
Extrait
Petits crimes à Escampette: Douze enquêtes à résoudre. Un roman policier où c'est vous qui menez l'enquête (Les enquêtes de Garance Morel t. 2)
Affaire n° 1 · Le cochonnet de vermeil
Lundi 5 juillet · Niveau : facile
Le premier lundi d’Escampette commença par une serviette de plage.
Elle appartenait à un couple d’Allemands de Stuttgart qui l’avaient étendue sur un rocher, le temps d’une baignade, et qui ne l’avaient pas retrouvée en sortant de l’eau. Une grande serviette jaune, avec un perroquet. Ils tenaient à porter plainte. Titin tapa la plainte avec deux doigts, en tirant la langue, et Garance la relut par-dessus son épaule pendant que Lucien expliquait aux plaignants, dans un allemand appris au service militaire, que la police française ferait tout son possible.
La serviette fut retrouvée à onze heures, sous un chien qui dormait dessus à l’ombre de l’église.
À midi, il y eut un vélo de location abandonné dans les figuiers, à une heure un monsieur qui voulait savoir si la crème solaire périmée était dangereuse, à quatre heures une dame qui avait perdu son mari et qui le retrouva au bar. Entre deux, Garance écrivit trois lignes dans son carnet noir et Lucien ne fit rien du tout, avec beaucoup d’application, assis sous le figuier, les pieds dans une bassine d’eau froide.
« Ils ont tous les pieds dans l’eau, ici, expliqua-t-il. Je m’adapte. »
En fin d’après-midi, Lucien décida qu’il lui fallait des cachets contre le mal de mer, au cas où il devrait un jour remonter sur un bateau, et Titin lui apprit qu’il n’y avait pas de pharmacie sur l’île. Il faudrait aller sur le continent. Lucien alla étudier les horaires de la navette, affichés sous verre à l’entrée du débarcadère, avec l’attention d’un homme qui prépare une évasion. Garance le suivit et recopia le panneau dans son carnet, par habitude. À Lyon, on se moquait d’elle pour ça. Elle recopiait tout, les horaires, les menus, les plaques d’immatriculation, et une fois sur dix, ça servait.
Horaires de la navette (départ d’Escampette / départ de Port-Gabian)
Premier bateau : 7h30 / 8h10
Matin : 10h00 / 10h40
Après-midi : 13h30 / 14h10
Fin d’après-midi : 17h30 / 18h10
Soirée (sauf le lundi) : 19h00 / 19h40
Traversée : 25 minutes. Billets à bord. Les horaires peuvent être modifiés par mauvais temps.
« Ils ne sont pas pressés, dit Lucien. Cinq bateaux par jour. »
« Quatre, le lundi. »
Lucien ne releva pas. Il calculait à voix basse combien de temps il lui faudrait pour aller acheter ses cachets, revenir, et ne pas mourir entre les deux.
À six heures, Jean-Pierre Lambesc vint les chercher au poste. Il tenait à leur montrer quelque chose.
C’était un homme rond et bronzé de soixante-douze ans, en polo rose et pantalon de toile blanche, avec une voix de bateleur et des lunettes de soleil accrochées au col. Président du comité des fêtes d’Escampette depuis 1979, il avait organisé quarante-huit bals du 15 août, trente concours de pétanque et un mariage, le sien, qu’il racontait comme une fête de village réussie.
Le comité des fêtes avait son local sur le quai, à côté du débarcadère, dans une petite pièce qu’on appelait la Maison du Port. Des affiches, des guirlandes en carton, un bureau couvert de carnets de tickets pour la tombola, et contre le mur, une vitrine éclairée.
Dans la vitrine, sur un coussin de velours rouge, il y avait une boule.
Une petite boule de la taille d’une grosse noix, en argent doré, qui brillait sous la lampe. Elle reposait sur un socle de bois noir couvert de petites plaques de laiton gravées.
