
Chapitre 1
Éveillée en sursaut par un grondement lointain suivi d’un éclair, je me redressai dans mon lit, l’échine et les tempes baignées de sueur, puis posai le regard sur les runes incandescentes et douloureuses tatouées sur mes poignets. J’écartai les mèches plaquées sur mes joues d’un revers du bras, avant de consulter l’horloge digitale qui indiquait deux heures vingt-deux en chiffres rouges.
À chaque réveil, mon premier réflexe consistait à fouiller mes souvenirs. Cette fois encore, ils m’échappèrent comme du sable entre les doigts.
Ma vie paraissait n’avoir commencé qu’à mon déménagement dans le Devon, sept années auparavant, après l’accident de circulation mortel survenu à mes parents, Edith et Wilson Claymore.
Un sentiment trop familier de découragement m’envahit. Malgré deux ans de thérapie avec mon oncle psychiatre, comportant séances d’hypnose, imagerie cérébrale, bilans neurocognitifs et médications diverses, ma mémoire s’était évaporée entre ma naissance et mon onzième anniversaire. Ce fiasco professionnel avait précipité le retranchement de lord Claymore vers Londres, où il exerçait avant mon arrivée. J’en avais éprouvé du soulagement, car cet homme bienveillant, quoique visiblement mal à l’aise en présence d’enfants, demeurait un total étranger à mes yeux. Je représentais pour lui un poids qu’il s’était empressé de déléguer au couple chargé de l’entretien de sa résidence secondaire, Josh et Martha Hoper.
J’entrouvris la fenêtre. Une brise s’était levée, secouant les feuilles tombées de la charmille. Un air tiède, alourdi par le réconfortant parfum de roses, de jasmins et de glycines, emplit mes poumons.
Soudain, le vent se renforça, bousculant au passage l’une des chaises de la terrasse. Je refermai le vantail et regagnai mon lit, l’oreiller calé dans le bas de mon dos, consciente que le sommeil me fuirait jusqu’à l’aurore.
L’orage s’approchait. J’entrepris de compter les secondes entre l’éclair et la foudre, comme me l’avait appris l’une de mes préceptrices, miss Cavendish.
Dehors, le vent déversait sa rage sur Pine Tree, un austère manoir du XIXe siècle bordé d’une forêt dense.
Un craquement sinistre retentit à proximité, plongeant le bâtiment dans une obscurité angoissante. Peu après, des trombes d’eau ruisselèrent avec férocité le long de la toiture, accompagnées de roulements de tonnerre. Un regard rapide sur le parc me permit d’apercevoir notre saule majestueux, tranché en son centre, les branches éparpillées alentour, telle une poupée désarticulée.
L’humidité ambiante se propageait au creux de mes membres. J’enfilai mules et peignoir, tandis que la pluie battante s’intensifiait.
Une lumière aveuglante projeta ma silhouette dans une psyché. Je m’installai au bord du sommier, à l’écoute du vent mugissant à travers les vétustes châssis.
Un nouvel éclair renvoya mon image dans le miroir. Mon attention se porta sur mes tatouages aux poignets. Écarlates, ils me démangeaient, comme s’ils tentaient de communiquer avec moi. Je me redressai pour atteindre le lavabo qui équipait l’un des coins de la pièce, afin de les passer sous l’eau froide. Miss Clark, une autre de mes professeures, affirmait que leurs caractères runiques constituaient un vieil alphabet nordique utilisé dans les arts divinatoires. J’en ignorais l’origine, puisqu’ils ornaient déjà ma peau à mon arrivée à Pine Tree.
Un son récurrent, en provenance de l’aile gauche de l’étage, me força à me relever. Je ne voulais pas déranger les Hoper qui dormaient au rez-de-chaussée.
Devant la porte qui menait aux appartements de mon oncle, munie de ma lampe torche, je marquai l’arrêt. J’hésitais à y pénétrer, car il m’en avait formellement interdit l’accès.
Le tambourinement sur les vitres ne s’interrompait pas, et j’entendais ce bruit sourd, semblable à celui d’un battant qui claquait. Si je n’intervenais pas, Dieu seul savait quels dégâts en résulteraient. J’actionnai la poignée pour m’aventurer dans le bureau.
Sous l’effet de violentes bourrasques, une fenêtre entrebâillée cinglait le meneau central. Je refermai celle-ci, sans pouvoir éviter de marcher dans la vaste flaque qui s’étalait sous elle.
