
Extrait
Maurice, l'enfant et ses animaux extraordinaires (L’enfant qui parle aux animaux t. 1)
Chapitre 1 L’île de France et ses corsaires
Cette histoire dont je vais vous parler se passe dans une île très loin, dans l’océan Indien, à l’est de Madagascar, à 12 000 kilomètres de
la France.
Cette île, que l’on appelle aujourd’hui Maurice, portait autrefois le nom d’Île de France, donné par les Français lorsqu’ils en prirent possession en 1715, peu après la mort du Roi Soleil, Louis XIV.
À cette époque, la France voulait affirmer
sa puissance non seulement sur terre, avec Versailles et ses jardins splendides, mais aussi sur les mers. L’océan Indien était une route essentielle pour le commerce des épices, du thé et de la soie.
Mais ces eaux n’étaient pas sûres :
elles étaient parcourues par des pirates, hors-la-loi redoutés, qui attaquaient les navires marchands pour s’emparer de leurs trésors.
Pour répondre à cette menace, le roi de France s’appuyait sur des marins particuliers : les corsaires. Contrairement aux pirates, ils combattaient légalement, munis d’une « lettre de course » qui les autorisait à attaquer les navires ennemis ou étrangers, mais jamais les Français. Dans l’Île de France, ces corsaires devinrent les véritables gardiens de l’île, protégeant ce petit territoire isolé au nom du roi.
Les ennemis ont souvent tenté de capturer l’Île de France, mais c’était
en vain.
L’île est entourée de brisants, une ceinture de corail située à un ou deux kilomètres de la côte. Les grosses vagues venaient s’y briser, et les navires trop imprudents s’y fracassaient. Il n’existait que quelques passages naturels, appelés passes, où les bateaux pouvaient entrer. Mais ces passes étaient si étroites qu’un seul navire pouvait y pénétrer à la fois.
Les corsaires avaient compris l’avantage de cette géographie. Ils postaient leurs canons près des passes et attendaient les navires ennemis. Même si ceux-ci arrivaient par dizaines, ils étaient obligés de s’engager un par un dans ces couloirs étroits.
Les corsaires les bombardaient alors et les coulaient les uns après les autres.
Il existe encore aujourd’hui un endroit appelé Pointe aux Roches, où les récifs, très proches de la côte, sont couverts des restes de navires échoués. On raconte que leurs canons rouillés gisent toujours là, témoins des batailles perdues par ceux qui avaient osé défier l’Île de France, ce petit repaire des corsaires français « Cette île devint plus tard anglaise et prit en anglais le nom de Mauritius.
Les Français la nomment « Île Maurice. »
C’est un véritable petit paradis.
Il y a longtemps, au bord des plages, vivaient des oiseaux incapables de voler, comme les autruches, mais propres
à l’île :
les Dodos. Chassés et victimes des animaux introduits par les colons, ils disparurent au XVIIᵉ siècle. Le Dodo est resté dans les mémoires et est devenu l’emblème de l’île Maurice.
Lorsque les Britanniques prirent l’île en 1810,
elle abritait encore de nombreuses familles françaises, souvent issues de la noblesse ou de la bourgeoisie,
qui possédaient de grandes plantations de canne à sucre. Leur présence a marqué durablement la culture de l’île : aujourd’hui encore, les Mauriciens parlent le créole mauricien, dérivé du français, et utilisent le français dans l’éducation et la vie culturelle.
L’île est devenue indépendante en 1968 :
elle n’appartient plus au Royaume-Uni. Elle est libre, un petit pays qui se débrouille très bien et où la paix règne. » À la mer, depuis la plage, on voit une ceinture toute blanche. C’est l’écume
des vagues qui se brisent sur les coraux. Ce spectacle est magnifique : une ligne claire qui entoure l’île comme une muraille naturelle. Les coraux ne sont pas des roches, mais des êtres vivants minuscules, qui forment des colonies de toutes les couleurs :
rouges, bleus, verts, jaunes. Si on les sort de l’eau salée où ils vivent, ils meurent en se desséchant et deviennent durs comme de la pierre.
Grâce à eux, l’île Maurice est protégée par un lagon calme, où l’on peut se baigner sans danger.
Mais l’océan Indien qui baigne l’île
est vaste et parfois redoutable.
On y trouve de nombreux requins.
À Souillac, par exemple, il existe une passe : ces passages étroits dans la barrière de corail qui sont comme des portes d’accès à l’île. Les requins y affluent, et là, il ne faut pas se baigner, car c’est trop dangereux. Le navigateur solitaire Bernard Moitessier, célèbre aventurier des mers, en fit l’expérience.
Un jour, il voulut chasser un requin avec son fusil sous-marin. Il tira sur un petit, mais la mère l’attaqua aussitôt et lui mordit la jambe. Heureusement, des pêcheurs mauriciens, dans leurs pirogues, le recueillirent. Un docteur réussit à lui sauver la jambe, et Moitessier put continuer sa vie d’aventurier.
