
Extrait
Les Révoltés d'Elanza: Tome 1 Un combat pour la Liberté
chapitre 2
La file avançait lentement au milieu des dunes de sable noir.
Les chameaux étaient lourdement chargés de marchandises en tout genre.
Tissus, bimbeloteries, gamelles, outils, épices, tout ce qu’on ne trouvait pas sur l’île était ficelé dans les ballots harnachés sur le dos des bêtes de charge.
Les marchands avaient quitté Terguisa quatre semaines auparavant et la soif commençait à se faire sentir, malgré les nombreuses outres emportées.
Les haltes effectuées dans les petits hameaux éparpillés le long de la piste n’avaient pas suffi à renouveler complètement les réserves. Les habitants ne possédaient que peu de ressources en eau pour pouvoir les partager largement.
Cependant, la grande oasis de Fangara n’était plus très loin et chacun se réjouissait d’y trouver la fraîcheur et le repos qui lui manquaient depuis le départ du port.
La caravane n’était pas seulement composée de commerçants.
Des habitants de la capitale ou d’autres régions de l’Empire, pauvres gens pour la plupart, suivaient la marche. Certains portaient leurs maigres possessions sur leur dos ; d’autres, plus riches, avaient pu acquérir qui une monture, qui un chariot. Ils avaient tous payé le chef du convoi afin qu’il leur fournisse l’eau et la nourriture jusqu’à ce qu’ils arrivent à destination.
Ils se rendaient aux mines de Caldiere Morte espérant y faire fortune.
Hogar, le bardane qui commandait et menait toute la troupe, était un homme jovial et avenant.
Depuis toujours, sa famille habitait Terguisa et, génération après génération, elle avait guidé les voyageurs à travers l’île.
Il avait une voix tonitruante qui se faisait entendre tout au long de la file lorsqu’il haranguait hommes ou bêtes. Son tour de taille montrait à tous qu’il aimait la bonne chère et la bière bien fraîche. Il ne crachait pas non plus sur quelques chopes de retamas.
Il ne fallait cependant pas se fier à sa bonhommie, c’était un meneur d’hommes qui savait se faire respecter et utiliser ses poings quand il le fallait.
Il se devait de veiller à la sécurité de tous. C’est pour cela qu’il avait recruté quatre mercenaires, hommes bourrus et taciturnes, armés jusqu’aux dents et vêtus de cottes de cuir cloutées. Montés sur des chevaux, ils ne se mêlaient que peu aux autres voyageurs, préférant surveiller les alentours et rester vigilants à tout moment.
Il existait une taverne dans le port où ceux qui cherchaient à employer des combattants de métier pouvaient se rendre. Ils n’avaient que l’embarras du choix, mais il fallait être vigilant dans le recrutement, les hommes malhonnêtes côtoyant souvent les honnêtes soldats.
Hogar connaissait ceux qu’il avait embauchés. Ayant fréquemment travaillé avec eux, il les savait intègres avec un grand sens du devoir. C’étaient de braves gars conscients du rôle important qu’ils avaient à jouer dans la protection du convoi.
Une bande de troubadours avait joint ses roulottes à la file de chameaux.
Les bohémiens avaient quitté Créante après sa grande fête annuelle, embarqué sur un navire dont ils connaissaient bien le capitaine pour avoir fait plusieurs fois la traversée avec lui, leur transhumance les menant tout au long de l’année des confins du continent jusqu’à Elanza.
Comme chaque fois qu’ils se rendaient sur l’île, ils profitaient de la sécurité du voyage en groupe jusqu’à Fangara où ils s’installaient généralement pour quelques semaines avant de repartir avec un autre convoi. Ils y restaient même parfois pendant la saison des ouragans, prêtant alors main-forte aux paysans de l’oasis.
Leurs chariots, simples carrioles recouvertes d’une bâche, étaient tirés par des petits poneys des Montagnes Rouges, valeureux et robustes.
Hommes comme femmes se reconnaissaient facilement à leurs atours colorés, leur franc-parler et leur joie de vivre.
Chaque soir, lorsque la caravane s’arrêtait et que chacun avait terminé de s’installer, les voyageurs se réunissaient autour d’un grand feu où brûlaient le bois mort et les broussailles ramassés en chemin. Ils y partageaient boissons et nourriture, se délassant après une journée de marche.
C’est alors que les saltimbanques entraient en scène. La nuit résonnait du son des divers instruments, flûtes et darboukas apparaissaient dans leurs mains expertes. Les chants montaient jusqu’au ciel étoilé, et les conteurs faisaient rêver ou trembler leur auditoire, captivé par leurs histoires de monstres, de princesses en détresse et de trésors cachés.
