
Extrait
Quand les façades tombent: Un drame familial psychologique aux secrets mortels
PARTIE I - CYNTHIA
Chapitre 1 - La planche maudite
Cynthia traverse le jardin, foulant d’un pas léger une pelouse dense au vert profond, résistante aux embruns. Elle gagne la dépendance – l’etxola – bâtie à droite de la villa. À l’intérieur, son beau-père, Mixel, s’est aménagé un atelier. Depuis plusieurs semaines, il s’est lancé dans la transformation de cet ancien abri de jardin en un petit logement confortable.
Une fine poussière ligneuse flotte autour du sexagénaire. En pleine discussion avec son fils, Gaëtan, il partage ses secrets de bricolage. Leur sujet de prédilection. Cynthia s’avance vers le pan de mur en cours d’achèvement. Sa main court sur le lambris rose orangé en douglas, une essence adaptée à l’humidité. Grâce au brossage mécanique, les veines et le relief s'accentuent sous ses doigts. Les fibres tendres du printemps ont été retirées au profit des plus dures. Elle déplore intérieurement ce sacrifice de la matière, comme si on lui avait arraché son âme printanière. Pourtant, le résultat flatte l’œil. Cet aspect vieux bois artisanal promet d’infuser au futur séjour une atmosphère de nid douillet.
Le parfum de sciure qui sature l'air la renvoie à son enfance. Par souci d’économie, son propre père fabriquait ses meubles. Si elle n’a jamais été tentée de manier le rabot, le virus semble avoir contaminé son fils de sept ans. Car à peine sorti de leur voiture, Manuel-Henri a couru au salon vers son petit établi. Sa grand-mère, Astrid, le sort du placard chaque dimanche. Depuis des années, les blocs de construction, les maquettes mécaniques détrônent ses autres jouets. Une préférence qui comble le père et le grand-père.
La jeune femme pose sur ces derniers un regard attendri. Gaëtan a hérité des cheveux bruns, des iris vert forêt et de la mâchoire carrée de son père. Cette similitude a-t-elle favorisé leur complicité ? Quoi qu’il en soit, leur relation l'émerveille : jamais un mot déplacé, une admiration réciproque, une forte complicité. Manuel-Henri semble déjà suivre ce sillage. Hormis ses cheveux châtain foncé et son caractère conciliant – qu'il tient d'elle – l'enfant a largement puisé dans le patrimoine génétique paternel.
La présence de Cynthia sonne le rappel à l’ordre pour Mixel qui s’empare d’une planche particulièrement longue. La pièce lui échappe un instant des mains. Il peste en la rattrapant de justesse :
— Ces fichues épaules commencent à me lâcher.
— Laisse-moi t’aider, propose Gaëtan.
— Je vais m’en sortir, fils. À mon âge, la scie est devenue le prolongement de ma main. Pouah, quelle chaleur ce midi ! constate-t-il en ôtant son t-shirt. Allez, au travail. Astrid va s’impatienter. L’heure du déjeuner dominical n’attend pas !
Cynthia l’observe s’atteler à l'ouvrage et remarque combien l’effort physique a sculpté sa musculature. Il porte ses soixante-deux ans avec une vitalité que bien des hommes lui envieraient. Gaëtan, quant à lui, entretient sa silhouette grâce à la boxe thaïlandaise. Ce n’est pas son travail de bureau sédentaire qui s’en chargera.
— L’endroit vous plait, Cynthia ? s’enquiert Mixel Je compte sur vous pour insuffler plus tard une dynamique moderne à la décoration.
Le ronflement de la scie circulaire emplit soudain l’espace. Des copeaux volètent autour de l'établi. D’une main expérimentée, Mixel guide le bois contre la lame. Un pli de concentration barre son front. Au bout de quelques secondes, un craquement sec déchire le vrombissement ambiant, rompant la fluidité de la découpe. Un nœud traître fait vriller la planche. Dans un sursaut fulgurant, la scie ripe telle une bête sauvage. Butant contre la dureté du chêne, elle échappe au contrôle de Mixel. Le moteur hurle, l’outil en rotation se cabre. Tentant désespérément de le rattraper, le sexagénaire se penche et son corps heurte la lame qui tournoie à plein régime. L'acier cisaille goulûment sa poitrine. Sa bouche se tord, étouffant un cri. Projeté en arrière par l’impact, il trébuche contre ses outils et s’effondre. Ses yeux s'embuent d’une incompréhension totale. Un jet de sang jaillit de la plaie en un flot puissant. Sous son torse s'étend une flaque sombre et visqueuse. Mixel hoquette, sa respiration devient un râle haché, laborieux.
La sidération foudroie Cynthia. Le temps se referme sur elle comme une cloche de verre. Son regard s’accroche à des détails absurdes : une fissure au mur jamais remarquée, un outil dont elle ignore le nom. Son esprit, incapable d'assimiler l'horreur de cette scène, se réfugie dans l’insignifiant. Elle voudrait sortir d’un mauvais rêve. Elle voudrait hurler, mais le cri reste muré au fond de sa gorge. Son beau-père gît au sol, le buste ouvert. À ses côtés, l’énorme machine continue de ronronner. Tout s’est produit si vite. La terreur la paralyse, s’installe dans ses muscles, sa nuque, son larynx. Ses pensées bourdonnent, se cognent contre les parois de son crâne, sans déceler d’issue. L’accident qui vient de se dérouler sous ses yeux s’y fixera à jamais.
Frappé par la même prostration, son mari ne réagit pas, il subit. Son air d'enfant perdu affronte une réalité insoutenable. Son monde vient de basculer. Cynthia le supplie du regard, l'implore de bouger : fais quelque chose ! Mais Gaëtan se contente de plaquer ses mains sur sa bouche. Un seul mot s’en échappe, un « Papa » déchirant prononcé dans un souffle.
Au loin, la voix d’Astrid grommelle :
— Que se passe-t-il encore ? Le rôti va être trop cuit !
Ses pas franchissent le seuil de l’etxola. Elle découvre le carnage et se jette sur son époux. Luttant contre elle-même, Cynthia s’efforce de s’arracher à la torpeur :
— Je vais appeler les secours, déclare-t-elle en jetant un dernier regard terrifié vers Mixel.
Mais déjà, il ne bouge plus.
Sur le chemin, elle croise Manuel-Henri, attiré par l'agitation. Elle le saisit par le bras, l’entraîne vers la maison, sans lui laisser la moindre chance de protester.
— Que se passe-t-il, maman ?
La gorge nouée, elle rassemble ses dernières forces, cherchant à donner le change :
— Va à l’étage, vite. Je t’expliquerai plus tard.
Elle surveille la montée de l'enfant dans l’escalier, puis saisit son téléphone. Une vague glacée lui comprime la poitrine. Les secours ne feront pas de miracle.
Une immense tristesse l’envahit. La villa, si paisible, habituée aux mers tranquilles, vient de heurter son premier écueil. Cynthia mesure la dévastation qui les attend. En première ligne : son mari. À la stupeur succéderont la colère, les larmes et le tourment d'être resté spectateur du drame.
À l’image du douglas, les prochaines semaines s’annoncent rugueuses, jalonnées de creux et de bosses.