
Prologue
— Grand frère, j’ai peur… et j’ai froid.
— Chut.
Niall resserra sa main autour de la sienne et l’attira contre lui. Les doigts de Saskia étaient glacés, minuscules entre les siens. Il les frotta machinalement avec son pouce, comme il le faisait depuis qu’elle était assez grande pour se plaindre du froid.
Saskia comprit qu’elle ne devait plus parler. Son frère ne lui avait pas répondu avec dureté. Sa voix était basse, presque étouffée, mais la pression de sa main disait le reste : pas ici, pas maintenant, pas tant que quelque chose pouvait les entendre. Elle hocha la tête contre son bras.
Cernés par une obscurité presque palpable, ils avançaient à travers une forêt qui ne ressemblait à rien de ce qu’ils connaissaient. À Eden’s Black, les bois avaient une odeur de terre humide, de cendre lointaine et de métal froid, comme tout ce qui vivait sous l’ombre de l’Empereur. Ici, l’air avait une densité différente. Il portait un parfum de sève malade, de fleurs fanées et d’eau stagnante. Chaque inspiration lui donnait l’impression d’avaler quelque chose de trop lourd pour ses poumons.
Autour d’eux, les troncs se tordaient comme des silhouettes pétrifiées. Certaines écorces portaient des entailles profondes, trop régulières pour appartenir au hasard. Des marques anciennes disparaissaient sous une mousse noire qui semblait frémir lorsqu’ils passaient près d’elle.
La forêt respirait.
Saskia l’entendait dans le froissement des branches, dans le craquement des racines, dans le soupir humide qui s’élevait parfois du sol. Elle inspira plus lentement, terrifiée à l’idée que son propre souffle puisse finir par adopter le même rythme.
Le froid perçait leur peau, mordait les joues, mais ce n’était pas ce qui inquiétait le plus. À Eden’s Black, l’hiver avait une franchise brutale, il coupait, il brûlait, il laissait les os propres. Ici, le froid semblait ramper sous la peau pour y chercher quelque chose à éteindre. Saskia se sentait vaciller, chaque seconde menaçait de briser son esprit encore un peu plus. Cet endroit ne ressemblait en rien à leur domaine. Leur forêt n’avait jamais paru si glaciale et hostile.
La panique rendait la respiration de la cadette erratique, cette dernière tentait avec peine de reprendre le contrôle sur celle-ci. La seule chose qui lui permettait de ne pas se laisser aller à la terreur était la présence familière à ses côtés. Elle était attentive à sa respiration, se calquant dessus. Niall était toujours si sûr de lui, il ne semblait jamais craindre le danger. C’était une chance qu’il soit avec elle.
Cette situation n’était tout de même pas un test de leur père ?
Ses autres frères étaient-ils eux aussi dans les environs ? Elle n’en avait pas l’impression. Du moins s’ils l’étaient, ils ne se trouvaient pas à proximité.
Alors qu’elle parvenait enfin à retrouver son calme, à travers le murmure du vent, ils perçurent une autre respiration beaucoup plus imposante que la leur, ainsi que des grognements. Ils eurent beau scruter les environs, leurs yeux ne décelèrent rien. Saskia voulut demander qui était là, mais elle se souvint de l’un des conseils de leur paternel.
« Lorsqu’on se trouve au cœur des ténèbres, il ne faut jamais s’adresser à eux ni fixer l’abîme trop longtemps. »
Certaines choses ne prennent conscience de votre existence qu’au moment où vous reconnaissez la leur.
Une série de brindilles craqua. Une. Puis deux. Puis trois. Des pas lents. Assurés. Comme si la chose prenait son temps, sachant qu’ils ne pouvaient pas lui échapper. La présence se rapprochait. Le plus âgé n’attendit pas qu’elle les trouve et tira sur le poignet de sa sœur, l’incitant à courir. La chose ne perdit pas de temps et les suivit.
Ils couraient à perdre haleine. Les branches fouettaient leurs visages, les racines cherchaient à les faire trébucher. Saskia sentait sa main glisser dans celle de Niall, la sueur froide qui rendait leur prise précaire. Mais son frère raffermit sa prise, l’empêchant de se perdre.
La forêt, elle, ne les aidait pas. Les racines semblaient se hausser sous leurs pas. Les ronces s’accrochaient à leurs vêtements comme des mains maigres. Des pétales noirs, gelés malgré la saison, se détachaient parfois des buissons et collaient à leurs chaussures. Saskia en écrasa plusieurs sans le vouloir. Une odeur de putréfaction s’éleva aussitôt de la terre. Lourde, épaisse, elle lui emplit la bouche et le nez. Elle eut envie de vomir. Cet endroit était malade.