« Le cochonnet de vermeil, dit Jean-Pierre Lambesc en baissant la voix. Offert en 1952 par Ange Ripert, bijoutier à Toulon, qui passait ses étés à Escampette et qui perdait au concours tous les ans. Il s’est dit qu’à défaut de gagner, il offrirait le trophée. Depuis, chaque équipe qui gagne le grand concours du 17 juillet a son nom gravé sur le socle. Il ne quitte jamais l’île. Jamais. Il est exposé ici les deux semaines qui précèdent le concours, et le reste de l’année, il dort au coffre de la mairie annexe. »
Garance se pencha sur le socle. Il y avait soixante-quinze plaques, serrées les unes contre les autres. Les plus anciennes étaient presque noires. Elle en lut quelques-unes au hasard.
1987 · CASTAGNOLA Firmin · MORETTI Antoine · LAMBESC Jean-Pierre
1998 · PONS Gibert · RIPERT Louis · FABRE Marcel
2026 · GIRAUD Sébastien · GIRAUD Thomas · BLANC Éric
« Vous avez gagné en 1987 ? » demanda Garance.
« Avec Firmin et le pauvre Antoine Moretti, oui. Le plus beau jour de ma vie. Enfin, le deuxième. »
Il eut un petit rire, et passa un doigt sur la plaque de 1998.
« Et celle-là, c’est la croix de ce pauvre Gilbert. Gilbert Pons. Le graveur s’est trompé. Il a écrit Gibert, sans le l. Ça fait vingt-neuf ans que Gilbert demande qu’on la refasse, et vingt-neuf ans que le trésorier lui répond qu’on ne va pas payer le graveur de Port-Gabian quarante euros pour une lettre. C’est une question de principe. Gilbert, ça le rend malade. Il ne parle que de ça. Les jours de concours, il vient la regarder avant de jouer, comme on va voir une tombe. »
Garance nota : « 1998. Gibert. Vingt-neuf ans. »
Lucien, lui, regardait la vitrine.
« Elle ferme à clé, au moins ? »
« Évidemment, dit Jean-Pierre Lambesc, vexé. La clé est dans le tiroir du bureau. »
« Et le tiroir ? »
« Il ne ferme pas. Mais la porte du local, je la ferme tous les soirs à huit heures. »
« Et entre-temps ? »
Jean-Pierre Lambesc les regarda tous les deux avec la patience d’un homme qui explique la mer à des montagnards.
« Entre-temps, monsieur, nous sommes à Escampette. »
Ils n’étaient pas encore sortis qu’un homme entra, en chemise de lin froissée, cheveux argentés coiffés vers l’arrière, des mocassins en daim sans chaussettes. Il serra la main de Jean-Pierre Lambesc comme on signe un chèque.
« Arnaud Darbousset. La villa des Agaves, tout au bout, après la plage des Pins. »
Il désigna la vitrine du menton.
« Je renouvelle mon offre, Jean-Pierre. Cinq mille euros. Pour le comité, pour vos bals, pour ce que vous voudrez. C’est une pièce d’orfèvrerie de 1952, poinçonnée, elle n’a rien à faire derrière une vitre de pharmacie à côté des tickets de tombola. »
« Elle ne quitte pas l’île, Arnaud. »
« Vous dites ça tous les ans. »
« Et tous les ans, c’est vrai. »
Darbousset haussa les épaules, consulta une montre très plate et très chère, et dit qu’il avait du monde à dîner à sept heures et qu’il était déjà en retard. Il partit en saluant Garance d’un signe de tête, sans savoir qui elle était, et sans avoir l’air de s’en soucier.
« Un Parisien, dit Jean-Pierre Lambesc, comme on donne un diagnostic. Il a acheté la villa il y a trois ans. Il veut acheter tout ce qu’il voit. L’an dernier, il a voulu acheter le figuier du poste de police. »
« Et à part lui, quelqu’un d’autre s’intéresse au cochonnet ? »
« Tout le monde, madame. C’est Escampette. Mais si vous voulez un nom, Séba Giraud. L’équipe qui a gagné l’an dernier. Il a juré qu’il gagnerait encore cette année, et que si quelqu’un lui prenait le cochonnet, il irait le chercher avec les dents. Il travaille à la pizzeria du port, à Port-Gabian. Il est sur le continent toute la journée. »
À sept heures et quart, Jean-Pierre Lambesc posa sur la porte de la Maison du Port un carton qui disait « Je reviens tout de suite » et traversa le quai pour aller boire son pastis au Lamparo, le bar de Mado Castagnola, la sœur de Firmin. Il le faisait tous les soirs depuis quarante-huit ans, à la même heure, au même tabouret. Il laissait la porte ouverte, parce qu’il revenait tout de suite.
