
Chapitre 1 - Au revoir
Sur le chemin de la déception, certaines personnes prennent l’autoroute. Mais lui, jamais. Il a toujours été là, du plus loin que je me rappelle.
A chaque étape de ma vie. Aussi infime soit-elle. Il a répondu présent. Fidèle au poste, quel qu'en soit le prix.
De mes dessins d’enfants, qui soit dites en passant n’étaient pas toujours de toute beauté ! A mes chagrins d’amour pas toujours justifiés. En passant par mes premières règles, même si c’était un homme, il a assuré ce passage de ma vie du mieux qu’il le pouvait.
Il a été ce papa présent, ce roc vers lequel se retourner pour s’agripper, ce repère dans la nuit pour guider mes pas, ma lumière quand la vie devenait trop sombre. Mon phare, qui a guidé mes pas quand ces derniers deviennent incertains.
Jeannot, cet homme loyal, prêt à tout pour les gens qu’il aime. Pour les protéger, les épauler et les soutenir. Il répondait à son besoin de solitude lorsqu’il partait en mer. Toujours heureux de prendre le large, il l’était encore davantage à son retour, à l’idée de nous retrouver.
Jeannot, c’était un homme de peu de mots, un homme de ceux qui préfèrent dire que faire. Navigateur dans l’âme, il portait en lui l’océan tout comme d'autres portent leurs prières. Avec fidélité, respect et silence. Il avait juste à regarder l 'horizon, il comprenait le message à travers les vagues, à travers la brise. Il anticipait les tempêtes, et acceptait l’imprévisible quand il se présentait. La résilience pour guide. Sans grand discours, juste par son exemple du quotidien. Il m’a transmis ces valeurs.
De nature réservé, parfois pudique dans ses sentiments. Il n’en était pas moins présent. Grand observateur, il écoutait, analysait avant d’agir. Jamais un mot plus haut que l’autre, mais ça ne signifiait pas qu’il en pensait moins.
Sa tendresse assez discrète se cachait dans des gestes anodins du quotidien. Dans une tape sur l’épaule. Dans un regard qui n’avait pas besoin de paroles.
***
Aujourd’hui il n’est plus là. L'Église est pleine. Mon cœur est vide. Mais au plus profond de moi, il navigue pour l’éternité.
Alors, face à l’adversité de la situation, je me fais une promesse : la solitude.
Je me rends compte aujourd’hui, dans cette foule de personnes venues de toute part, que je suis seule. Je me rends compte que s’accrocher à quelqu’un, c’est devenir faible. Aimer, c’est ouvrir une faille qui nous rendra susceptible à un moment ou un autre. S’accrocher à l’autre, c’est lui donner le pouvoir de nous quitter, et nous briser au passage. Volontairement ou pas. Mais la solitude reste la seule chose qui ne vous quittera pas.
Je ne veux pas être fragile. Je ne veux pas être faible. Je veux lui faire honneur.
Je m’appelle Eléa, j’ai trente-cinq ans. Et aujourd’hui, j’enterre mon père.
***
Il est temps de te dire au revoir.
Un dernier adieu avant que ton cercueil ne soit refermé pour toujours. Tu as l’air si paisible, presque trop, s’en est désarmant.
Vous êtes prête ? Me demande l’agent des pompes funèbres.
Je ne le serais jamais. Lui répondis-je au milieu des larmes.
Je pose un dernier regard sur toi, celui qui restera gravé à jamais. Je le sais. Et il s’avance, glisse le haut du cercueil jusqu’à ce qu’on ne te voie plus. Une façon de mettre un point final sur la vie.
Il est temps pour moi de me diriger vers la sortie pour t’accompagner dans ton dernier trajet. J’ai demandé si nous pouvions passer devant la maison. Ta maison. Notre maison. Celle qui a entre ses murs tous nos souvenirs. Un dernier passage, un adieu à notre chez nous. A nos habitudes. A nos rires à n’en plus finir. A nos disputes pas toujours justifiées.
Nous faisons un arrêt d’une minute madame.
