
Prologue
— Voici la mer. La Grande. Celle qui ronge les falaises d’Eden’s Black et dont les brumes engloutissent les créatures imprudentes. Tu te chargeras de sa garde… enfin, garde est un bien grand mot. En réalité, tu te chargeras de protéger les gens d’elle. Personne, je dis bien personne, n’a le droit de l’approcher. Sous peine d’une sanction. C’est compris ?
— Oui, monsieur.
Le jeune homme hocha la tête avec vigueur, la pointe de sa plume grattant son calepin. Depuis qu’il avait commencé à lui parler, il ne faisait que ça, consignant chacun de ses mots avec une ferveur qui émeut presque le vétéran.
— L’avantage avec ce poste, ajouta ce dernier en réajustant son couvre-chef, c’est la tranquillité.
Ce n’était pas tous les jours qu’il rencontrait quelqu’un d’aussi avide de ses paroles, or cet apprenti buvait tout ce qu’il lui disait. Il n’était pas habitué à tant d’attention.
Brave garçon, pensa-t-il, c’est son premier travail, il veut marcher droit.
Alors que l’apprenti relevait la tête, son regard fut happé par un mouvement à la surface des eaux, au-delà de la barrière de rochers noirs.
— Tu verras, ce n’est pas un travail compliqué, reprit l’ancien garde en suivant son regard sans y voir autre chose que le clair de lune. Tout ce que tu as à faire, c’est de jeter un coup d’œil de temps en temps. Mais bon, tout le monde sait que c’est interdit, et très peu de gens ont envie de mourir dans d’atroces souffrances, alors tu n’as pas à t’en faire. Les fous qui défient l’interdit se font rares. Ils savent ce qui rôde dans les brumes.
— Et si…, hésita l’apprenti, les yeux toujours fixés sur l’obscurité, si quelqu’un ne voulait pas aller sur elle, mais en sortait ?
— Hein ? fit le garde en clignant des yeux, sa pipe pendante au coin des lèvres, à deux doigts de tomber.
— Si une femme en sort, je fais quoi ?
— Personne ne sort de la mer, petit. Et encore moins une femme, c’est un territoire inviolable. Il faut une autorisation pour y aller. Sinon c’est la mort assurée.
— Oui mais si…
— Je te dis que personne n’en sort ! Écoute un peu tes aînés.
Voyant la pâleur du garçon et son regard horrifié, le garde-chef tourna finalement la tête. Et, il la vit, lui aussi.
Une femme nue émergeait des flots comme une vision. Ses formes pâles, éclairées par la lune, contrastaient avec l’éclat bleu-noir de sa chevelure lisse, un flot sombre qui moulait son dos comme un manteau d’encre. Une œuvre d’art vivante, pensa l’apprenti, le souffle coupé par une émotion mêlant crainte et émerveillement. Pour le vieux garde, c’était une apparition d’outre-tombe. Sa pipe lui échappa et se brisa sur la pierre du belvédère. Il se mit à balbutier des prières, ses doigts tremblants essayant de se saisir de son épée.
L’apprenti, fasciné par cette apparition surnaturelle, se tourna vers son aîné. Il vit ce dernier les yeux exorbités, trembler des lèvres, tandis qu’une plainte misérable s’en échappait. Une odeur fétide lui parvint alors, un mélange d’urine et d’excréments qui brisait la pureté du sel et l’iode marin. Il constata, médusé, que l’ancien se vidait sur lui-même, paralysé par une terreur primitive.
Le jeune homme voulut lui dire quelque chose, lui tendre la main, mais une présence glacée passa près de lui. En la suivant des yeux, il vit la créature des eaux lui adresser un sourire énigmatique et troublant. Aucun des deux ne songea à l’arrêter, leurs volontés anéanties. Ils la regardèrent alors, impuissants, pénétrer sur le continent avec une grâce horrifiante.
La femme, indifférente à leur présence, se dirigea d’un pas léger au cœur d’Eden’s Black, auprès du maître de tous les Eden, celui dont elle avait senti l’appel.
Installé dans le fauteuil de sa suite, l’Empereur contemplait, d’un œil las et acéré, la carte du monde déployée sur la table basse. À l’autre bout de la pièce, une femme venait de se prosterner et se retenait de respirer trop fort craignant de le déranger, mais c’était à peine s’il lui prêtait attention.