Il revint à huit heures moins vingt.
La lampe de la vitrine était toujours allumée. La porte vitrée était ouverte, la clé sur la serrure. Sur le coussin de velours rouge, il n’y avait plus qu’un creux rond, un peu plus sombre, que le cochonnet avait laissé dans le velours.
Titin arriva au poste en courant à huit heures moins dix, et Garance comprit, en voyant sa tête, que le paradis venait de fermer pour la journée.
Jean-Pierre Lambesc était assis sur la chaise du bureau, dans la Maison du Port, le visage gris sous le bronzage, et il répétait « il ne quitte jamais l’île » toutes les deux minutes. Mado Castagnola était là aussi, une femme carrée en tablier, avec les mêmes yeux plissés que son frère. Elle confirma que Jean-Pierre était resté au comptoir de sept heures et quart à huit heures moins vingt, sans bouger, et que cinq clients pouvaient le dire, parce qu’il leur avait raconté pour la vingtième fois la finale de 1987.
Garance fit le tour du local. Pas d’effraction, pas de trace. Quelqu’un était entré par la porte ouverte, avait pris la clé dans le tiroir, ouvert la vitrine, pris le cochonnet, et laissé la clé sur la serrure. Deux minutes de travail, peut-être moins.
« Entre sept heures et quart et huit heures moins vingt, dit-elle. Vingt-cinq minutes. Qui passe sur ce quai, à cette heure-là ? »
« Tout le monde », dit Titin.
Tout le monde, à commencer par Inès Moretti, dont le chariot de glaces était garé juste en face de la Maison du Port, sous un parasol à rayures vertes. Elle avait dix-neuf ans, un tablier taché de framboise et les bras couverts de sucre jusqu’aux coudes. Elle n’avait rien vu.
« J’avais une queue de vingt mètres depuis sept heures, madame. Des gamins, des parents, des gamins encore. Je ne lève pas la tête, je sers. Si vous voulez, je peux vous dire qui a pris quoi. Le monsieur avec le chapeau de paille, par exemple, il a pris pistache et citron, à sept heures et demie. »
Lucien toussa et regarda ailleurs. Garance prit note.
« Vous connaissez Gilbert Pons ? »
« Gilbert ? Tout le monde connaît Gilbert. Mais il n’est pas là, aujourd’hui. Il m’a dit ce matin qu’il partait chez sa sœur, à Port-Gabian, pour la journée. Il avait même mis sa chemise des grands jours. »
Pour aller jusqu’à la villa des Agaves, il fallait quarante minutes à pied, ou un quart d’heure dans la voiturette électrique du poste, une sorte de chariot de golf blanc qui grimpait les côtes en gémissant. Titin conduisait. Lucien se tenait à la barre du toit avec la même expression que sur le bateau.
La villa était perchée au-dessus de la mer, tout en baies vitrées, avec une terrasse en teck, des lanternes et une piscine en débordement qui semblait se verser dans la Méditerranée. Sur la terrasse, huit personnes en lin blanc dînaient aux bougies. Arnaud Darbousset se leva sans se presser.
« Mes invités sont arrivés à sept heures moins cinq, par le chemin, et je ne les ai pas quittés depuis. Demandez-leur. »
Garance le leur demanda. Huit personnes confirmèrent, avec des détails, et une certaine jubilation, qu’Arnaud n’avait pas quitté sa terrasse de la soirée, qu’il avait raconté trois fois comment il avait acheté la villa, et qu’il avait ouvert lui-même la deuxième bouteille de rosé, à sept heures et demie précises, en faisant tomber le bouchon dans la piscine.
« Je voulais l’acheter, madame, dit Darbousset en les raccompagnant. Je ne l’aurais pas volé. Ce n’est pas mon genre. Voler, c’est pour les gens qui n’ont pas les moyens. »
Lucien remonta dans la voiturette en murmurant quelque chose en patois savoyard, que Titin ne comprit pas et que Garance préféra ne pas traduire.