Je n’ai pas répondu. Une minute face à une vie. C’était quoi ? Trop. Pas assez. Qui saurait nous répondre ?
Et puis le convoi a repris son chemin, à faible allure. Nous parcourons les ruelles du centre de notre beau village. Certains nous font signe de la main au passage. Le temps est clément. Sans doute trop pour une journée si noire. Comme si l’orage de ma vie se déversait dans ce ciel bleu. Le corbillard se gare devant la porte de l'église. Les larmes affluent. L’instant est saisissant. Irréaliste.
Ils sont là, sur cette place en pavés. Ces pavés que j’ai frôlés tant de fois à ses côtés. Face à cette église majestueuse qui surplombe notre beau village en bord de mer. Dans un style Beaumanoir, elle signe une facture originale de la période flamboyante. Reconnaissables à leur clocher-mur élancé, accosté d'une tourelle d'escalier, et à leur chevet à trois pans, à hauts gables et à noues multiples.
Datant de la fin du XVe siècle, elle a dû en voir passer des jours heureux et d’autres plus sombres.
Des dizaines de personnes venues de tous horizons. Certains dont j’ignorais l’existence jusqu’à aujourd’hui. Ces mêmes qui ne trouvaient pas le temps pour venir le voir de son vivant mais maintenant mort, ils trouvent un créneau disponible. Je vois des personnes qui le critiquais en le regardant de travers, vêtus de noir et le regard en berne.
A croire que l’hypocrisie est un invité d’honneur dans les moments funestes.
J’aperçois les gens du village, discrets, mais présents. Ceux sur qui il pouvait compter. Ceux qui me gardaient quand j’étais enfant et qu’il n’avait pas le choix. Généralement, quand la mer était trop forte et qu’il préférait ne pas m’amener sur son bateau. Quand l’homme du phare partait avec lui sur le bateau. Parce qu’en cas de coup dur, une paire de bras en plus ne serait pas de refus. Par mesure de sécurité. Mais ma vraie sécurité, c’était lui. C’était mon garde-fou. C’était ma boussole dans la tempête. Il a essuyé mes craintes et séché mes pleurs tant de fois.
Ils sont tous rentrés, enfin non. Pas tous. L'Église est pleine, et ils sont trop nombreux.
L’architecture de ce lieu est magnifique. J’aurais aimé la découvrir à ses côtés. Mais depuis que nous avons perdu maman, il ne pouvait plus venir, il n’en avait plus la force.
J’avais cinq ans la dernière fois que mon regard s’est posé ici. Au milieu de ces arches élancées, de ces vitraux qui répandent une lumière colorée sur le sol en laissant passer les doux rayons du soleil. Si on regarde de plus près, on pourrait même penser que des ombres dansent sur ce mur de pierre au rythme des flammes de ces bougies.
Les bancs, de part et d’autre de l’allée centrale, sont polis par le temps, par ces esprits venus se libérer. Lourds d’émotions.
Vêtus de noir, ils portent le cercueil et vont jusqu’à cet endroit de l’Eglise où il prendra place pour les prochaines minutes. Sa photo est présentée comme le veut la tradition. Dans ces jours noirs, il est coutume de mettre le visage du défunt vêtu de son plus beau sourire, qu’elle ironie.
S’en suivent des recueils, des témoignages d’amitié. Je n’ai pas eu la force de prendre la parole.
L’homme du phare lui a rendu un hommage digne de ce nom.
Jeannot, mon ami,
Tu nous as quitté, trop tôt, trop vite. Nous perdons notre repère. Nous quittons cette force tranquille, cette volonté à toute épreuve. Cet ami discret mais toujours présent. La vie aura permis à nos chemins de se croiser. Nos navigations communes vont me manquer. Tu as guidé ma vie si longtemps. Influant mes choix, sans le savoir, sans le vouloir.
Merci, merci pour tout Jeannot.
M.E.R.C.I ces cinq lettres ne suffiront jamais à exprimer toute ma gratitude envers toi.