Quelquefois, une pluie d’étoiles filantes accompagnait leurs récits, ajoutant une touche de magie aux paroles des conteurs.
Une jeune femme attirait l’attention sur elle.
Elle avait sur ses cheveux noirs un foulard de soie rouge orné de petits sequins et, dans la lumière des flammes, on avait l’impression qu’elle était couronnée d’or. Elle portait plusieurs jupons de différentes couleurs superposés les uns aux autres et qui virevoltaient quand elle dansait au son des tambourins.
Elle était gracieuse et fine comme une branche de saule bercée par le vent. Elle avait une voix particulièrement belle et pure, et son chant, qui s’élevait dans la nuit, tirait plus d’une larme à ces voyageurs perdus au milieu de l’immensité désertique.
Et alors que les fumées du feu s’éteignaient doucement et montaient vers le ciel étoilé, chacun s’endormait, enroulé dans sa couverture, rêvant d’une vie meilleure que celle qu’il avait quittée.
Des guetteurs se relayaient toute la nuit afin de faire face aux menaces, qu’elles soient humaines ou animales. Les larmusiens étaient particulièrement craints et tout mouvement de terre suscitait l’inquiétude et donnait lieu à une alerte.
Il n’y avait pas d’enfants dans la caravane, le voyage s’avérait long et périlleux et la vie dans les camps de mineurs, peu engageante.
Cependant, la jolie bohémienne avait, quelque temps avant de quitter Créante, mis au monde une petite fille.
C’était un beau bébé tout potelé d’environ deux mois, déjà coiffé d’une petite touffe de cheveux noirs comme ceux de sa mère.
Chose remarquable, elle avait une tache de naissance en forme de cœur au creux du poignet de sa main droite.
Ses yeux étaient incroyables. Lorsque l’enfant les ouvrait, on découvrait deux billes d’un bleu profond, bordées de longs cils et laissant transparaître une sagesse d’un autre âge. Quelque chose de spécial émanait d’elle, une aura d’un éclat sans pareil.
Jamais on ne l’entendait pleurer et ses babillages attiraient sur sa personne les regards attendris des autres voyageurs.
Hogar, qui n’avait pas d’enfant, avait été conquis par cette petite fille adorable et lui avait fabriqué un hochet de bois auquel il avait suspendu un grelot. Quand il l’agitait devant le visage du bébé, on entendait ce dernier pousser de petits cris de ravissement.
Sa mère, pour la protéger du mauvais œil, avait accroché autour de son cou un cordon de cuir au bout duquel pendait un bijou en argent serti d’une pierre verte. Un magicien de Crémona, cher à son cœur, le lui avait offert un jour. Il avait prédit bonheur et prospérité à celui ou celle qui le porterait.
Un matin, le chef de la caravane réunit tout son monde avant le départ.
« Voyageurs, il nous reste une journée pour atteindre l’oasis de Fangara. Là-bas, nous établirons un marché et, nous nous reposerons avant de reprendre la route. Notre chemin d’aujourd’hui ne sera pas facile. Nous passerons par un col entre deux volcans ; la piste y est pentue et caillouteuse, aussi bien à la montée qu’à la descente.
Nous devrons être prudents et nous entraider pour faire passer les chariots.
Nous atteindrons ensuite une forêt assez dense de madroños, puis, enfin, l’oasis.
Mes amis nous y feront bon accueil et je vous promets des soirées de réjouissances. »
Des vivats et des sifflements accueillirent cette dernière phrase.
Le bardane continua en levant sa main pour contenir les cris d’enthousiasme.
« Il nous faudra cependant rester vigilants, on m’a rapporté des attaques de caravanes. Nos mercenaires sont là pour nous protéger, mais, la défense du convoi reste l’affaire de tous.
Allons, il est temps de nous mettre en route ! »
Sur ces derniers mots, chacun regagna sa place et la longue file s’ébranla.
Certains avaient senti leur courage vaciller en entendant parler d’attaque, mais leur sentiment s’était effacé rapidement sous le soleil qui, à peine haut dans le ciel, les assommait déjà de ses ardents rayons.
La présence des hommes armés les rassurait.
Les soldats se tenaient fièrement sur leur monture, sûrs d’eux et de leurs armes.