Grelottante, j’avisai un portemanteau chargé de vêtements chauds. Alors que j’approchais la main de l’un d’eux, un éclair me permit d’entrevoir une encoche dissimulée dans les motifs de l’épais papier peint tapissant les murs. J’y insérai des doigts hésitants. Il ne s’agissait probablement que d’un débarras poussiéreux.
L’inexplicable angoisse d’y affronter des toiles d’araignées me paralysa quelques secondes. Je détestais ces animaux ; leurs pattes nombreuses et leur corps velu me répugnaient. Pourtant, la curiosité me poussa à y pénétrer. Après une profonde inspiration, je fis précautionneusement coulisser le panneau vers la droite.
Il s’ouvrait sur un cabinet minuscule, dépourvu d’électricité, dont le mobilier, de ce que j’en jugeai à la lueur de la lampe torche, se limitait à une chaise et un secrétaire aux tiroirs verrouillés. De l’un d’eux dépassait ce qui m’apparut comme un bout de carton. M’approchant, j’en cornai l’extrémité, puis le dégageai précautionneusement, exhumant une photographie sur laquelle figuraient un couple inconnu et leur enfant. Je la retournai, en quête d’une éventuelle légende. Cette dernière s’étalait, rédigée à l’encre noire, en diagonale. Je reconnus, à ses pleins et à ses déliés, l’écriture raffinée de mon oncle : « Edith, Alice et Wilson Claymore ».
Le ciel jouait toujours du tambour, et l’eau gargouillait sans se lasser dans les descentes de gouttière. Mes dents s’entrechoquaient à présent. Je pointai le faisceau de lumière sur le trio dont j’aurais dû me souvenir. Alice arborait des cheveux mi-longs d’un joli blond cendré. Si ses yeux entrouverts empêchaient d’en deviner la couleur, en revanche son nez en trompette, sa peau bronzée et ses rondeurs clamaient haut et fort qu’en aucun cas, il ne pouvait s’agir de moi : je possédais une chevelure fauve, une taille élancée, et le nez légèrement concave tavelé de taches de rousseur.
Mon corps entra subitement en ébullition. J’eus très chaud, mes oreilles bourdonnèrent, ma vue se décomposa en millions de prismes tremblotants, puis je sentis mes jambes vaciller sous mon poids.
Je rencontrai lourdement le parquet, emportée par les ténèbres.
2 — Niegel
Le thermomètre indiquait vingt degrés Celsius sous zéro. À travers la meurtrière vitrée, je portai mon attention sur les cimes enneigées.
Vtarvatsi Sary, notre base bâtie sous un épais promontoire rocheux, constituait l’unique endroit sur Terre qui me conférait un sentiment de sécurité, car personne ne s’aventurait dans cette région. Pour des motifs religieux, le Bouthan avait interdit l’ascension des sommets de plus de six mille mètres d’altitude et depuis 1 994, l’alpinisme tout court.
Comme toujours au retour d’une mission, je me sentais sale, même si j’avais appris depuis mes quinze ans à tuer sans me souiller les mains. Après avoir raccompagné Adriassia dans sa chambre, je me déshabillai rapidement dans la mienne et filai sous la douche, laissant l’eau me détendre.
Une fois essuyé, je revêtis la combinaison de la ligue, un pantalon noir assorti à une tunique matelassée.
Je me recoiffai en passant les doigts dans mes mèches humides. Contrairement à mon ami Emrys, la coquetterie n’avait jamais fait partie de ma personnalité. Par chance, en raison de leur épaisseur, mes cheveux retombaient harmonieusement autour de mon visage.
Une fois prêt, je me dirigeai, comme à mon habitude, vers le laboratoire. L’ex-intendant de ma mère surveillait une série d’écrans, l’expression concentrée.
— Vigueur et longue vie, déclarai-je dès mon entrée dans son bureau.
Endron balaya d’une poussée les documents qu’il examinait.
— Que l’aureus te protège ! répliqua-t-il en avançant à ma rencontre.
— Du neuf ?
Sept ans à poser la même question et à attendre une réponse différente qui ne venait jamais. Depuis la disparition de Feriel, Endron guettait quotidiennement un pic d’aureus, l’énergie magique qui circulait dans les veines de ma sœur.
Autour de nous, de multiples machines grésillaient ou bipaient. Des traceurs électroniques dessinaient des graphiques dont l’utilité m’avait toujours échappé.