Il a récupéré son papier sur lequel ses larmes s’étaient échouées. Il a remercié l’assemblée de l’avoir écouté entre les sanglots. Il a quitté le pupitre. Sur le chemin qui le ramène à ses bancs, il prend un instant devant la photographie de Jeannot. Baisse la tête en guise de respect et reprend son chemin.
Jamais je ne m’étais rendu compte de tant de proximité entre ces deux hommes. Et pourtant.
Y-a-t-il des mots quand tous vos repères disparaissent ?
Je sens les regards se poser sur moi. J’étais debout, par quel miracle, je ne sais pas. Les jambes flageolantes mais mon pantalon ample, noir, les cachaient suffisamment pour que personne ne puisse s’en apercevoir. J’avais noué mes cheveux comme il me le faisait quand j’étais petite.
Parce que c’est un homme, et que les hommes ce n’est pas doué pour les coiffures. J’avais le droit à cette phrase tous les matins avant l’école. Comme un rituel. Un t-shirt manches longues venait compléter cette tenue. Mes yeux brûlaient tellement j’avais versé de larmes.
Nous n’avions pas de famille. Mes grands-parents sont décédés quand j’étais enfant, pas d’oncle et tante, il était enfant unique. Pas d’épaule sur laquelle reposer ma tête. Il a beaucoup souffert de l’absence de maman. Pour ma part, je n’ai pour ainsi dire pas de souvenirs avec elle. Trop jeune sans doute.
Quant à mon père, ma vie se résume à nos souvenirs communs. Il était de ceux qui sont toujours présents. Dans l’ombre parfois, prenant garde de ne pas m’étouffer sans doute. De nature joviale, mais discrète. Il aimait la simplicité de la vie. Il aimait ce que lui offrait la nature. Plus grand que moi, de presque deux têtes. Une carrure qui lui donnait une certaine prestance.
Il avait ce pouvoir de m’abriter de ses bras quand j’étais perdue. Ces mêmes bras qui me faisaient tourner quand j’étais enfant, à en perdre l’équilibre par la suite.
Depuis que la maladie avait emporté maman, nous vivions tous les deux.
Elle l’avait suivie dans cette petite bourgade de campagne, proche de l’océan. Il disait avoir besoin de l’air marin, que sans cela, il était comme privé d’oxygène. Alors, elle était venue avec lui, à ses côtés. Elle s’était mise à la pêche, aux travaux sur les bateaux.
Le chantier était devenu une histoire de famille, qui traverserait les générations.
On a passé les trente dernières années tous les deux. Se soutenant dans les épreuves de la vie. Du mieux qu’on a pu. Il m’a tout appris. De la réparation à la navigation. Je connais ce petit port sous tous ses angles.
Il était calme, solitaire. Il disait toujours qu’il puisait sa force dans l’océan. Que la vie c’est comme l’océan.
« Tu sais Eléa, la vie c’est comme l’océan. Il y aura des périodes à marée haute et d’autres à marée basse. Mais comme les marées, tout s’alterne. Ce n’est qu’une question de temps ».
Combien de temps allait-il me falloir pour quitter cette marée basse à gros coefficient ?
Nous reprenons le chemin en direction du funérarium. Peu de gens sont restés, les plus proches.
Le pharmacien qu’il connaissait depuis tant d’années. Le boulanger qui ne manquait jamais un petit tour de bateau pendant ses jours de repos.
Il va tous nous manquer, me dit-il en me prenant dans ses bras.
Pas autant qu’à moi, lui ai-je répondu.
Et il était là aussi, le gardien du phare. Discret, je le connais depuis que je suis enfant, je pourrais presque vous dire depuis toujours. Il fait partie de nos vies. De la mienne maintenant plus précisément.
C’est un homme d’une soixantaine d'années. Eternel célibataire, par choix ? Je ne sais pas. Il vit dans le phare depuis toujours. De ma fenêtre j’aperçois le phare. Fidèle au rendez-vous. Il ne me dit rien, il me regarde. Juste en échangeant des regards on se comprend. Sa peine se lit dans ses yeux.
La crémation est terminée. Je repars avec l’urne. Avec ce qu’il reste de notre vie. Désormais, mes souvenirs seront notre seul lien.