Couverture de Petits crimes à Bellecure: Douze enquêtes à résoudre. Un roman policier où c'est vous qui menez l'enquête (Les enquêtes de Garance Morel t. 3)

Extrait

Petits crimes à Bellecure: Douze enquêtes à résoudre. Un roman policier où c'est vous qui menez l'enquête (Les enquêtes de Garance Morel t. 3)

Affaire n° 1 : la pendule de Madame Chabrier

Lundi 24 avril

Lucien partit pour son premier soin à huit heures et quart, en peignoir de bain sous son imperméable, son carnet de soins à la main, avec la tête d’un homme qu’on conduit au peloton.

Il avait refusé le petit déjeuner. Il avait seulement bu, debout dans l’entrée, une tasse de café à la chicorée qu’Huguette lui avait tendue d’office, en disant que ça tenait au corps. Garance l’avait regardé descendre la rue des Sources dans le froid, les pans du peignoir dépassant de l’imperméable, ses chaussons de piscine dans un sac en plastique de la boulangerie de Valmoret. Il ne s’était pas retourné.

« Il reviendra, dit Huguette, qui débarrassait. Ils reviennent tous. »

La salle à manger se vida en quelques minutes. Les cures commençaient tôt, et à Bellecure, d’après Paulette, personne n’aurait eu l’idée de prendre ses soins l’après-midi, comme les gens de l’Hôtel du Parc, qui se levaient à dix heures et appelaient ça des vacances. Gaston sortit le premier, sans dire au revoir, son carnet de soins dépassant de la poche de son gilet. Stanislas le suivit, puis Danielle, qui alla de son côté. Bérénice partit vers neuf heures et demie, son enregistreur à la main, en disant qu’elle avait un rendez-vous à la mairie pour son émission et qu’elle ne commençait ses soins que le lendemain.

Paulette resta la dernière. Elle avait son bain bouillonnant à neuf heures et demie. Elle prit l’enveloppe de la cagnotte, une grande enveloppe kraft où elle avait écrit au stylo à bille « Dîner de fin de cure » avec une petite fleur dessinée à côté, et alla la ranger dans le salon. Garance, qui finissait son thé, l’entendit ouvrir l’abattant du secrétaire, tirer le petit tiroir du bas, le repousser.

« Neuf heures cinq, dit Paulette en revenant, et elle tapota sa montre, une petite montre en or au bracelet trop large qui tournait sur son poignet maigre. Je note toujours. Mon Roger disait que j’aurais dû être notaire. »

* * *

Garance avait décidé que sa matinée serait une matinée de vacances, et elle s’y tint avec une discipline toute policière.

Elle marcha jusqu’au Parc des Sources. Elle but un gobelet de la Source Lucie, qui avait en effet un goût de clou, puis un gobelet de la Source du Roc, qui n’avait le goût de rien, mais tiède, ce qui était presque pire. Elle s’assit sur un banc près du kiosque et ouvrit le premier des quatre romans. Elle lut neuf pages. À la dixième, elle s’aperçut qu’elle regardait les curistes passer en peignoir sous leurs manteaux, qu’elle comptait combien boitaient de la jambe droite et combien de la gauche, et qu’elle avait sorti son carnet sans s’en rendre compte. Elle le rangea. Elle relut les neuf pages.

Vers onze heures et demie, elle rentra par la rue des Sources. Lucien était assis sur les marches de la pension, sous la marquise. Il avait les cheveux encore mouillés, le teint rose d’un nouveau-né, et il ne disait rien.

« Alors ? »

Il mit longtemps à répondre.

« Ils m’ont mis dans la boue, dit-il enfin. Chaude. Une dame est venue avec une espèce de pelle, et elle m’a recouvert. Les jambes, le dos, tout. Et après, elle m’a roulé dans un drap, comme un nem. Et elle est partie. »

« Combien de temps ? »

« Un quart d’heure. Je n’ai pas bougé. Je ne pouvais pas bouger. J’entendais la dame d’à côté qui chantait. »

Il sortit de sa poche son carnet de soins, regarda la couverture, barra le 18 au stylo et écrivit au-dessous, en appuyant, « Plus que dix-sept ».

