
Extrait
Petits crimes à Valmoret: Douze enquêtes à résoudre. Un roman policier où c'est vous qui menez l'enquête (Les enquêtes de Garance Morel t. 1)
Affaire n° 1 : la meule disparue
Vendredi 18 septembre · Niveau facile
Le téléphone sonna à six heures quarante, et Garance mit un moment à comprendre où elle était. Le plafond avait des poutres, la fenêtre donnait sur un clocher, et une voix d’homme lui criait dans l’oreille quelque chose à propos d’un fromage.
« Calmez-vous, monsieur. Qui êtes-vous ? »
« Émile Perrier ! La fromagerie Perrier ! On m’a volé ma meule ! La meule du concours ! »
Elle s’assit dans son lit. Dehors, il faisait encore à moitié nuit.
« Une meule de fromage », répéta-t-elle.
« De beaufort, madame. De beaufort d’alpage. Dix-huit mois de cave. La plus belle de ma vie. Le concours est demain ! »
Il raccrocha avant qu’elle ait pu poser une autre question. Garance resta un moment assise, le téléphone à la main. Puis elle appela Lucien, qui décrocha à la première sonnerie, comme s’il attendait.
« Je sais, dit-il. Émile a appelé chez moi avant de vous appeler vous. Je passe vous prendre dans dix minutes. Mettez des chaussures qui ne craignent rien, les caves, c’est humide. »
* * *
La fromagerie Perrier se trouvait rue du Pont, à trois maisons du commissariat. Une vitrine en bois peint en vert, des meules empilées comme des roues de charrette, et une odeur si puissante qu’elle vous prenait à la gorge dès le trottoir. Une odeur de lait chaud, de cave et de foin.
Émile Perrier les attendait sur le seuil, en tablier blanc, les bras croisés. Soixante-sept ans, des mains énormes, un visage rouge qui virait au violet quand il parlait de sa meule, c’est-à-dire tout le temps.
« Venez voir », dit-il, et il les entraîna derrière le comptoir.
La boutique donnait sur un escalier de pierre qui descendait dans la cave. En bas, deux salles. La première, la grande cave, était fermée par une porte blindée à code, toute neuve, qui jurait avec les voûtes du dix-septième siècle. Derrière, Garance aperçut des centaines de meules alignées sur des planches d’épicéa, du sol jusqu’au plafond.
« C’est là que je les affine, dit Perrier. Il fait onze degrés, toute l’année. Personne n’entre sans le code, à part moi et mon commis. »
« Et la meule du concours était là ? »
« Elle y était jusqu’à hier soir. »
Il les mena au fond du couloir. Une seconde porte, basse, en vieux bois, fermée par un cadenas de laiton. La petite cave. Une pièce étroite, presque un placard, où trois tonneaux de cidre dormaient contre le mur. Derrière les tonneaux, une planche nue.
« Je l’ai mise là hier soir, à sept heures, expliqua Perrier. L’homme du jury est venu hier après-midi pour la peser et l’étiqueter. Quarante et un kilos six. Numéro 14. Une fois qu’elle a son étiquette, on n’a plus le droit de la toucher, ni de la frotter, ni de la retourner, rien. Alors je n’ai pas voulu la laisser avec les autres. Mon commis a la main lourde, avec la saumure. Je l’ai portée ici moi-même, je l’ai cachée derrière les tonneaux et j’ai fermé au cadenas. »
Garance examina le cadenas. Il était ouvert, accroché à l’anneau. Pas de trace d’effraction.
« Et la clé ? »
« Sur le clou, derrière la caisse. Comme toujours. »
Lucien toussa discrètement.
« Le clou derrière la caisse, inspectrice, tout le village le connaît. Émile y accroche ses clés depuis 1985. »
« Ce matin, à six heures et quart, continua Perrier, je suis descendu pour lui dire bonjour. »
Il avait rougi en disant cela, et Garance décida de ne rien remarquer.
« Le cadenas était ouvert. La clé était revenue sur son clou. Et ma meule avait disparu. »
Garance fit le tour de la petite cave. Le sol de terre battue était sec, couvert d’une fine poussière. On distinguait des traces de pas, mais tellement mélangées qu’elles ne disaient rien. Sur la planche, un cercle plus clair marquait l’endroit où la meule avait reposé.
« Qui savait que vous l’aviez mise ici ? »
Perrier la regarda comme si elle venait de l’insulter.
« Personne. Je ne l’ai dit à personne. Pas même à ma femme, qui le dirait à sa sœur, qui le dirait à tout Valmoret avant midi. Je l’ai portée tout seul, j’ai fermé tout seul, et je suis remonté. »
* * *
Ils s’installèrent dans l’arrière-boutique, autour d’une table couverte de papiers de caisse. Perrier fit du café. Garance sortit son carnet noir.
« Qui peut entrer dans la boutique la nuit ? »
« Personne. Enfin, il y a Marco. Marco Rinaldi. Il livre le lait des alpages tous les matins à cinq heures, par la porte de derrière. Il a la clé, il pose les bidons dans la laiterie et il repart. Ça fait douze ans. Un brave garçon. »
« Et votre commis ? »
« Joël. Joël Bouvier. Il est en congé depuis mardi, il était au mariage de son cousin à Chambéry. Il reprend ce matin. »
Perrier jeta un coup d’œil à l’horloge.
