Couverture de Source (L'Héritage des Feä t. 2)

Extrait

Source (L'Héritage des Feä t. 2)

Lorsque chacun eut regagné sa place, Helya sentit son corps se charger d’une énergie nouvelle, comme une fontaine de lumière qui se déversait sur sa tête. Elle laissa la vague couler à travers elle et accueillit cette sensation familière. Envahie par la fraîcheur lumineuse, elle sourit ; le roi Elouan avait-il trouvé la clef ? Jamais auparavant les Feä n’avaient répondu à leurs prières.

La jeune femme déposa son bâton de sauge à côté d’elle et s’assit, le corps vibrant comme les cordes d’une harpe en pleine envolée lyrique. Encore et encore, les vagues de lumière se déversèrent en elle, et ses muscles se tendirent pour en contenir la puissance. Quelqu’un émit un hoquet de stupeur, et la jeune femme serra les dents en attendant que le roi Elouan déclame les paroles rituelles.

Mais il ne les récita point.

À la place d’une déclaration morne et solennelle, la voix d’Elouan s’éleva dans le ciel, comme portée par la terre qui vibrait sous ses pieds.

Aujourd’hui, Nestryn plonge ses racines

Aux côtés de nos frères et sœurs

Pour remercier les Feä de nous guider

Sur le chemin de notre destinée.

Le rythme, doux et répétitif, semblait s’amplifier de lui-même dans la forêt. Sous ses pieds, Helya sentit la colline trembler, comme si elle respirait la voix du souverain pour l’ancrer dans ses entrailles. Les vagues lumineuses s’amplifièrent, dansant autour d’eux comme les eaux d’une rivière trop longtemps retenue.

Un afflux trop puissant, bien plus que les volutes d’énergie que ses méditations appelaient. À genoux, Helya sentit sa conscience s’altérer et son cœur défaillir.

Puis, en face d’elle, la voix du gardien de la source rejoignit celle du souverain ; la pression s’intensifia, lui coupant la respiration. La jeune femme s’arcbouta contre le sol, plongeant les mains dans la terre au pied du cercle. Un canal s’ouvrit au bout de ses doigts, un timide flux glissant dans le sol à la recherche de la colline du château. Trop peu pour décharger l’immensité qui pressait sur elle, mais assez pour qu’elle comprenne, enfin, son erreur.

Helya ouvrit alors la bouche pour entonner les paroles qu’elle connaissait à présent par cœur. Et lorsque sa voix se joignit à celle des autres, une harmonie féminine dansant entre deux fils masculins, son être tout entier s’ancra dans la terre. Le flux la traversa, tel un éclair trop longtemps contenu, pour s’engouffrer au cœur de la colline.

Que les Feä veillent sur nos pas

Que le cycle de la vie, la mort et la renaissance

Se perpétue dans le respect

Que nos épreuves soient nos apprentissages.

La jeune femme vibrait comme un arbre sous le vent d’automne, son cœur, son corps emportés par la vague de lumière tumultueuse. Débarrassée de son fardeau, elle se redressa pour laisser sa voix courir vers les cieux. La tempête d’énergie s’intensifia, les volutes erratiques cherchant à se stabiliser sans y parvenir. Ballottée, Helya peinait à chanter.

Que les Feä englobent ce lieu d’amour

Qu’un lien se forge sur chaque tour

Pour protéger ce lieu qui nous entoure.

Ce ne fut que lorsque Gweth et Maître Leitho les rejoignirent que la vague s’apaisa enfin au-dessus de leur tête. Le flux s’arqua, comme un dôme, pénétrant dans la terre à travers les quatre piliers humains.

Que chaque âme qui les implore

Ainsi que celles qui n’ont pas de nom

Soient bénies de leur protection.

L’énergie l’engloba tout entière, la baigna dans sa force et sa fraîche douceur, et Helya ferma les yeux pour goûter au ravissement de la bénédiction des Feä. Portée par le roi Elouan, elle ressentit, enfin, le chant de la terre.

Car il ne faisait aucun doute qu’il avait invoqué le chant ancestral dont parlait la princesse Gwyleth. La Nyvia, la prière rituelle adressée aux Feä pour protéger la forêt enchantée. Leur essence s’ancrait profondément, liée à chacun d’eux, se propageant comme un voile dans les entrailles de la colline.

Sous ses pieds, Helya sentit les plantes, avides, anticiper le prochain orage, et les arbres se gorger de l’humidité de l’air, plongeant leurs racines dans la colline. Elle entendit même l’eau de la future ondée ruisseler dans les fractures de la roche. Puis, vers l’ouest, rougeoyait la forge de galmyn sous le clair de lune. Helya vit les molécules de métal se joindre sous l’influence de l’astre céleste, se stabiliser dans sa conformation définitive.

Nous offrons notre respect et notre amour

Et implorons les Feä par ce chant

D’offrir leur lumière en retour

Pour briser toute attaque malveillante.

Helya comprit, enfin ce que Nerthain avait tenté de lui enseigner : les paroles n’importaient pas vraiment, car le chant de la terre buvait l’intention de celui qui l’invoque. Elle ouvrit [CC2]  les yeux et souffla de surprise. Au centre du dôme de lumière, Elouan chantait toujours, serein. Autour de lui voletaient des centaines de petits êtres scintillants, un bal de lumières d’été.

Nous leur offrons notre éternelle gratitude

Aux Feä qui nous gardent et nous offrent

Leur éternelle bienveillance.

Le remerciement aux Feä, le dernier paragraphe de la litanie, fut répété par trois fois. Quatre voix entrelacées, unies dans le même but, celui de protéger les leurs. Une harmonie si belle, si puissante, si pure que des larmes lui montèrent aux yeux. Lorsque Elouan ouvrit enfin les yeux, le flux mourut doucement, aspiré dans la colline.