
Chapitre 2
Sous cette façade tranquille, le village respirait avec prudence. Les soldats de Karnos patrouillaient en silence, armures sombres et casques sans insignes. Les villageois s’effaçaient sur leur passage : voix basses, regards fuyants, gestes économisés. Les enfants n’occupaient plus la place. Le rire y avait perdu droit de cité.
Et pourtant, la vie tenait bon, drapée de compromis. Sur la place centrale, à l’ombre d’un vieux chêne noueux, les marchands tentaient encore d’attirer les clients. On baratinait des tissus, du pain chaud, des potions d’origine douteuse. On pestait à mi-voix contre les nouvelles taxes, les normes absurdes, la discipline impériale.
C’est devant l’étal d’un charcutier que la tranquillité quotidienne prit fin. Parmi la foule, un groupe de nains avançait comme un rocher jeté dans un ruisseau. Voix graves, odeur de cuir et de fer, port altier, tout en eux heurtait la prudence ambiante de Dornvhal.
La plus imposante d’entre eux était une naine à la carrure d’ours et au regard d’épée : Thorga Briseroche. Sa silhouette, taillée par la guerre, imposait autant que son nom. Ses cheveux blonds, tressés en couronne de bataille, s’abattaient en cascade sur ses épaules cuirassées. Ses bottes — capables d’écraser un oiseau élémentaire — martelaient le pavé avec la même assurance que sa voix.
— Je suis Thorga Briseroche, grande seigneurie des contrées naines ! tonna-t-elle, doigt levé. Et tu oses me vendre cette andouillette comme si elle était bénie par Valendorn lui-même ?!
— J-je suis désolé, gente dame, balbutia le charcutier. Avec les nouvelles règles impériales, je ne peux plus faire de réduction…
— Ah ! Et tu sais ce que je leur dis, moi, à l’Empire ?
Un capitaine de Karnos, attiré par la voix tonitruante, approcha à grand pas, suivi de plusieurs soldats au visage fermé.
— Que disiez-vous donc, à propos de l’Empire ? demanda-t-il d’un ton sec.
Thorga se retourna lentement, un sourire mielleux soudain étirant ses lèvres.
— Que vous faites un travail remarquable ! Vraiment ! On adore vos catapultes, vos bottes… vos taxes, surtout. C’est du bonheur en lingots.
L’officier ne broncha pas. Son regard glissa vers le marteau massif attaché dans son dos.
— Nos lois interdisent aux civils de porter des armes. Ce marteau est illégal.
— Ceci ? dit-elle avec une innocence insultante. C’est un marteau de forgeron ! Rien de guerrier. On a même une enclume portative, hein les gars ?
Ses compagnons hochèrent la tête, trop vite.
— Et leurs armes à eux ? pointa l’officier. Arcs, épées ?
— Des outils de chasse ! Et de boucherie, voyons, déclara Thorga sans cligner des yeux.
Le capitaine soupira.
— Embarquez-les immédiatement.
Dans une cacophonie de protestations, les soldats impériaux confisquèrent les armes et attachèrent les poignets des nains, les poussant sans ménagement jusqu’au poste de garde.