Couverture de Tome 2 - Ce que le silence protége

Extrait

Tome 2 - Ce que le silence protége

Chapitre 1 — June

Le sang de Cole est toujours sous mes ongles.

Je garde les mains sous l’eau depuis assez longtemps pour que mes doigts aient perdu leur couleur. La peau est ridée, blanche, presque transparente. Pourtant, les traces sombres demeurent coincées dans les replis, à l’endroit précis où la chair rencontre la kératine. Comme si son corps avait décidé de laisser sur moi une preuve que ni le savon du motel ni la violence avec laquelle je me frotte ne réussiront à faire disparaître.

L’eau est trop chaude. Elle brûle. L’odeur du savon bon marché se mêle à celle du sang séché — métallique, douceâtre, tenace. Chaque filet rougeâtre qui disparaît dans la bonde me ramène au garage. Au couteau. À la résistance de sa peau quand elle a cédé sous ma main. Je revois ses yeux s’agrandir. Sa bouche chercher un air que le sang empêchait déjà de passer. La chaleur qui a jailli sur mes doigts. Et Rowan derrière moi, immobile, qui ne m’a pas arrêtée. Comme s’il comprenait que cette mort ne lui appartenait plus.

Elle était devenue la mienne.

Je saisis la petite brosse près du lavabo et recommence à gratter. Les poils rêches irritent la peau déjà entaillée autour de mes ongles. La brûlure devient vive, nette, presque bienvenue. Elle remplace un instant le souvenir de la lame. Une goutte de mon propre sang rejoint celui de Cole avant de glisser le long de la porcelaine fendue. Nos deux couleurs se mêlent dans une eau devenue trop claire pour dissimuler quoi que ce soit.

Ma nuque est lourde. Mes épaules me font mal. La fatigue des dernières heures s’est logée dans mes muscles comme une fièvre sourde. Pourtant, je continue. Je frotte jusqu’à ce que la peau brûle vraiment.

Derrière la porte, la télévision parle depuis plusieurs minutes. Rowan l’a allumée sans monter le son. Les voix étouffées des journalistes traversent la cloison. Je ne prête d’abord aucune attention aux mots, jusqu’à ce que le nom de Cole soit prononcé avec cette gravité artificielle que les présentateurs réservent aux morts suffisamment récents pour devenir intéressants.

Ma main s’immobilise. L’eau continue de couler. Je coupe le robinet et ouvre lentement la porte.

La chambre conserve l’odeur de la nuit : humidité, sueur, désinfectant bon marché et métal. Nos vêtements tachés ont disparu. Rowan les a enfermés dans le sac noir posé près de la porte, à côté des armes nettoyées. Il se tient devant la télévision, vêtu d’un pantalon sombre, le torse nu. La lumière grisâtre du matin découpe les cicatrices de son dos.

Sur l’écran, une photographie de Cole apparaît. Il sourit. Cheveux parfaitement coiffés. Chemise ouverte au col. L’expression assurée de celui qui se croyait protégé par l’argent, les mensonges et la lâcheté des autres.

Un bandeau rouge défile au bas de l’écran.

MORT SUSPECTE D’UN ÉTUDIANT : LA PISTE CRIMINELLE PRIVILÉGIÉE

Je m’approche sans réussir à détacher les yeux de son visage.

— Le corps d’un jeune homme a été découvert cette nuit dans le garage souterrain d’un bâtiment désaffecté, annonce la journaliste. La victime, identifiée comme Cole Harrington, était recherchée depuis plusieurs heures. Selon les premières constatations, les blessures relevées sur le corps ne laissent aucun doute sur l’intervention d’un tiers. Une enquête pour homicide a été ouverte.

Homicide.

Le mot pénètre en moi avec une lenteur presque décevante. J’attends que mon ventre se contracte. Que mes jambes cèdent. Que la panique me force à chercher une sortie qui n’existe plus. J’attends les remords avec la même résignation que l’on attend une condamnation déjà prononcée.

Rien ne vient.

Je ne ressens ni horreur ni regret. Seulement une détente profonde, obscène, qui se diffuse sous mes côtes à mesure que je comprends que Cole ne parlera plus jamais. Il ne pourra plus utiliser Julian contre nous. Ni rire de cette nuit. Ni poser ses mains sur moi. Ni se servir de ma peur pour se croire puissant. Son cœur s’est arrêté. Le mien continue de battre avec une régularité presque paisible.

Je devrais en être terrifiée. À la place, je respire mieux. Et une part de moi — une part nouvelle, froide, que je ne connaissais pas hier — savoure cette légèreté.

Rowan coupe le son, puis tourne légèrement la tête vers moi. Son regard descend jusqu’à mes mains rougies. Il s’attarde sur la peau arrachée autour de mes ongles, sur les traces sombres qui restent, puis remonte lentement vers mon visage. Il me regarde trop longtemps. Trop intensément. Comme s’il cherchait à absorber ce que je suis en train de devenir. Comme s’il y trouvait quelque chose qu’il attendait depuis le début.

— Tu vas finir par te blesser.