Séba Giraud répondit au téléphone de la pizzeria à la troisième sonnerie, avec un bruit de four et de vaisselle derrière lui. Il apprit la nouvelle en jurant si fort que Garance dut éloigner le combiné de son oreille.
« Je suis devant mon four depuis cinq heures, madame ! Demandez au patron ! Je finis à onze heures, alors je dors chez ma mère, ici, à Port-Gabian, et je rentre sur l’île le matin. Quand je trouve celui qui a fait ça… »
Le patron prit le combiné et confirma, d’une voix lasse, que Séba n’avait pas quitté son four depuis cinq heures, et qu’il espérait bien que la police allait rendre ce cochonnet rapidement, parce que Séba était insupportable quand il était énervé, et que là, il était très énervé.
Il était neuf heures passées. Au bout du quai, derrière l’église, le boulodrome était éclairé par quatre lampadaires autour desquels tournaient des nuages de moustiques. Un seul homme jouait. Il était petit, maigre, très droit, en chemise blanche à manches courtes repassée avec soin. Il lançait ses boules contre un cochonnet de bois, seul, ramassait, recommençait, sans rien dire.
« Gilbert Pons, dit Titin à voix basse. Il fait ça tous les soirs avant le concours. »
Gilbert Pons ne s’arrêta pas quand ils approchèrent. Il pointa, la boule roula et vint se coller au cochonnet avec un petit bruit sec. Puis seulement, il se retourna.
« On m’a dit. Pour le cochonnet. »
Il avait soixante-quatorze ans, un visage étroit et des yeux très clairs, mouillés, qui ne cillaient presque jamais.
« Vous l’avez appris comment ? » demanda Garance.
« En rentrant. Sur le quai, tout le monde en parlait. »
« Vous étiez où, cet après-midi ? »
« Chez ma sœur, à Port-Gabian. Elle se fait opérer du genou jeudi, je lui ai porté des courses. Je suis parti par le bateau de dix heures, ce matin, et je suis rentré par celui du soir. Celui de huit heures moins vingt. Je suis arrivé à huit heures cinq, je suis rentré chez moi, j’ai mangé un morceau, et je suis venu ici. Demandez à Firmin, il m’a vu monter. »
Il ramassa une boule et la frotta contre sa chemise.
« Le bateau, je ne l’aime pas, ajouta-t-il en regardant Lucien. Moi aussi, j’ai le mal de mer. Une heure, je ne tiendrais pas. Vingt-cinq minutes, ça va. Je n’ai pas le choix, de toute façon. Je n’ai pas de barque, je ne connais personne qui en a, et le taxi de mer ne marche plus après six heures. »
Lucien hocha la tête avec une compassion sincère. Ils parlèrent un moment de gingembre, de citron et de l’horizon qui bouge.
Puis Garance demanda :
« Vous savez qui pourrait avoir pris le cochonnet, monsieur Pons ? »
Gilbert Pons regarda longuement la boule dans sa main.
« Celui qui l’a pris, madame, il a ses raisons. C’est tout ce que je peux vous dire. »
Il se remit en position, pointa, et la boule s’arrêta à un doigt du cochonnet. Garance referma son carnet.
« Où est Firmin, ce soir ? » demanda-t-elle à Titin en repartant.
« Le lundi soir ? À la belote, au Lamparo, dans l’arrière-salle. Quand il joue, il n’entend rien. Même pas sa sœur. »
Garance regarda la mer, noire maintenant, où brillait au loin le phare de Port-Gabian. Elle sortit son carnet, le feuilleta jusqu’à la page qu’elle avait recopiée l’après-midi, et resta un long moment à la regarder sous le lampadaire.
Garance sait qui a pris le cochonnet de vermeil. Vous avez sous les yeux tout ce qu’elle sait.
Qui a pris le trophée ? Quel détail a trahi le voleur ? Et pourquoi l’a-t-il fait ?
La solution, et onze autres affaires, vous attendent dans Petits crimes à Escampette.