Dans l’angle le plus sombre de la pièce, adossée contre un pilier de marbre, la Bête de l’Esprit de l’Empereur veillait. Elle était la manifestation ultime et pervertie de son Pneuma – cette énergie divine canalisée par la foi, et qui s’était cristallisée, non pas dans la vertu, mais dans l’obsession la plus absolue. Une silhouette difforme, hérissée de membres anguleux et parcourue de pupilles. Ces dernières, de toutes les couleurs, étaient bien trop nombreuses pour mettre à l’aise son entourage. Des globes vitreux, grands comme des poings, poussaient en grappes le long de ses bras squelettiques, clignaient sans rythme sur son torse écorché, luisaient même entre les jointures de ses doigts trop longs. Aucun mouvement ne lui échappait. C’était la matérialisation d’une volonté de contrôle si totale, si dévorante, qu’elle était devenue l’ombre visible de son âme.
Cette créature formait le parfait opposé de son maître. Lui, visuellement, était plein de grâce et d’une beauté envoûtante, déstabilisant aisément ceux qui se présentaient devant lui. Quant à elle, elle demeurait le rappel glaçant que la foi, canalisée sans vertu, pouvait enfanter des miracles de cauchemar.
— Sire.
Sa voix trahissait une hésitation rare chez elle. Un cliquetis humide retentit, la Bête venait de déglutir, sa langue bifide effleurant une rangée de dents en spirale.
— Que veux-tu ? son ton était froid et ennuyé.
— Les courants m’ont révélé que vous me cherchiez.
Douze pupilles se dilatèrent d’un coup. L’air devint épais, chargé d’une odeur de moisi et de venin séché.
— Vraiment ? répondit-il en se saisissant d’une pièce d’argent sur l’échiquier posé sur un coin de la table, qu’il fit danser entre ses phalanges. Je ne t’ai pas appelée, retire-toi.
La Dame des Eaux se releva avec une lenteur étudiée, sentant les regards la percer comme des alênes. Elle avait pourtant été si sûre d’elle. Il désirait quelque chose à cet instant précis, elle le sentait au fond de ses tripes, alors pourquoi ne voulait-il jamais utiliser les siens dans ses plans ? Les trouvait-il si inutiles ? Et elle, quelle place avait-elle sur son échiquier, y figurait-elle même ?
Qu’est-ce qu’elle aurait donné pour qu’il la considère comme un être indispensable à sa cour. Ou même qu’il s’adresse à elle avec la rare douceur dont sa voix puissante pouvait faire preuve lorsqu’il prenait plaisir à une situation. Entendre son prénom s’échapper de ses lèvres avec révérence et désir était un souhait pour lequel elle aurait tout sacrifié.
Ce n’est qu’à mi-chemin de la porte que la voix du souverain claqua.
— Je veux l’Île des Sang-Élevés.
Un frisson parcourut son échine. Elle avait bien entendu, son ouïe ne lui jouait pas des tours.
— Si tu veux te rendre utile, libère Tannagap. Trouve une stratégie imparable pour y parvenir. Je me moque des moyens employés.
Un gargouillis rauque. La Bête de l’Esprit s’était mise à rire, ses épaules secouées de spasmes. Des larmes noirâtres suintaient de ses yeux inférieurs, rongeant le marbre là où elles tombaient.
— Peu importe le nombre de victimes ?
Le silence qui suivit fut plus éloquent qu’un hurlement. Un grincement se fit entendre derrière, les griffes de la Bête labouraient le sol, dessinant des cercles concentriques. Tous ses yeux se fixèrent sur l’Empereur, attendant. Lorsque ce dernier daigna enfin lever les yeux vers la femme, celle-ci sentit son cœur s’emballer un peu plus d’excitation. Dans ses prunelles uniques, on aurait pu croire voir miroiter les mêmes pupilles surnuméraires que sa créature.
— Ne te présente plus devant moi tant que ce n’est pas fait, Dame des Eaux.
Il avait prononcé ce nom qu’on lui donnait avec une telle dureté que cela aurait dû la blesser. Et pourtant, ce fut comme une caresse sur sa peau nue, la réchauffant comme jamais auparavant.
Le silence prit place brièvement. Les pensées de la Dame des Eaux s’entrechoquaient comme des dés sur un plateau de jeu. Un sourire lent ourla ses lèvres tandis qu’elle posa une main sur son cœur et déclara :
— Il en sera fait selon votre volonté, Sire.