La peur qui tordit le ventre de la jeune fille fut si forte qu’elle eut envie d’éclater en sanglots, sa vue commençait à se brouiller. Désespérée, elle cria, la voix tremblante :
— Laissez-nous !
C’était peut-être une erreur de ne pas prendre en compte les conseils de leur père et de faire entendre sa voix, mais elle n’avait pas pu s’en empêcher, sous la panique, la peur lui faisait perdre ses moyens. Surtout qu’elle espérait qu’on ait pitié d’eux. Ils n’étaient que des enfants après tout.
On ne leur répondit pas, mais ils sentirent au contraire que l’on s’agitait vigoureusement derrière. Une joie mêlée de haine se dégagea de cette présence. Une exultation noire qui les frappa de plein fouet, une chaleur qui donnait froid, le frisson obscène d’une chose ravie de les voir si terrifiés. Ils ne voulaient pas savoir à quoi exactement elle appartenait, mais une chose était sûre, ce n’était pas humain.
Saskia faillit trébucher. Son genou heurta une pierre, et la douleur explosa dans sa jambe. Elle ne put retenir un cri. Le choc avait dû lui abîmer la jambe, elle voulut ralentir, mais elle ne pouvait pas se le permettre.
La chose gagnait du terrain. Son souffle était sur leur nuque. Une odeur, âcre et sucrée à la fois, envahit l’air autour d’eux. Saskia sentit son oreille être frôlée, elle baissa la tête afin d’y échapper, elle se dit que c’était bientôt la fin. On était en train de les rattraper.
Pitié, au secours Ego Eimi ! implora-t-elle en son for intérieur.
Des flambeaux apparurent soudainement quelques mètres plus loin. Deux points orange qui dansaient dans la nuit, éclaboussant les troncs d’une lumière mouvante, illuminant leur chemin. Un soulagement indicible les submergea. Cela ressemblait à une entrée. Une arche de pierre ébréchée, mangée de lierre noir, au-delà de laquelle rougeoyait une lueur plus stable. Ils entendirent une voix aiguë hurler au loin.
— Ne vous arrêtez surtout pas !
Ils puisèrent dans leurs dernières forces et accélérèrent le pas aussi vite qu’ils le purent, des points de côté commençaient à se faire sentir dans leur ventre, une brûlure qui leur lacérait les flancs. Niall lutta contre sa douleur en serrant les dents. Un pied, puis l’autre, encore et encore. Le seuil se rapprochait. Chaque foulée était un arrachement, un déchirement dans sa cage thoracique. Il ne sentait plus ses jambes. Il ne sentait plus que le poignet de sa sœur.
Quelle ne fut pas leur libération lorsqu’ils franchirent enfin le seuil de l’entrée. Le soulagement fut si violent qu’il leur coupa presque les jambes. Le sol se mit instantanément à trembler. La présence qui les poursuivait se dissipa, refluant avec un grondement sourd qui ressemblait à de la frustration. Le silence retomba sur les lieux. Ils étaient sains et saufs.
Ils s’effondrèrent. Leurs jambes cédèrent presque en même temps. Niall tomba le premier, les genoux dans la terre froide, les mains toujours agrippées à sa sœur. Elle s’affala contre lui, le souffle court, haché, incapable de parler. Leur cœur battait encore à tout rompre, un martèlement si violent qu’il leur cognait jusque dans la gorge, dans les tempes, derrière les yeux.
Le monde tanguait. L’air libre avait un goût de métal et de soulagement mêlés. Niall resta ainsi un long moment, la tête baissée, les poumons en feu, écoutant le silence autour d’eux. Un vrai silence. Pas le silence habité de la forêt, mais un vide propre, presque surnaturel.
Ce constat vida Saskia de toute énergie, la faisant tomber sur ses genoux.
L’enfant qui avait hurlé à leur attention plus tôt s’avança d’un pas sûr et tendit la main à la jeune fille.
— Tout va bien maintenant, vous avez réussi. Réussi, mais quoi exactement ? À ne pas se faire tuer ? Pouvait-il assurer que tout était réellement terminé ? Elle en doutait.
Elle voulut faire confiance à cet étranger qui se tenait devant eux, mais émit une réserve. Elle resta au sol, les mains enfoncées dans la poussière, le souffle toujours trop court. Son frère qui s’était tourné vers elle l’aida à se relever, ignorant superbement l’inconnu. Il épousseta ses genoux et la scruta sur tous les angles, s’assurant qu’il ne lui manquait pas un membre. On n’était jamais trop prudent avec des Créatures Antiques, car Niall en était sûr, c’était bien ce à quoi ils avaient eu affaire. L’autre enfant lui en apporta la confirmation lorsque sa sœur osa demander s’il savait ce qui les avait poursuivis.