« Il devrait déjà être là, d’ailleurs. »
« Quelqu’un d’autre ? Quelqu’un qui aurait un intérêt à ce que votre meule ne soit pas au concours ? »
Le visage de Perrier changea de couleur. Il passa du rouge au violet, puis à une sorte de gris.
« Sandrine Mollaret, articula-t-il comme on crache un noyau. La fromagerie du Haut. Elle a gagné les trois derniers concours. Cette année, elle sait que c’est moi. Tout le monde le sait. »
Garance nota les trois noms. Puis elle leva les yeux.
« Monsieur Perrier, je vais vous demander une chose. Ne parlez à personne de la façon dont la meule a disparu. Ni de la petite cave, ni du cadenas, ni de rien. Pas un mot. Ni à votre femme, ni à votre commis, ni à personne. »
Il hocha la tête, solennel. Lucien la regardait du coin de l’œil.
« Vous avez une idée ? » demanda-t-il quand ils furent remontés dans la boutique.
« Pas encore. Mais je veux savoir qui sait quoi. »
* * *
Joël Bouvier arriva à sept heures trente, en sueur, une valise à la main, le costume du mariage encore sur le dos et la cravate dans la poche. Vingt-trois ans, des cheveux en brosse, des yeux de gamin qui a dormi deux heures. Garance lui dit simplement qu’il y avait eu un vol à la fromagerie pendant la nuit.
« Un vol ? Mais qui irait voler du fromage ? »
Puis son visage s’éclaira d’une horreur sincère.
« Ne me dites pas que c’est la meule du concours ! Elle est dans la grande cave, sur la planche du haut, à droite. Je l’ai frottée lundi, avant de partir. Une merveille. Il l’a fait peser, alors ? Elle faisait combien ? »
Garance ne répondit pas. Elle nota dans son carnet : « Joël. Grande cave. Planche du haut. Frottée lundi. »
* * *
La fromagerie du Haut était, comme son nom l’indiquait, en haut. Il fallait monter une ruelle si raide que Lucien dut s’arrêter deux fois pour reprendre son souffle, en prétendant regarder la vue.
Sandrine Mollaret les reçut dans sa propre cave, au milieu de ses meules. Une grande femme de cinquante-cinq ans, les cheveux gris coupés court, des bras de déménageur, une voix basse et sèche. Elle écouta Garance sans l’interrompre.
« Un vol chez Émile, dit-elle enfin. Et vous venez chez moi. »
Elle eut un rire bref, sans joie.
« Si c’est sa meule de concours qu’on lui a prise, je sais déjà ce que tout le monde va dire. Que c’est moi. Que j’avais peur. Vous voulez que je vous dise ? Je ne l’ai même jamais vue, sa fameuse meule. Il la garde sous clé dans sa grande cave, derrière sa porte blindée, comme les bijoux de la couronne. Personne ne l’a vue, à part lui et son commis. »
Elle s’essuya les mains sur son tablier.
« Hier soir, j’étais ici. Toute seule. J’ai retourné cent vingt meules, j’ai fini à onze heures. Personne pour le dire. Voilà. Vous pouvez m’arrêter. »
Garance ne l’arrêta pas. Elle nota : « Sandrine. Grande cave. Jamais vue. Pas d’alibi. »
En sortant, Lucien grommela :
« Elle a toujours été comme ça. Même à l’école. Elle répondait au maître comme si elle allait le mordre. »
* * *
Marco Rinaldi habitait une petite maison au bord de la route d’Albertville, avec un camion frigorifique blanc garé devant, sur lequel on lisait « Laiterie des Alpages ». Il avait fini sa tournée et prenait son petit déjeuner dans la cuisine. Trente-cinq ans, des avant-bras tatoués, un sourire facile. Il leur offrit du café, puis de la brioche, puis du café encore.
« Un vol chez Émile ? Pas possible. Qu’est-ce qu’on lui a pris ? »
Garance resta vague.
« On vous le dira. Vous êtes passé ce matin ? »
« Comme tous les matins. Cinq heures pile. J’ai posé les bidons dans la laiterie, j’ai bu un café avec moi-même, et je suis reparti. Je n’ai rien vu. Les lumières étaient éteintes. Je ne descends jamais à la cave, moi, c’est pas mon travail. »
Il cassa un morceau de brioche, le trempa, et ajouta en riant :
« Remarquez, je ne voudrais pas dire, mais Émile cherche un peu les ennuis. Quand on a un fromage qui vaut une fortune, on ne le laisse pas dans un placard derrière des tonneaux de cidre, avec un cadenas de quatre sous et la clé pendue au clou. C’est presque une invitation. »
Garance ne dit rien. Elle referma son carnet très doucement.
Lucien, qui avait la bouche pleine de brioche, s’arrêta de mâcher.
À vous de jouer
Garance sait qui a volé la meule. Elle n’a besoin de rien d’autre que de ce que vous venez de lire.
Qui a pris la meule de beaufort ? Et quelle phrase a trahi le voleur ?
La solution, et onze autres affaires, vous attendent dans Petits crimes à Valmoret.