« Et la piscine ? »

Le visage de Lucien changea. Un peu.

« La piscine, ça va. Il y a un jeune, le kiné. Il m’a fait marcher dans l’eau. Il m’appelle champion. »

Il remit le carnet dans sa poche, comme on cache une lettre d’amour.

* * *

À midi moins dix, Paulette poussa un cri dans le salon.

Ce n’était pas un grand cri. Plutôt un petit « Oh ! » étranglé, suivi d’un bruit de tiroir qu’on ouvre et qu’on ferme plusieurs fois de suite. Garance, qui montait l’escalier, regarda son téléphone par réflexe. Onze heures cinquante. Elle redescendit.

Paulette était à genoux devant le secrétaire, sa petite montre en or tournée vers le plafond, les mains plongées dans le tiroir du bas. Elle en sortait des pelotes de laine, une boîte de timbres, des enveloppes vides, des élastiques, une paire de lunettes de soleil d’un autre siècle. Pas d’enveloppe kraft avec une petite fleur.

« Elle n’y est plus. Je l’ai mise là ce matin. Deux cent quarante euros. »

* * *

Huguette arriva de la cuisine en s’essuyant les mains sur sa blouse, Lucien derrière elle. Les autres rentrèrent pour le déjeuner les uns après les autres, et chacun, en passant la porte du salon, apprit la nouvelle et s’arrêta. Gaston, rouge et essoufflé, son carnet de soins à la main. Danielle, avec une mise en plis toute neuve, une vague argentée qui ne bougeait pas. Stanislas, les cheveux humides, qui sentait le chlore. Bérénice, en dernier, qui avait déjà sorti son enregistreur.

« Vous n’allez pas enregistrer ça », dit Huguette.

Bérénice le rangea.

Lucien s’était assis sur le fauteuil de velours, face à la cheminée, pour soulager ses genoux. Il regardait le cheval de bronze cabré sur la pendule. Puis son téléphone. Puis le cheval de nouveau. Il fronça les sourcils.

« Madame Chabrier, votre pendule retarde. »

« Elle ne retarde pas, monsieur. »

« Elle marque onze heures moins cinq. »

« C’est l’heure qu’il est. »

Lucien tourna son téléphone vers elle, comme un procès-verbal. Huguette ne le regarda même pas.

« Chez moi, c’est l’heure du soleil. L’heure d’été, je ne l’ai jamais mise. Depuis 1976, depuis qu’ils l’ont inventée. L’heure d’été, c’est le pétrole et c’est Giscard. »

« Ils ne l’ont pas inventée en 1976, dit Stanislas. Ils l’ont remise. Il y en avait déjà pendant la guerre. »

« C’est encore pire. »

Paulette, qui fouillait toujours le tiroir, leva la tête.

« Elle a raison. Six mois par an, elle a une heure de retard sur le reste du monde, et elle s’en porte très bien. Le dîner à sept heures à sa pendule, ça fait huit heures chez les autres. Tous les habitués le savent. On s’y fait. »

Lucien regarda la pendule avec un respect nouveau, puis rangea son téléphone sans rien dire. Hier soir, il avait eu faim pendant une heure de plus que nécessaire, et il commençait à comprendre pourquoi.

Garance, elle, avait déjà ouvert son carnet. Elle ne l’avait pas décidé. Sa main l’avait fait.

« Je suis en vacances, dit-elle à personne en particulier. Mais si vous voulez, on peut essayer de comprendre. »

« Elle est de la police », dit Lucien à la cantonade, avec la fierté discrète d’un homme qui présente sa fille.

« De la police de quoi ? » demanda Gaston.

« De Savoie. Capitaine. »

Gaston grogna quelque chose sur la Savoie, sur les capitaines et sur le fait qu’on n’avait pas besoin de la police pour une enveloppe. Huguette lui jeta un regard qui le fit taire.