Il ne faut jamais se baigner dans
les passes.
Si les bateaux peuvent y pénétrer,
les dangereux squales aussi.
Là où les brisants protègent l’île Maurice, les requins se tiennent à distance, car les vagues les repoussent contre les récifs. C’est pourquoi vous pouvez nager tranquille dans le lagon.
Il arrive parfois que des squales soient repoussés dans la baie à cause de raz-de-marée ou de tempêtes appelées cyclones. Ces vents puissants se déplacent en tournant comme une toupie. Mais une fois la nature calmée, le requin se retrouve prisonnier du lagon et ne peut plus en sortir. Comme les eaux y sont peu profondes pour ce grand prédateur, il préfère ne pas attaquer et reste loin des plages.
Vous êtes en sécurité : le sable est blanc, fin comme de la poudre, et il y a peu de monde, parfois personne. L’eau, en été, est chaude comme dans une baignoire. En hiver, qui ressemble à un été méditerranéen, elle est un peu plus fraîche, mais jamais froide. Les marées se succèdent, et lorsque la mer s’est retirée, on peut marcher sur le sable humide. Les habitués savent reconnaître les crabes malgaches cachés dessous : leurs coquilles arrondies soulèvent légèrement la surface. Ces crabes sont absolument délicieux à manger, un vrai trésor des plages mauriciennes. Si l’on marche loin jusqu’aux brisants, on peut attraper d’énormes crabes aux grosses pinces, capables de couper un doigt d’un
seul coup.
On peut aussi ramener des oursins pour savourer les œufs des femelles. Elles se reconnaissent à leur taille plus imposante, leurs aiguilles plus petites et surtout leur couleur : orange, parfois presque rouge par endroits. Le mâle, lui, ne se mange pas : il est petit, tout noir, avec de très longues épines.
C’est un régal que de goûter ces oursins.
Les Mauriciens sont très religieux,
et chez les catholiques il est interdit de manger de la viande le vendredi. Bonne occasion, même si l’on n’est pas croyant, de déguster du poisson.
Le matin, on peut écouter les pêcheurs qui « font la seine ».
La seine est une méthode de pêche.
Lorsque la marée le permet, ils marchent jusqu’aux brisants et étendent de longs filets de plusieurs centaines de mètres. Chaque homme tient le filet, espacés d’une dizaine de mètres les uns
des autres,
et ils reviennent vers la plage en chantant à très haute voix pour effrayer les poissons. Les pêcheurs situés aux extrémités avancent plus vite, se rabattant vers la plage afin de former
peu à peu un demi‑cercle qui se resserre. Les poissons, apeurés par les chants rituels mauriciens, tentent de fuir mais sont rabattus vers la plage, piégés comme dans une enclume. Ils finissent par se prendre dans les filets, tandis que les habitants des campements ces maisons de vacances construites assez loin pour ne pas être inondées lors des grandes marées attendent sur le rivage.
Lorsque les pêcheurs créoles, les hommes de couleur de ce pays, referment le cercle de filet, les poissons pris au piège se débattent. Certains, échappés des mailles trop larges, se retrouvent sur le sable à cause du rabattage. Les petits poissons passent à travers les filets, mais les gros, ceux de la ceinture de coraux, sont capturés. L’un d’eux est géant :
on l’appelle « le capitaine »,
et c’est un délice à manger.
Les acheteurs arrivent tôt, avant le retour des pêcheurs, pour obtenir du poisson frais encore vivant. Et puis, c’est un vrai spectacle que de voir et d’écouter les Mauriciens, indigènes du pays, déployés sur des centaines de mètres, peut‑être même sur un kilomètre, chantant leurs beaux chants rituels. Comme les pêches ne se font que le vendredi et pendant la saison d’hiver, durant les trois mois de vacances, il n’y a pas de pêche sauvage
ni excessive. Cela laisse aux habitants des profondeurs de l’océan le temps
de se reproduire. Et comme le dicton
le dit : « Petit poisson deviendra grand
si Dieu lui prête vie. »
On devrait ajouter :
« …si les humains respectent la nature. »
Seuls les professionnels, quand c’est la saison, ont le droit de pratiquer cette pêche qui ne laisse aucune chance aux poissons de s’échapper.
Enfin, presque aucune. Peut‑être que la marée montante permet à quelques‑uns de passer sous le filet,
mais cela doit être rare :
ils se comptent sur les doigts d’une main, car la pêche se déroule en eau peu profonde, les filets effleurant
le sol.
Vous allez vous régaler des fruits de mer
à l’île Maurice : des soupes de poissons que préparera maman et qui seront délicieuses.
La chair douce du « Capitaine »
fait vibrer les papilles gustatives.
Cette île est un vrai petit paradis.