
Chapitre 1 — June
La musique est trop forte pour l’appartement. Les basses vibrent dans les murs comme si le bâtiment lui-même participait à la soirée, et l’air saturé d’alcool, de parfum trop sucré et de chaleur humaine colle à la peau au point de donner l’impression que respirer demande un effort conscient. Des silhouettes passent devant moi sans réellement exister ; elles rient, dansent, s’embrassent contre les murs, disparaissent dans le couloir, reviennent avec un nouveau verre à la main. Sous les néons violets qui découpent les visages en angles artificiels, tout paraît plus beau, plus intense, plus vivant qu’en réalité. Je n’aime pas cette lumière. Elle rend tout plus séduisant qu’il ne l’est vraiment, elle gomme les failles, elle adoucit les excès.
Julian est assis près de la baie vitrée ouverte, légèrement à l’écart du cœur de la pièce, et c’est peut-être pour ça que je remarque immédiatement qu’il ne va pas bien. Il n’a pas l’air ivre au sens habituel du terme ; il a l’air ralenti, comme si quelque chose freinait ses gestes de l’intérieur. Son sourire arrive avec un décalage. Son regard met une seconde de trop à se fixer sur moi. Lorsqu’il porte son verre à ses lèvres, ses doigts tremblent à peine, mais assez pour que je le voie.
Je m’approche.
— Ça va ?
Il hoche la tête trop vite, comme s’il anticipait déjà ma question, puis cligne des yeux comme si la pièce venait de changer de forme autour de lui.
— J’ai juste mélangé.
Sa voix manque d’air.
Je balaie la pièce du regard, cherchant instinctivement quelqu’un de sobre, quelqu’un de lucide, mais tout le monde est absorbé par la musique et l’illusion collective que cette nuit n’aura aucune conséquence. Cole parle trop fort près de la cuisine, un bras autour des épaules de quelqu’un que je ne connais pas. April rit à quelque chose que je n’entends pas. Blair filme la fille qui danse sur la table basse. Personne ne regarde Julian.
Je reviens vers lui.
— T’as pris quoi ?
Il secoue la tête.
— Rien d’inhabituel.
Il ment mal.
Je le connais depuis assez longtemps pour reconnaître la peur lorsqu’elle s’infiltre sous la désinvolture. Son regard accroche le mien, vacille, puis se détourne brusquement lorsque quelqu’un crie son prénom à l’autre bout du salon. Il essaie de se lever pour répondre, mais son genou cède. Le verre tombe au sol et se brise dans un bruit qui me semble soudain immense malgré la musique. Son corps bascule vers l’avant, trop lourd, trop mou, et je le rattrape de justesse avant qu’il ne heurte la table basse.
Ses épaules glissent contre moi avec une inertie anormale.
— Julian ?
Cette fois, plusieurs regards se tournent vers nous. Cole arrive immédiatement, agacé plus qu’inquiet.
— Il a juste trop bu.
Je sens la colère monter avant même de répondre.
— Non.
Julian essaie de parler, mais sa voix s’effondre avant de former des mots cohérents. Sa respiration n’est pas régulière ; elle alterne entre lenteur inquiétante et accélérations brèves. Ses doigts s’accrochent à ma manche comme s’il cherchait un point fixe.
— Appelle quelqu’un, je dis.
Le silence se tend autour de nous, pas complètement, mais assez pour que la phrase existe.
— Arrête, June, répond Cole. Tu vas paniquer tout le monde pour rien.
Rien.
Je regarde Julian, son teint qui pâlit, la sueur froide qui perle à sa tempe, et je comprends que le mot « rien » est un mensonge confortable. April s’est rapprochée sans parler. Blair a baissé son téléphone. Miles répète qu’il respire encore, comme si la simple constatation suffisait à résoudre le problème.
Je récupère mon téléphone dans ma poche.
L’écran s’allume.
22 h 28.
Le chiffre s’imprime immédiatement dans ma tête, comme s’il avait plus de poids que les autres minutes de la soirée. Je fixe l’icône verte sans appuyer, consciente que ce geste banal pourrait déclencher une chaîne d’événements que personne ici ne veut affronter. Une ambulance signifie des questions. Des parents. Des responsabilités. Une soirée étudiante transformée en affaire sérieuse.
— June, pose ça.
La voix de Cole est plus basse maintenant, plus ferme. Il ne nie plus qu’il y a un problème ; il refuse simplement l’idée qu’il faille l’exposer.
— Il ne va pas bien.
— Attends.
Le mot tombe entre nous, lourd, presque autoritaire.
Attends.
Comme si le temps pouvait redevenir neutre si nous lui laissions une chance.
Julian murmure mon prénom, à peine audible. Je me penche pour l’entendre.
— J…
Le reste s’efface dans un souffle.
Mon pouce appuie. La sonnerie démarre. À peine une vibration, à peine un début de tonalité, et la main de Cole se referme sur mon poignet. Pas brutalement. Juste assez pour interrompre l’élan.
— Attends, répète-t-il.
Autour de nous, les voix se superposent. April dit qu’il va se réveiller. Blair affirme que ça arrive tout le temps. Miles insiste sur le fait qu’il respire. Leurs arguments ne sont pas illogiques ; ils sont simplement imprégnés de peur, pas pour Julian, mais pour ce que l’appel impliquerait.
Je regarde encore l’écran.
22 h 28.
La sonnerie s’est arrêtée.
Je ne sais pas si c’est moi qui ai relâché ou si la pression sur mon poignet m’a forcée à le faire. Ce qui est certain, c’est que je ne rappelle pas immédiatement.
Je déteste attirer l’attention.
Je déteste dramatiser.
Je déteste être celle qui transforme une soirée en catastrophe.
Et dans cette seconde précise, ces faiblesses me paraissent soudain dangereuses.
On l’emmène dans la chambre. Cole et Miles le portent presque entièrement, ses bras autour de leurs épaules. Je les suis. On l’allonge sur le lit, on ouvre la fenêtre, on lui parle comme à quelqu’un qui dort trop profondément. Je reste assise à côté de lui quelques minutes, observant chaque inspiration comme si elle pouvait disparaître d’un instant à l’autre.
Il respire encore.
C’est ce que tout le monde répète.
Je finis par me lever. La fête reprend lentement derrière la porte. Les rires reviennent. La musique aussi. Comme si rien n’avait vacillé.
Je range mon téléphone.
Au moment précis où l’écran s’éteint, je sens quelque chose.
Un regard.
Je me retourne vers la porte restée entrouverte. Le couloir est vide. Pourtant, pendant une fraction de seconde, j’ai la sensation étrange que quelqu’un a vu l’heure avec moi. Que quelqu’un sait exactement à quel moment j’ai commencé à appeler.
Je secoue la tête, tentant d’évacuer l’idée.
Ce n’est qu’une soirée.
Ce n’est qu’un malaise.
Ce n’est qu’une minute.
Mais alors que je referme la porte derrière moi pour rejoindre les autres, 22 h 28 s’inscrit quelque part en moi avec une précision douloureuse, comme une balise que je ne pourrai plus jamais ignorer.
Et je ne sais pas encore que cette minute ne m’appartiendra pas longtemps.