* * *

Paulette s’assit sur le second fauteuil, son écharpe sur les genoux, et elle reprit tout depuis le début, en tricotant pour se calmer. L’enveloppe dans le tiroir à neuf heures cinq, à sa montre. La porte d’entrée, qui ne fermait jamais à clé dans la journée, parce que les pensionnaires allaient et venaient selon leurs soins. Huguette au marché de neuf heures à dix heures et demie, puis à la cuisine. La cuisine donnait sur la salle à manger, pas sur le salon, et avec la hotte allumée on n’entendait rien.

Puis Garance demanda à chacun son emploi du temps de la matinée, et chacun, à sa façon, le donna.

Bérénice parla la première. Elle avait l’air contente d’avoir quelque chose à dire, et un peu gênée de l’être.

« Moi, je suis rentrée de la mairie assez tôt. Le maire n’était pas là, il m’a fait dire de revenir mercredi. Je me suis installée au salon pour relire mes notes, parce que dans ma chambre il fait un froid de gare. J’étais au salon, seule, de dix heures à dix heures et quart à la pendule. Monsieur Rieu est entré, il a ouvert le secrétaire, il est ressorti. Je n’y ai pas fait attention. Je me suis dit qu’il venait chercher un timbre. »

Elle avait dit « à la pendule » machinalement, en levant les yeux vers la cheminée, comme on dit « à ma montre ». Tout le monde se tourna vers Gaston.

Gaston devint violet.

« À dix heures, j’étais aux Thermes ! Aux Thermes, madame ! Dans un bain qui fait des bulles et dans une douche qui vous arrache la peau ! Demandez au carnet, si vous ne croyez pas les gens ! »

Il jeta son carnet de soins sur la table basse, ouvert à la page du jour. Garance le prit et le recopia, puisqu’elle recopiait tout. Les tampons étaient violets, un peu baveux, avec l’heure imprimée au centre par la machine de l’accueil.

Carnet de soins. M. RIEU Gaston. Lundi 24/04.

Bain bouillonnant : sortie 9h40

Douche au jet : sortie 10h02

Application de boue : sortie 10h40

Au dos de la couverture, sous la règle des Thermes qu’elle avait déjà lue sur le carnet de Lucien, quelqu’un avait écrit au crayon une addition de points de belote, barrée, refaite, barrée encore.

« Le tampon, c’est à la sortie, dit Gaston en tapant sur la page. À la sortie ! Entre la douche et la boue, j’ai attendu sur un banc avec trois bonnes femmes qui parlaient de leur vésicule. Vingt minutes. Et la boue, c’est un quart d’heure, alors faites le calcul. Je suis sorti à moins vingt, et je suis rentré à pied, comme tout le monde. »

« Combien de temps, d’ici aux Thermes ? » demanda Garance.

« Dix minutes, dit Huguette. Cinq pour ceux qui ont des jambes. Dix pour les curistes. »

Bérénice rougit légèrement.

« Je suis désolée, monsieur Rieu. Je vous ai vu, c’est tout. Peut-être que je me trompe de personne. »

« Vous vous trompez de tout ! »

Il se laissa tomber sur une chaise, les bras croisés, et ne dit plus un mot.

* * *

Stanislas Kowalski s’était adossé à la fenêtre, les mains dans les poches. Il expliqua d’une voix lente qu’il avait traîné après le petit déjeuner, qu’il était remonté chercher son bonnet de bain oublié, puis qu’il avait fait un long tour par le parc, et qu’il était à la piscine de mobilisation de onze heures moins dix à onze heures et demie.

« Le kiné peut vous le dire. Le petit. Fabien. Il m’a fait marcher en canard pendant une demi-heure, Bon Dieu de bon Dieu, à mon âge. »

« Et avant onze heures moins dix ? »

« Je vous l’ai dit. Ici, puis le parc. Je regardais les canards. Des vrais. Personne ne regarde un vieux qui regarde des canards. »

Garance nota. Elle remarqua qu’il n’avait pas regardé sa femme en parlant, et que sa femme ne l’avait pas regardé non plus, mais chez les Kowalski, cela ne voulait sans doute rien dire.