— Rien.
Je savais qu’elle vivait encore quelque part sur Terre. À la mort, l’aureus quittait le corps pour rejoindre sa source. Grâce à nos détecteurs, nous l’aurions perçu.
— Bien. Tu m’appelles s’il y a du changement.
Endron me dévisagea avec des yeux de cocker. Cet homme au teint olivâtre et aux traits anguleux exsudait la tristesse par le moindre de ses pores. D’ailleurs, personne ne s’attardait très longtemps auprès de lui, de crainte de s’en retourner complètement déprimé. En dépit de ce défaut, c’était un érudit à l’intelligence affûtée.
Comme chaque jour, je m’enfermai à clef dans ma chambre, puis ôtai mon t-shirt sous l’épaisse tunique. Je saisis le fouet et me flagellai jusqu’à colorer de rouge les lanières en cuir, labourant encore et encore ma chair meurtrie et en lambeaux, m’enivrant de l’odeur métallique de mon propre sang, versant des larmes pour cette sœur confiée à ma protection, et enlevée à peine arrivée sur Terre.
Jamais je ne me pardonnerais de ne pas m’être tenu à ses côtés après l’ouverture du vortex, de ne pas l’avoir fermement agrippée. J’étais un incapable, un moins que rien. Par ma faute, ma mère et le royaume se trouvaient en danger. Et Feriel ? Que subissait-elle en ce moment même ? La retrouverais-je seulement à temps ? Et si elle était tombée aux mains de pervers ? De l’un de ces monstres que l’on me chargeait de liquider ?
Épuisé et terrassé par la douleur, je me laissai choir sur le lit. Mon dos en charpie me lançait, le sang pulsait au creux de ses sillons. Je pouvais, d’une formule magique, effacer mes blessures, mais je m’astreignis à les endurer jusqu’à ce que le devoir finisse par m’obliger à quitter cette pièce.
Je ne paierais jamais assez cher la légèreté coupable dont j’avais fait preuve ce jour-là .
3 — Alice
Lorsque j’émergeai de l’inconscience, un léger parfum de poussière mélangée à de la cire me chatouilla les narines.
Je m’assis quelques secondes avant de me relever, le corps épuisé, un goût de bile amer au fond de la gorge.
Les implications de cette découverte tourbillonnaient dans ma tête. Je venais d’avoir la preuve de ce que je ressentais confusément : ces sept dernières années ne constituaient qu’un énorme mensonge.
Si mon oncle savait que je n’étais pas Alice, pourquoi m’avoir accueillie dans son manoir et tenté de me persuader que j’avais perdu la mémoire à la suite d’un choc post-traumatique déclenché par la mort de mes parents ? Je comprenais mieux son désintérêt pour moi, la raison de son départ pour Londres, ainsi que sa répugnance à évoquer son défunt frère ou leurs souvenirs d’enfance. Nous n’étions probablement l’un pour l’autre que des étrangers.
Un frisson me parcourut. Et s’il avait lui-même provoqué accidentellement mon amnésie ? Étais-je l’une de ses patientes ? De ses victimes ? M’avait-il arrachée aux miens ? Une famille aimante m’attendait-elle quelque part, morte d’angoisse à l’idée de m’avoir définitivement perdue ?
D’ailleurs, où se trouvait la véritable Alice ? Et ses parents ? Les Hoper s’étaient-ils rendus complices de toute cette mystification ?
Mes intestins se tordirent à cette éventualité. Une larme glissa le long de ma joue, que j’essuyai du bout de l’index. Je ne m’étais jamais résolue à ce statut d’orpheline. J’avais grandi sans repères ni histoire familiale, en proie à un sentiment d’irréalité qui se clarifiait aujourd’hui. En dépit de l’affection qu’ils m’avaient manifestée, jamais Josh et Martha n’avaient pu combler le manque qui tourmentait mon cœur.
J’inspectai mes runes, redevenues normales, avec curiosité. Pourquoi s’étaient-elles subitement activées ? Je n’avais pas rêvé : de noires, elles avaient viré au rouge coquelicot et avaient brûlé ma peau comme fraîchement marquée au fer chauffé à blanc. Ces runes constituaient-elles un indice me reliant à ma vie véritable ?
Avec fébrilité, je tâtonnai sous le meuble de mon oncle et y débusquai une logette destinée à ranger les clefs, vissée à même le panneau de bois. Je retournai chaque tiroir sur le sol, puis examinai les dossiers qu’ils renfermaient.
