonce que son mari est mort assassiné.

— Elle savait qu’il la trompait, répondit Alex sans quitter la route des yeux.

Lucie tourna la tête vers lui.

— Tu crois ?

— J’en suis presque sûr. On s’en doute toujours. Ou on choisit de ne pas savoir.

— Et à sa place, tu pleurerais ?

Alex laissa passer quelques secondes.

— Si ma compagne me trompait, et que je l’aimais encore, oui. Si je ne l’aimais plus…, je pleurerais surtout la vie que j’aurais pu vivre sans elle.

Lucie hocha la tête.

— Dans son cas, vérifier qu’elle était bien à l’étranger à l’heure du décès ne sera pas compliqué.

— Fais-le. Et examine ses comptes. Elle a pu payer quelqu’un pour s’en débarrasser.

— C’est violent, ce que tu dis.

— Le meurtre l’est toujours plus que les hypothèses.

Lucie soupira.

— Il faudra aussi interroger les amis, les associés, les partenaires au golf…

— Les partenaires au golf ? répéta-t-elle, dubitative.

— Il devait jouer ce matin avec un certain Edmond Luciani. Avec un peu de chance, on saura avec qui il se divertissait pendant que sa femme profitait d’un voyage entre amies.

Lucie esquissa un sourire.

— Un voyage au soleil, ça me plairait bien. Et toi ?

— Non.

— Allons, Casanova… cocktails, massages, plages de rêve et fêtes nocturnes…

— Quelle horreur !

Lucie éclata de rire.

— Tu es irrécupérable.

Alex accéléra légèrement.

Devant eux, la route s’étirait, indifférente.

L’affaire ne faisait que commencer.

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