Lucien téléphona aux Thermes depuis le poste de l’entrée. Fabien Rouchon, le kinésithérapeute, confirma tout de suite, avec une voix jeune et joyeuse qu’on entendait à travers le combiné jusqu’au milieu du salon. Monsieur Kowalski était arrivé à onze heures moins dix pile, il était sorti à onze heures et demie, il avait marché en canard, et il avait râlé tout le temps.

« Et dites au champion qu’il a très bien marché ce matin », ajouta Fabien.

Lucien raccrocha en regardant ses pieds.

Danielle, elle, montra sa mise en plis.

« Chez Nadine, la coiffeuse de la place. De dix heures à midi. Une couleur, un brushing et deux heures de ragots. Nadine vous le dira, et la dame d’à côté aussi, sous le casque. Elle m’a raconté toutes ses varices. »

Huguette, elle, était au marché, puis à la cuisine, ce que la boulangère, le boucher et la soupe aux lentilles qui mijotait sur le feu pouvaient confirmer. Paulette était aux Thermes de neuf heures et demie à onze heures et demie, son carnet le montrait. Lucien y était allé dès huit heures et demie. Garance avait passé sa matinée sur un banc, au parc, à ne pas lire, et elle se l’accorda à elle-même comme alibi.

* * *

Garance relut ses notes, assise sur le bras du fauteuil, en mâchonnant son crayon. Puis elle les remit au propre sur une page neuve, en colonnes, comme à Lyon, quand on lui donnait un dossier qui ressemblait à une pelote de laine.

Paulette Bonnard : enveloppe rangée à 9h05 (sa montre), aux Thermes de 9h30 à 11h30, vol découvert à 11h50. Confirmé par Garance (téléphone).

Bérénice Faure : au salon, seule, « de 10h à 10h15 à la pendule », voit M. Rieu ouvrir le secrétaire. Confirmé par personne.

Gaston Rieu : aux Thermes, sorties à 9h40, 10h02 et 10h40, puis retour à pied. Confirmé par les tampons du carnet.

Stanislas Kowalski : pension, puis le parc, puis piscine de 10h50 à 11h30. Confirmé par Fabien Rouchon.

Danielle Kowalski : chez la coiffeuse de 10h à 12h. Confirmé par Nadine et une cliente.

Huguette Chabrier : marché de 9h à 10h30, puis cuisine. Confirmé par les commerçants.

Stanislas, en face d’elle, s’impatientait. Il fit remarquer qu’à ce compte-là, il était le seul à n’avoir personne pour le voir à dix heures, puisque les canards ne témoignaient pas, et que la police allait sûrement l’arrêter pour avoir regardé des canards. Danielle lui dit de se taire. Il ne se tut pas. Ils se disputèrent cinq minutes, à mi-voix, en polonais pour lui et en bourguignon pour elle, sur la question de savoir s’il avait ou non, la semaine dernière, parlé d’acheter une tondeuse.

Bérénice s’était assise à la place où elle avait passé la matinée, sur la chaise près de la cheminée, son carnet sur les genoux. De là, elle avait la pendule juste devant les yeux. C’était, Garance le remarqua, la seule horloge visible de la pièce.

Lucien regardait la pendule, lui aussi.

Gaston boudait.

Huguette avait croisé ses grosses mains rouges sur sa blouse, et elle attendait.

Garance referma son carnet.

* * *

À vous de jouer

Garance sait maintenant qui a pris l’enveloppe de la cagnotte. Vous avez sous les yeux tout ce qu’elle sait.

Qui a volé les deux cent quarante euros ? À quelle heure, en réalité, Bérénice a-t-elle vu quelqu’un ouvrir le secrétaire ?

La solution, et onze autres affaires, vous attendent dans Petits crimes à Bellecure.