Le garçon en face afficha une grimace.
— Une Créature Antique, marmonna-t-il en la regardant avec dédain.
À l'entendre, croiser cette espèce avait quelque chose de courant, et Saskia était la dernière des idiotes.
— Pourquoi est-ce qu’elle nous chassait ? On n’a rien fait pour l’appeler. Ils avaient atterri dans cette forêt sans en connaître la raison, elle n’avait pas le moindre souvenir de la raison de leur présence en ces lieux. Elle fronça les sourcils, concentrée. Rien. Un grand vide blanc à la place de l’avant. Comme si sa mémoire avait été tranchée net. En croisant le regard de son frère, elle comprit que lui aussi était dans le même cheminement de pensée.
En essayant de faire remonter sa mémoire, elle se souvint d’une journée ordinaire avec leurs proches, quand, sans prévenir, l’Empereur était passé chez eux. Elle savait qu’ils avaient eu une discussion par la suite, mais, étrangement, elle ne se souvenait pas de l’entrevue. Elle n’avait pas le souvenir de sa voix ni de son visage… Elle savait juste qu’ils s’étaient vus. Troublée par ce détail douteux, son pouls s’accéléra de nouveau, une angoisse d’une nature différente. On lui avait pris quelque chose. Dans sa propre tête. Elle se gratta le crâne, frustrée, impuissante.
Comme nombreux avant eux, on leur avait narré les nombreux méfaits de leur souverain, elle savait qu’il s’agissait d’un être cruel et mesquin, mais… s’en prendre à des enfants ? Qu’est-ce qu’ils avaient fait pour mériter cela ? Pourquoi les éloigner de leur famille pour les conduire ici ?
— Vous avez faim ? On a embroché du taureau, annonça le garçon, comme si de rien n’était.
Niall secoua la tête, il n’avait pas du tout la tête à se faire du taureau… Ils s’étaient fait kidnapper !
— Je comprends que tu te sentes perturbé par ce qui t’est arrivé, mais tu devrais te ressaisir rapidement, il n’y a rien de pire qu’une bouche inutile à nourrir.
Niall, qui avait le regard perdu sur le sol, leva les yeux vers lui alors que son nouveau camarade se dirigeait vers une cabane. Il sentit Saskia presser sa main, il connaissait ce regard, elle voulait le suivre. C’est seulement maintenant qu’il prêta attention à leur environnement. Ils étaient entourés d’un mur couvert de symboles dont il ignorait la signification. Au centre du terrain se dressait un saule pleureur. Plus loin, contre la pierre, reposait un bassin noir dont la surface demeurait étrangement immobile malgré le vent.
L’arbre inclinait ses longues branches pâles au-dessus de la terre gelée. Ses feuilles frémissaient sans brise, et de son écorce fendue s’écoulait une sève claire qui tombait goutte à goutte dans la poussière. Saskia le fixa, saisie d’une tristesse qu’elle ne comprenait pas. L’arbre semblait endeuillé depuis des années.
Ici, au moins, il y avait de la lumière. Cela n’avait rien à voir avec celle du jour que Niall affectionnait tant, mais ils étaient hors d’atteinte des ténèbres.
Le regard de Saskia bifurqua sur le bassin. Sans qu’elle ne comprenne pourquoi elle s’y attarda un peu plus longtemps que nécessaire. Une onde traversa soudain la surface noire.
Son genou blessé pulsa plus fort, comme si l’eau venait de s’adresser directement à sa douleur.
— Ne regarde pas trop là-bas, souffla leur guide d’un air las, ce qui fit bondir Saskia qui se tourna aussitôt vers lui.
— Pourquoi ? Le garçon eut un sourire bref.
— L’eau appelle quand elle sait que tu as mal, dit-il en jetant un regard au genou de la fillette, sa voix était plate, comme s’il récitait un avertissement mille fois répété. Ne descendez jamais vers le bassin… Son eau est curative, mais elle ne referme pas seulement les plaies. Ce qui vit dessous n’aime pas laisser repartir les corps entiers.
Saskia sentit sa gorge se serrer.
Malgré elle, son regard glissa de nouveau vers le bassin. Son genou pulsait toujours, douloureux, comme si quelque chose sous l’eau avait appris son nom et tentait de la charmer.
Niall posa une main ferme sur son épaule.
— Saskia.
Un mot. Juste son prénom. Mais il y mit assez de poids pour l’ancrer au sol. Il ne savait pas ce qui l’effrayait le plus, cette eau qui semblait lui promettre du réconfort, ou le fait que sa sœur ait eu envie de l’écouter.