Je n’y dénichai que des contrats légaux, des polices d’assurance, des factures de réfection du manoir, des cartes de visite dont le graphisme de l’une captura mon regard : un arbre de vie reposant sur une mer de vagues, et finalement une reconnaissance de dette. Je remisai les documents à leur place, afin d’effacer toute trace de mon passage, puis regagnai ma chambre.
L’orage s’était dissipé. J’aérai la pièce, puis écartai, sur mon bureau, la pile de dessins sur lesquels figurait ce garçon d’une bouleversante beauté que je m’attardai à contempler. J’ignorais quelle force me poussait à reproduire indéfiniment ce visage, d’autant que le matérialiser éveillait inévitablement en moi une profonde nostalgie. S’agissait-il d’une ombre insaisissable de mon passé ?
Nul doute que je ne dormirais pas. M’emparant d’un stylo et d’une feuille blanche, j’y notai scrupuleusement toutes mes interrogations.
††â€
Le lendemain, en rejoignant les Hoper à la cuisine, je fus accueillie par une débauche d’odeurs divines : crêpes sucrées, thé parfumé à la bergamote et arôme amer de café. En ce début d’été, la température déjà clémente avait incité Martha à laisser ouverte la porte donnant sur le jardin, de sorte que la douce mélodie des mésanges résonnait dans la pièce.
Martha et Josh m’embrassèrent affectueusement, comme à leur habitude.
— Bonjour, ma petite chérie. Je t’ai préparé des pancakes, me dit Martha en désignant une assiette alléchante nappée de sirop d’érable.
Depuis l’anorexie qui avait suivi le départ de mon oncle, et dont mon professeur d’arts martiaux, Kang-Dae Lee, m’avait plus tard guérie, je gardais un appétit capricieux, n’avalant que le strict nécessaire pour assurer ma survie, avec une addiction coupable pour les sucreries.
Trop heureuse de mon rétablissement, Martha ne m’avait jamais sermonnée. Je savais néanmoins qu’elle introduisait en douce des sources de protéines et de vitamines dans chacun de ses plats. Rien qu’à l’odeur, je détectai la présence de miel, de bananes, de noix de pécan, de citrouille et d’avoine. J’en salivai d’avance.
— Si tu me prends par mes faiblesses, lui répondis-je en souriant, calée aux côtés de Josh.
Après une gorgée de café, il me dévisagea, l’expression soucieuse.
— Tu n’as pas eu trop peur ? La tempête a été terrible.
Tout en emplissant mon assiette, je secouai la tĂŞte de droite Ă gauche.
— Rien de plus agréable qu’un orage lorsqu’on est bien au chaud dans son lit.
— Oui, mais à présent je vais devoir nettoyer les dégâts. Tu me donneras un coup de main pour déblayer les gouttières et débiter le saule ?
J’adorais les travaux au grand air, ce que Josh n’ignorait pas. Si je fus tentée, ma soif de vérité m’incita néanmoins à différer mon aide.
— J’avais l’intention de me balader jusqu’à la bibliothèque, mais à mon retour tu peux bien sûr compter sur moi.
J’enfournai une part de crêpes, les yeux mi-clos, me délectant d’y retrouver les saveurs attendues. Comme d’habitude, je me sentis bien trop rapidement rassasiée.
— Un délice, confirmai-je. Oh, au fait, Martha, j’ai dû aller refermer une fenêtre qui battait dans l’appartement de mon oncle.
Martha rougit violemment.
— Je l’ai ouverte, hier, pour aérer. Et donc, si tu as pu y pénétrer, ça signifie que j’ai omis également de verrouiller la porte. Tu ne lui en parleras pas ? Tu connais son caractère pointilleux. Pour une raison que j’ignore, il estime que je suis la seule à pouvoir y entrer.
À présent, moi, je savais.
— Même si nous étions encore en contact, je ne lui dirais rien, la rassurai-je.
Martha baissa les paupières.
— Josh et moi déplorons vraiment son indifférence, tu sais.
Je hochai la tête, peu désireuse de répéter une conversation inutile, maintes et maintes fois engagée entre nous.
— En tout cas, la tempête a bien lavé le ciel, reprit Martha, sans doute pour évacuer la tension qui envahissait la pièce. Tu as vu ce soleil ? Tes vacances commencent sous les meilleurs auspices !