La bohémienne marchait à côté des poneys du chariot afin de guider leurs pas. Elle portait sur son dos, dans un grand couffin, sa petite fille, la tête ornée d’un joli couvre-chef coloré qui la protégeait de la chaleur. Le hochet tintinnabulait, accroché à l’osier du panier. L’enfant s’était endormie, balancée par le pas cadencé de sa mère qui fredonnait une vieille comptine crémonane.
« Tim, Tam, Tim, dors mon petit,
Tam, Tim, Tam, aucun bruit,
Tim,Tam,Tim, rêve mon petit,
Tam, Tim, Tam, aucun bruit »
La montée au milieu des volcans s’avéra rude. Le chemin était ardu. Les scories roulaient sous les pieds. La poussière dégagée par le piétinement des bêtes et des hommes s’engouffrait dans les naseaux et les narines. Certains avaient placé sur leur visage des morceaux de tissu. La sueur dégoulinait sur les fronts et sur les corps, traçant des sillons noirs sur les visages fatigués. L’avancée était laborieuse. La caravane souffrait.
Dans la descente, il fallut cheminer lentement en faisant attention de ne pas se laisser emporter par la pente.
Les chameaux et les poneys avaient le pied sûr, certains voyageurs un peu moins. Un homme, plus âgé que les autres et qui avait quitté pour la première fois son Créante natal pour aller chercher fortune sur Elanza, trébucha sur une pierre et s’affala sur la piste.
Un des bohémiens se précipita aussitôt pour l’aider à se relever. L’homme épousseta sa veste en remerciant son sauveteur et continua son chemin.
La caravane avait maintenant stoppé au bas du col et tous se congratulaient, fiers d’avoir triomphé de l’obstacle.
Hogar décida de faire une pause afin de permettre aux voyageurs de se désaltérer, puis la longue file se remit en route.
La dernière ligne droite était en vue et la compagnie s’engagea dans la forêt avec un regain d’enthousiasme.
Certains sifflaient, d’autres chantaient. La bonne humeur était de mise.
Une première flèche vola, transperçant sans difficulté la cotte du mercenaire qui chevauchait en tête. Ce dernier tomba de son cheval et ne se releva pas. Une seconde, puis une troisième, abattirent deux autres soldats.
Dans le convoi, la panique s’empara de tous les voyageurs. Des hurlements s’élevèrent, certains cherchant à se mettre à l’abri sous un chariot, d’autres à se cacher derrière un arbre ou à s’enfuir. Quelques courageux sortirent leurs épées, d’autres des bâtons aux pointes acérées.
Pressentant un malheur, la bohémienne déposa le couffin qui contenait son enfant dans sa charrette, puis le recouvrit d’une couverture, et comme elle était courageuse, elle se saisit de son poignard, prête à défendre chèrement sa vie.
Les tireurs restaient invisibles. Le quatrième mercenaire sortit de son fourreau une longue rapière et se tint prêt à défendre celles et ceux à qui il devait protection.
Ce fut peine perdue : un groupe d’une vingtaine d’hommes vêtus de cuir noir, leurs visages grimés de poussière de charbon, se détacha soudain des arbres et fonça sur le convoi en poussant des cris de guerre.
Un homme en particulier se montra plus violent que les autres, fendant et taillant sans pitié tous ceux qui se trouvaient sur son passage. Il abattit son arme sur le mercenaire ; celui-ci chancela et s’affala sur le sol, mort.
Le bardane s’était positionné debout au milieu de cette vague déferlante. Il maniait son bâton avec dextérité. Malheureusement, on ne peut lutter contre un cheval au galop. Il fut piétiné sauvagement par un des cavaliers de la horde.
La jeune bohémienne avait réussi à faire tomber un des attaquants de sa monture. Sans aucun état d’âme, n’ayant en tête que la protection de son enfant, elle lui enfonça son couteau dans la gorge.
Alors qu’elle se relevait, couverte du sang de celui qu’elle venait d’abattre, elle fut transpercée par une épée. Elle s’effondra sur le sol et mourut les larmes aux yeux. Sa dernière pensée fut pour sa fille.
L’attaque avait été rapide et violente.
Les corps des voyageurs jonchaient le sol, baignant dans des mares sanglantes.
Les pilleurs vérifièrent que tous étaient morts, achevant les blessés sans aucune compassion.
Ils s’emparèrent des chameaux chargés et des poneys, ne s’embarrassant pas du reste, et s’enfuirent dans la forêt sans se retourner.
En un instant, la vie des hommes et des femmes du convoi venait de basculer ; les larmusiens pouvaient finir le travail.