Alors, pour ne plus y penser, il détourna les yeux et les posa sur le mur les entourant, Niall s’en approcha malgré lui. Au début, il crut que la peur lui jouait un mauvais tour. Les lignes étaient anciennes, presque effacées, mais il les avait déjà vues. Pas sur les remparts d’Eden’s Black. Pas sur les sceaux de l’Empereur. Dans les livres d’histoire. Ceux qu’on lisait en cachette, parce que les précepteurs disaient que ce savoir ne servait plus à rien.
Mille Roses.
Son estomac se serra.
— Ce n’est pas possible, marmonna-t-il.
Saskia suivit son regard et vit le symbole des roses ouvertes. Autour d’elle, cinq marques disposées en cercle. Saskia fronça les sourcils. Dans ses livres, les armoiries de Mille Roses ne portaient pas toujours ces cinq signes. Ou peut-être ne les avait-elle jamais remarqués avant.
Elle fixa le motif à son tour sans vouloir y croire. Les précepteurs leur avaient parlé de cette île comme d’un vestige, d’une terre scellée depuis la chute de ses rois. Le domaine des Sang-Élevés avait été retranché du monde.
On pouvait voyager d’un continent à l’autre, traverser des mers, rejoindre des terres lointaines lorsque l’on possédait les moyens nécessaires. Mais pas ici. La Scission aurait dû les tenir dehors. Personne n’aurait dû pouvoir entrer ici.
— Tu as compris, hein ? demanda leur guide sans se retourner. Niall ne répondit pas.
— Les nouveaux font toujours cette tête quand ils voient les armoiries. Au début, ils pensent qu’on les a conduits dans une vieille prison d’Eden’s Black. Puis ils reconnaissent les roses. Après ça, ils arrêtent de poser les mauvaises questions.
— C’est impossible, insista Niall.
Il cherchait une faille dans sa propre logique. Une autre explication. Mais son cerveau tournait à vide. Le garçon à côté eut un rire sans joie.
— Avec l’Empereur, tout l’est. Le silence qui suivit fut plus lourd que tous les mots échangés. Personne ne trouva rien à redire.
Même Niall, qui aurait voulu rejeter cette phrase, sentit son déni se fissurer. L’Empereur avait déjà fait plier des hommes, des royaumes, des souvenirs. Pourquoi pas une frontière que les livres disaient infranchissable ?
Saskia pressa sa main dans la sienne. Ils ravalèrent leurs questions ; les réponses les faisaient trembler avant même d’être exposées au grand jour. Le mauvais pressentiment qui les avait étreints à leur arrivée menaçait déjà de leur ôter jusqu'au souvenir du bonheur connu avant cette nuit.
Le blond platine fixa sa cadette et hocha la tête, indiquant qu’ils allaient suivre l’autre enfant. Alors qu’ils approchaient de la cabane, une voix familière, venue de l’entrée, attira l’attention de Niall. C’était celle de son père. La reconnaître ne lui prit qu’une fraction de seconde, le timbre grave, un peu rugueux sur la fin des phrases. Mais le ton… Non. Jamais leur père n’aurait employé une voix aussi tendre avec sa progéniture, favori ou non.
La surprise crispa ses membres, mais il choisit de l’ignorer et s’interdit de regarder dans cette direction. Son cou brûlait de se tourner, ses épaules se contractaient, tout son corps hurlait de vérifier, de courir, mais ses pieds restèrent rivés au sol. Puis firent un pas en avant. Et un autre. C’était un piège, il le savait. Il le savait, et pourtant chaque pas vers la cabane lui coûta plus que toute la course dans la forêt.
Une fois à l’intérieur de l’abri, ils découvrirent une ribambelle d’enfants assis autour d’une table. Toutes les têtes se tournèrent vers eux.
— Des nouveaux, soufflèrent quelques voix.
— Nous allons pouvoir sortir d’ici, annonça leur guide d’un air grave.
Dans la pénombre de la cabane, aucun enfant ne souriait. Aucun cauchemar qu’ils avaient pu faire dans leur vie n’aurait pu les préparer à ce qui suivit...
Niall ne reparla jamais de cette nuit. Pendant des années, il crut encore sentir le poids de la main de sa sœur glisser hors de la sienne.
Et, certaines nuits, la sensation s’inversait. Il aurait juré sentir sa propre main se refermer dans celle de Saskia, non comme un souvenir, mais comme un mirage. Comme si elle n’était jamais vraiment partie. Comme le fantôme d’un membre amputé qui refuse de disparaître.