La veille, j’avais fait mes adieux aux préceptrices. Je n’aurais plus à me pencher sur des matières indigestes. Seul, mon maître d’arts martiaux et ami, Kang-Dae, continuerait à m’entraîner trois fois par semaine.
— Tu as réfléchi à tes plans pour la rentrée ? me sonda-t-elle d’un ton circonspect.
Je soupirai. Cette question me tracassait depuis quelque temps. L’enseignement dont j’avais bénéficié m’autorisait à intégrer n’importe quelle université, d’autant que je m’étais montrée aussi assidue que studieuse, puisant dans l’étude, l’un des rares domaines contrôlés de mon existence, un réconfort certain. Je renâclais toutefois à me projeter dans le futur. Pas tant que j’ignorais l’origine de cette amnésie.
— Oh, j’ai toutes les vacances pour aviser.
Je l’aidai à laver la vaisselle, tout en la détaillant du coin de l’œil. Cette quadragénaire sportive et coquette n’avait cessé de veiller maternellement sur moi. Je me demandai pourquoi les Hoper n’avaient jamais eu d’enfants. Toujours occupés à se taquiner et à plaisanter, ils s’aimaient de toute évidence beaucoup. Parfois, quand elle me croyait hors de vue, je lisais la détresse au fond de ses beaux yeux marron, mais je n’avais jamais osé la questionner. Malgré notre proximité, une grande pudeur avait constamment enrobé nos échanges.
— Ne tarde pas trop, me recommanda-t-elle tandis que je m’apprêtais à partir. Et n’oublie pas d’éviter la forêt.
La fameuse forêt d’Hazebridge, la ligne jaune à ne jamais franchir. D’après un ouvrage emprunté à la bibliothèque, intitulé Contes et légendes d’Hazebridge, cette forêt, vénérée par les Celtes et crainte des Romains, tenait lieu de réceptacle à certaines forces géophysiques puissantes. Il se serait agi d’une porte vers des mondes parallèles, d’une ouverture dans l’espace-temps, voire d’un avant-goût de l’enfer. Des moines l’avaient fait condamner au Moyen Âge, à la suite de témoignages relatifs à des sons terrifiants ou des aboiements de chiens invisibles. D’aucuns y auraient croisé des créatures étranges, mi-humaines, mi-animales.
Pourtant, Martha ne s’était jamais opposée à mes leçons de botanique en forêt avec miss Cavendish, la préceptrice chargée de m’enseigner les sciences. Tout en demeurant sur les chemins balisés, nous nous y étions fréquemment promenées, y cueillant des végétaux ou y identifiant des arbres. À la tombée du jour, elle avait même tenu à me montrer à quoi ressemblaient des feux follets.
Nous avions serpenté le long d’interminables sentiers jusqu’à une clairière qui, à la lueur de la lune, dégageait une beauté surnaturelle. Des joncs, des mûriers, ainsi que des massifs de fleurs sauvages l’égayaient de leur exubérance. Des chouettes hululaient, des grenouilles coassaient au bord d’un étang, et d’étranges insectes nous survolaient en tournoyant.
— Au Moyen Âge, m’avait expliqué miss Cavendish, devant des feux follets, on pensait se trouver en présence de créatures démoniaques, ou de l’âme égarée de défunts en quête de repos éternel. Ces flammèches inspiraient la terreur, de nombreux promeneurs en ont fait les frais. Leurs chevaux paniqués terminaient parfois leur course dans les marais. À notre époque, on saisit la nature physico-chimique de ces phénomènes : le gaz provenant d’éléments en décomposition s’embrase spontanément. Tu vois, Alice, le surnaturel, c’est de la science qu’on ne comprend pas encore.
Le raclement d’une chaise me sortit de mes souvenirs. Je portai le regard sur mes runes et songeai à ce qu’il s’était produit la veille. S’il s’agissait d’une science, en apprendrais-je plus en fouinant à la bibliothèque ?
— Promis ! m’exclamai-je avant de me mettre en route.
Hazebridge se trouvait à une demi-heure à pied environ du manoir. Un peu de marche m’éclaircirait les idées.