Sa voix ne contient aucun reproche. Il ne me demande pas si je regrette. Peut-être parce qu’il connaît déjà la réponse. Ou parce qu’il redoute qu’elle ressemble trop à la sienne.

— Il en reste encore.

Il s’approche et saisit doucement mon poignet. Ses doigts passent sur les miens avec une attention étrange venant d’un homme capable de briser une gorge sans détourner les yeux. Il observe la trace brune coincée sous mon index, puis porte ma main jusqu’à ses lèvres. Sa bouche est chaude contre ma peau. Son regard ne me quitte pas.

— Ce n’est pas le sang qui reste, murmure-t-il. C’est ce que tu as ressenti en le faisant.

Je relève les yeux vers lui. La vérité aurait dû me blesser. Pourtant, elle s’installe en moi sans résistance. Je me souviens parfaitement de ce que j’ai ressenti lorsque Cole a compris qu’il allait mourir. La colère. La peur. Toutes les nuits pendant lesquelles son souvenir m’avait empêchée de dormir. Et autre chose. Une satisfaction froide. Nette. Presque joyeuse. Que je ne peux plus attribuer à Rowan.

— Du soulagement, avoué-je.

Son pouce s’immobilise sur ma paume. Son regard s’assombrit. Il y a de la fascination là-dedans. Et quelque chose de plus lourd. De possessif.

— La télévision annonce qu’un homme a été assassiné, Rowan. Et tout ce que je ressens, c’est du soulagement.

Il pourrait me rassurer. Prétendre que le choc déforme mes émotions. Que la culpabilité viendra plus tard. Il pourrait me rendre une part d’humanité en inventant une explication suffisamment douce. Pourtant, il ne m’offre aucun mensonge.

— Alors ne ressens rien d’autre.

Derrière lui, de nouvelles images défilent en silence : l’entrée du garage barrée par un ruban de police, des véhicules sous la pluie, des silhouettes gantées. Je reconnais l’endroit où nous avons laissé Cole. L’endroit où j’ai senti sa peau céder. Où le sang a coulé entre mes doigts, chaud, épais, réel.

— Ils vont remonter jusqu’à nous.

— Pas si nous partons maintenant.

Je regarde le sac posé près de la porte. Les armes. Les quelques affaires que Rowan a jugées suffisamment importantes pour nous suivre. Tout ce qui reste de ma vie tient désormais dans un morceau de toile noire. Cette idée devrait me donner le vertige. Pourtant, je ne ressens qu’une étrange légèreté. Comme si abandonner mon nom, mon appartement, le campus et tous ceux qui connaissaient encore la femme que j’étais représentait moins une perte qu’une délivrance.

Sur le mur, près de la porte, une plaque en plastique indique le numéro de notre chambre : MOTEL 12. Les lettres rouges sont partiellement effacées.

Je retourne dans la salle de bain et observe mon reflet. Mes cheveux encore humides collent contre mes joues. Ma peau est trop pâle. Mes yeux portent quelque chose que je ne leur connaissais pas avant cette nuit. Ce n’est plus seulement la peur. Ni la fatigue. Ni même le traumatisme. C’est une tranquillité sombre, presque indécente, née à l’instant où Cole a cessé de respirer. Et une part de moi — la même qui a souri dans le garage — la regarde sans détourner les yeux.

Je tends de nouveau les mains sous l’eau. Cette fois, je ne prends pas la brosse. Le sang demeure sous deux de mes ongles, suffisamment visible pour me rappeler ce que j’ai fait, mais trop profondément incrusté pour que je puisse l’effacer sans m’arracher une partie de la peau. Je pourrais continuer jusqu’à me blesser. Transformer mes doigts en plaies ouvertes. Prétendre que la douleur prouve encore l’existence de ma conscience.

Je ne le fais pas.

Je coupe le robinet et essuie lentement mes mains sur une serviette rêche. Rowan apparaît dans le miroir derrière moi sans prononcer un mot. Son regard se pose sur mes doigts, puis remonte jusqu’à mes yeux. Il attend. Il veut voir ce que je vais décider : recommencer à frotter, ou accepter enfin ce qui reste.

Il me regarde comme s’il savait déjà. Comme s’il avait toujours su.

— Je suis prête, dis-je.

Il ne me demande pas si je parle de notre départ ou de cette nouvelle version de moi qui ne détourne plus les yeux devant le sang. Peut-être sait-il que les deux signifient désormais la même chose.

Lorsqu’il quitte la salle de bain, je demeure encore quelques secondes devant le miroir. À la télévision, la journaliste répète que la police recherche toute personne susceptible d’avoir aperçu Cole durant les dernières heures de sa vie. Sa voix traverse la cloison avec une netteté cruelle. Mon pouls ne s’accélère toujours pas.

Cole est mort. Je l’ai tué.

Et tandis que le monde commence à chercher celui ou celle qui lui a ôté la vie, je découvre enfin la vérité que toutes les douches de cette nuit n’ont pas réussi à emporter.

Le sang sous mes ongles ne me donne pas envie de pleurer. Il me donne seulement envie de ne plus jamais avoir peur.