Qualifié de fleuri par de nombreuses pancartes, le village transpirait la sérénité. Comptant moins de cinq cents âmes, il comportait une place autour de laquelle s’articulaient des rues aérées où dominaient d’anciens cottages aux briques couleur miel surmontées d’un toit de chaume, dont beaucoup étaient abandonnés. La bourgade autrefois prospère avait connu une lente, mais constante désertion en raison d’un manque de projet de réindustrialisation après la fermeture des mines d’étain et de cuivre. Peuplée essentiellement de retraités, elle ne possédait plus d’école. Les rares magasins de proximité n’avaient pas survécu à l’inauguration d’un centre commercial flambant neuf à quelques kilomètres de là .
Grâce à l’entêtement énergique de Mary, une septuagénaire bénévole, seule la bibliothèque résistait, offrant même le luxe d’un espace numérique à disposition des habitants.
La bibliothécaire m’accueillit d’un sourire. J’étais l’unique jeune dans ce trou perdu, et, lorsque je lui avais avoué que Pine Tree ne bénéficiait d’aucun réseau, elle m’avait initiée à l’usage d’internet.
— Bonjour, Mary. Je peux effectuer quelques recherches ? l’interrogeai-je.
— Bien sûr, Alice, installe-toi.
Par où commencer ? L’entrée « accident de la route, mort d’Edith et Wilson Claymore » ne m’apporta aucune information nouvelle. Alors qu’ils rentraient d’une soirée chez des amis, un chauffard avait percuté leur véhicule, laissant une seule survivante de onze ans, leur fille Alice, amnésique à la suite du choc et aussitôt adoptée par son oncle. Dépitée, je tapai « interprétation de runes » dans la barre de recherche. J’appris que cet alphabet nordique était étroitement lié à la magie ; je notai la signification de la plupart des lettres en tentant de relier chaque rune aux motifs imprimés sur ma peau, mais constatai rapidement que, s’ils se ressemblaient à première vue, les symboles ne correspondaient pas.
Découragée, j’écrivis « comprendre les phénomènes paranormaux ». Google m’orienta vers l’Église, avant de me conseiller de me tourner vers un parapsychologue ou un médium.
Je grimaçai. Je n’avais aucune envie de tomber entre les mains de charlatans, d’autant que ma vie de recluse chez mon oncle n’avait pas favorisé mon aisance sociale. Je me sentais mal à l’aise en présence d’inconnus, comme un touriste qui découvre une nouvelle culture dont les coutumes le désarçonnent et qui tremble de commettre des impairs. Une proie idéale, en somme.
Que faire ? Dénoncer, sur base d’une photographie, lord Claymore aux autorités ? S’il avait obtenu ma garde, cela signifiait qu’il en détenait la permission, même s’il l’avait probablement acquise par des moyens illégaux. Membre respecté de la chambre des lords, il demeurerait au-dessus de tout soupçon, quasiment intouchable. Il pourrait me faire passer pour ingrate ou folle. Après tout, n’avait-il pas veillé à m’octroyer une excellente éducation ? N’avais-je pas bénéficié de l’amour d’un couple dévoué ? Et s’il profitait de son statut de psychiatre pour m’interner ?
À cette éventualité, ma respiration devint laborieuse et une boule se forma dans ma gorge.
Plus j’y réfléchissais, plus je me disais que je n’avais pas d’autre solution que de mener une enquête discrète, mais que jamais je n’y parviendrais seule. Je ne pouvais me fier aux Hoper, car ils travaillaient déjà pour lord Claymore à mon arrivée à Pine Tree. En revanche, je disposais d’un ami, un vrai.
4 — Alice
Je ressassais de sombres réflexions tout en cheminant vers la maison. S’il ne m’avait pas appris grand-chose, ce passage à la bibliothèque avait cependant nourri ma détermination à résoudre cette énigme.
À proximité du parc de Pine Tree, la vision de Josh, torse nu, en sueur, achevant de débiter des bûches à la hache, m’arracha à mes ruminations.
Lorsqu’il me vit, il m’adressa un sourire contagieux.
— Martha t’a préparé quelques sandwiches. Quand tu auras déjeuné, tu m’aides à entreposer le bois ?
J’occupai une grande partie de l’après-midi à pousser la brouette entre le saule et l’appentis, puis réintégrai ma chambre, complètement vannée. En rangeant les stères, mes runes s’étaient à nouveau mises à rougeoyer et à brûler. J’avais béni mes longues manches et mes gants, destinés à m’éviter des échardes, parce qu’ils avaient dissimulé ce phénomène à Josh, mais à présent déshabillée, je le contemplais avec inquiétude et perplexité.
Le paranormal s’invitait dans ma vie, porteur d’un message capital. Pourquoi maintenant ? Je tendis la main vers le dessin du mystérieux jeune homme qui m’obsédait. Je voulais comprendre qui il était et le lien qui nous unissait. J’avais toujours vécu cette amnésie rétrograde comme une injustice, une tare qui me gâchait l’existence et me privait d’une adolescence insouciante.
Un début de mal de crâne m’arracha une grimace. Tant de questions se bousculaient dans mon cerveau sans jamais trouver de réponses ! Heureusement, mes tatouages revêtaient à présent à nouveau une apparence normale.
Je m’allongeai et m’endormis d’épuisement, la tête à peine posée sur l’oreiller.
Lorsque je redescendis, légèrement nauséeuse, l’horloge affichait dix-neuf heures. Un papier couvert de l’écriture régulière de Martha s’étalait sur la table de la cuisine.
Ma chérie,
Josh et moi devons nous absenter, son oncle a été hospitalisé d’urgence en raison d’un accident vasculaire cérébral. Nous reviendrons tard cette nuit, ne nous attends pas. J’ai déposé ton dîner dans le four. Passe une excellente soirée et n’en profite pas pour t’endormir devant la télé.
Ceinturés par les bois, nous ne disposions, faute de connexion, ni d’ordinateurs, ni de téléphones portables, juste d’un poste fixe. Une antenne intérieure permettait, lorsque l’image ne se brouillait pas, de regarder la télévision.
Je sortis la tourte à la viande et aux légumes encore tiède. Sur l’une des clayettes du frigo, je dénichai une boîte hermétique dans laquelle je piochai une poignée de cookies.
Je sentis sa présence sans même me retourner. Probablement l’effet d’années d’entraînement sous sa supervision.
— Bong-Seon[1], tu t’empiffres à nouveau de sucre ? Ne t’ai-je pas appris à respecter le temple que constitue ton corps ?
Mon sourire s’élargit jusqu’aux oreilles tandis que je me tournais vers lui. J’avais raté, en dormant, l’heure de notre leçon, et je pensais que les Hoper l’avaient annulée. Je me réjouis que ce ne soit pas le cas.
— Maître Lee. Tu te souviens du temps où tu te tracassais de ne pas me voir manger ?
Kang-Dae Lee se tenait face à moi, les lèvres étirées en un rictus goguenard. C’était un quadragénaire musculeux, dont le moindre geste trahissait une maîtrise totale du corps.
— Cette époque est heureusement révolue.
— Grâce à toi.
Kang-Dae était apparu dans ma vie peu après que mon oncle, retourné exercer à Londres, avait délégué mon traitement à l’un de ses confrères. Les méthodes contestables de ce dernier avaient aggravé mon état dépressif au point que je demeurais cloîtrée dans ma chambre en refusant de m’alimenter.
Désespérés, les Hoper avaient requis l’aide de maître Lee, ceinture noire neuvième dan de taekwondo et de hapkido, et cinquième dan de judo. Il exerçait à Londres, dans le mudojan[2] fondé par son père, et y formait l’élite de la police. Josh et lui avaient fréquenté la même école secondaire ; leur amitié remontait à cette époque.
Il pencha légèrement son buste en avant, une main sur la poitrine.
— Je me félicite de t’avoir sortie des brumes qui te rongeaient. Allons, fais honneur à ces aliments avant qu’ils ne refroidissent !
— On partage ? lui proposai-je en désignant le repas.
— J’ai déjà dîné, merci. Mais pour t’accompagner, je vais préparer du thé.
Kang-Dae remplit la bouilloire et la déposa sur la plaque électrique. J’étais heureuse de pouvoir compter parmi les élèves d’un homme à la réputation aussi élogieuse.
— Laissez-moi avec elle, avait-il exigé lors de notre première rencontre.
Après l’éloignement de Josh et Martha, il s’était approché de moi d’une démarche qui, sous sa longue tunique, évoquait une lévitation.
— Comment faites-vous ça ? l’avais-je interrogé, subjuguée.
— Je peux te l’apprendre, ainsi que des tas d’autres choses, mais, pour cela, il faut que tu acceptes de réagir.
— Je n’en ai pas l’énergie.
Kang-Dae avait claqué la langue, agacé.
— Le vent n’a pas de mains, et pourtant il secoue les arbres. Vaux-tu moins que lui ? L’unique thérapie dont tu as besoin, c’est le combat. Lutter te permettra de te libérer de l’impuissance qui te détruit et d’évacuer ta frustration.
Après deux bouchées, je repoussai mon assiette.
— Tu es différente, aujourd’hui, Bong-Seon. À la fois déterminée et nerveuse. Une combinaison inattendue.
Il me dévisageait, la tête penchée sur le côté.
J’engloutis un biscuit, gênée par sa perspicacité, pendant qu’il plantait ses iris brun foncé dans les miens. Notre étroite connexion rendait toute dérobade illusoire.
J’hésitai une fraction de seconde, mais jamais il n’avait trahi mes secrets. Josh et Martha ignoraient que je m’étais scarifiée et qu’avant son intervention, je me faisais systématiquement vomir après chaque repas.
Je rougis, me remémorant la honte qui m’avait envahie lorsque Kang-Dae avait découvert le pot aux roses, à travers la porte des toilettes. Au lieu de me sermonner, il m’avait raconté l’enfance malheureuse de son père, Wu Dong, contraint de mendier dans les bas-fonds de Séoul pour survivre. Recueilli par un couple de bourgeois britanniques, il avait trouvé dans le championnat et les arts martiaux la force nécessaire pour surmonter sa colère d’orphelin déraciné. « Ce ne sont pas les épreuves qui déterminent qui nous sommes, mais notre façon de réagir à elles, m’avait-il alors affirmé. L’autoapitoiement est une perte de temps débilitante. »
Avec patience et beaucoup d’amour, maître Lee m’avait appris à canaliser toute la haine que je retournais contre mon propre corps, et à l’extérioriser au combat ou sur un sac de frappe.
Après une profonde inspiration, je décidai de me lancer.
— J’ai probablement trouvé un moyen de retrouver la mémoire.
— Je suis ravi de l’entendre ! Comment vas-tu t’y prendre ? me répondit-il, les yeux pétillants.
Je me mordis la lèvre.
— Tu vas sans doute me considérer comme folle.
Il éclata de rire, dévoilant ainsi une arborescence de ridules à l’extrémité de ses yeux.
— Mais c’est déjà le cas depuis longtemps, Bong-Seon.
— Oh !
Mi-agacée, mi-amusée, je lui lançai la manique au visage, mais il l’intercepta avec élégance.
— Trêve de plaisanterie, reprit-il plus sérieusement. Un proverbe coréen affirme que même une feuille de papier est plus légère si on la porte à deux. Je t’écoute.
Je lui exposai posément ma découverte de la veille, ainsi que les phénomènes étranges autour de mes runes. Kang-Dae suivait avec attention, les traits crispés. Lorsque je lui tendis la photographie représentant la véritable Alice, il hocha la tête.
— L’un de mes amis est surintendant ; je pourrais lui demander de mener une enquête discrète ?
— Sans doute, répondis-je en faisant la moue. Mais elle va prendre du temps. Je pensais plutôt aux runes. Je voudrais parler à un magicien, un guérisseur ou toute personne capable de les interpréter, sachant que, malheureusement, il ne s’agit pas de runes. J’ai vérifié. Peut-être une langue ancienne ?
— Un magicien ? répéta-t-il en se grattant le haut du crâne, le sang désertant son visage.
— Je t’avais prévenu que tu me trouverais folle…
— J’en connais un, me coupa-t-il aussitôt. Un guérisseur puissant, qui m’a aidé il y a quelques années. Il se nomme Hadriel Redfall.
— Comment t’a-t-il aidé ? m’inquiétai-je.
Kang-Dae était un roc. Jamais je ne l’avais vu malade ou blessé.
Mon instructeur frotta l’arrière de son cou de la main droite, levant la tête comme pour soulager une tension.
— Avant de le rencontrer, les médecins m’avaient condamné, me laissant au maximum six mois à vivre. J’avais développé un cancer du poumon, et il était à un stade trop avancé pour entreprendre une thérapie. Sa réputation de guérisseur puissant est parvenue jusqu’à mes oreilles. Je me suis dit « pourquoi pas » ? Je n’avais que trente-cinq ans, je m’estimais trop jeune pour mourir et le pire qu’il pouvait m’arriver était de perdre du temps et de l’argent. En deux séances, il a réussi à résorber mon cancer et à améliorer mon état général. Un vrai miracle !
J’entrouvris la bouche de stupeur.