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Extrait

Les mauvaises grâces de Monsieur Alterman

Le lendemain les croûtes sont à peine formées, pas de cavalcade aujourd’hui. Le centre-ville somnole dans la fournaise du début d’après-midi, à part les touristes sur les plages, personne n’est assez fou pour s’y exposer. Jacob jette une combinaison courte, un masque, des palmes à l’arrière de sa voiture et rejoint l’autoroute littorale par le tunnel du Vieux-Port. Les tours de la Major par l’ajour de la voûte, il plisse les yeux dans la lumière à la passerelle. Passée l’immense proue de la tour CMA, les bassins de carénage et la montée du Resquiadou, les collines engourdies commencent de défiler vers l’ouest. Le Rove, La Couronne, Ensues, roches os, garrigue noire, l’étang de Berre plus métallique que le ciel. L’asphalte ondule au loin, englue les rares voitures, ses mains poissent le volant. Sortie Sausset. Immobile, éblouissante, la mer emplit l’horizon avant la plongée vers Carry-le-Rouet. Il évite le parking toujours complet près du bord de mer, se gare derrière le casino et, son sac à l’épaule, remonte les rues ombragées de pins entre les villas silencieuses. Murs blancs, caméras, personne ne marche ici. Les portails automatisés le surveillent, suspicieux, « voisins vigilants » préviennent les autocollants. Les cigales vrillent ses tympans, la sueur mouille son dos, irrite ses yeux à travers les sourcils.

En haut de la pente, il hésite. D’habitude il fuit la crique bondée mais aujourd’hui il est malheureux comme un enfant. Le manque forme un trou dans son ventre, à ne pas pouvoir rester seul. Que fait-elle ? Est-il remplacé ? Et si le temps repartait en arrière ? Le téléphone est comme un greffon mal pris dans sa poche. S’il l’appelait, peut-être lui demanderait-elle simplement de la rejoindre et ça n’aurait été qu’un sale rêve, un mauvais film, quelque chose comme ça, mais enfin cette douleur déracinée ? Il devient fou ! Recommencer cet enfer ? D’où vient cet espoir inavouable, en saleté de phase aiguë ? Un philtre dans son vin ? Un sort jeté par l’archer aux rats en même temps que la flèche entre ses jambes ? Il reste un moment à l’ombre du dernier pin avant le raidillon qui descend à la plage, ses oreilles emplies de ouate. Les baigneurs sont immobiles, étendus, assis, des têtes sortent comme des billes de l’eau dorée. Tout est suspendu, assourdi, en même temps qu’il sent ce nom de dieu de sanglot bloqué, et il sait qu’il ne sortira pas. Alors il fait demi-tour et remonte prendre la traverse entre les deux hauts murs là-haut dans la pinède. Les cigales sont migraineuses maintenant, jusqu’à ce qu’il sorte de sous les arbres et descende vers les rochers sableux, ocres, déchiquetés par le vent et les vagues.

Impossible de marcher pieds nus sur les plaques râpeuses, il faut se faufiler entre d’énormes blocs pour accéder à l’eau, c’est pour ça qu’il n’y a personne ici. Une myriade de petits crabes s’enfuit quand il pose son barda. Il se déshabille entièrement, pas de maillot, se contorsionne pour ajuster la combinaison et remonter la fermeture éclair dorsale. Il contourne les roches, s’assied dans le ressac, clapot le long des cuisses, chausse ses palmes, crache dans son masque, le rince, le positionne sur ses yeux, puis s’allonge précautionneusement face au large et commence à nager uniquement aux palmes, bras flottant le long du corps. L’eau est claire, curieusement fraîche, le courant sans doute, chair de poule, des minutes pour s’habituer. Mer formée, l’eau passe par-dessus l’embout du tuba, saumure dans sa bouche, il crache, rote, retire plusieurs fois son masque qui s’embue, il se rend compte qu’il pleure un peu. Puis peu à peu, mètre après mètre vers le large c’est le calme accompli, la langueur enfin tiède dans le bourdonnement granulé montant du dessous et les pâleurs bleues traversées de rais pâles, sa respiration qui s’apaise, s’approfondit, régulière dans le tuba sur lequel il desserre enfin les dents. Des lueurs laiteuses dansent sur quelques sars broutant les buissons d’algues, s’écartant à peine, yeux parfaitement ronds. Les rocs sont couverts de lichens, de mousses soyeuses, il agrippe les plus affleurants pour se propulser en avant, jusqu’à ce que le fond se creuse et s’assombrisse, enfin rentrer dans ce rien trouble, en isolement.

Pour le moment, il est resté près de la surface. Il relève son masque et regarde vers la rive. Il ne la distingue presque plus entre les moutonnements de la houle. Battant ses longues palmes, lentement, il essaie d’uriner, mais la verticale et les mouvements crispent son ventre. Alors il passe sur le dos, en étoile, et se relâche suffisamment pour y parvenir, remuant juste le bout des doigts. Ça dure longtemps, ça décolle le néoprène autour du bassin, c’est chaud, agréable, il se sent purifié. Il replace son masque, observe quelques instants l’espace brumeux sous lui, la peau pâlie de ses jambes, poils bouclant, palmes nettes barrées de lumière. Puis il sort la tête, lâche le tuba, inspire une grande goulée d’air sonore, se ferme. Fesses d’abord arrondies à la surface, puis les palmes mordent l’eau en même temps que le torse et les épaules s’enfoncent, il bascule, front en bas vers une flaque de sable à peine distincte entre les masses des pierres. Immédiatement, la pression bat ses tempes. Il pince le nez, expulse une grosse bulle qui fuit miroitante vers le plafond tavelé. Trois, quatre, cinq mètres, l’eau est de plus en plus froide, alors, serein, lourd, immobile, Jacob se laisse couler et touche doucement le fond. Il goûte quelques instants la saveur de l’apnée, poumons stagnés, tout le corps à l’arrêt, vigilant. Il regarde la verrière ondoyant là-haut, il doit être descendu de près de dix mètres. Sa main accrochée au rocher, il ferme les yeux, analgésique le poids de l’eau écrase sa peine, l’engourdit dans le ronflement de ses tympans asphyxiés, ou alors elle serait restée flottant en surface, de toute manière pourquoi remonter ?

La main d’Esther l’effleure, ses doigts ceignent son poignet, une pression délicate et puissante en même temps, infiniment aimante. Il le reconnaîtrait entre mille, ce frôlement idéal. Giclée de joie, il laisse aller une seconde, c’était sous-marine qu’attendait la promesse, puis il ouvre les yeux : un poulpe brun s’enroule autour de son bras. Il distingue parfaitement, l’eau telle une loupe, un filtre. Mou, tendu, il balance ses organes, besaces sous un épiderme flétri et tâché de vieille femme, sa tête en obus pulse telle une glande, le sein de l’arabe sur son seuil. Il ne l’enserre que de quelques tentacules, des crinolines de ventouses dansent tandis qu’il le fixe d’un œil rectangulaire, vitreux, calme. C’est quand le bec dur le picore au milieu de l’étreinte que la panique lui ouvre la bouche en grand. Jacob s’étrangle dans son cri en bulles, secoue frénétiquement le bras sans oser toucher l’animal qui resserre l’étreinte et ouvre un évent dédaigneux et flaccide, laissant apparaître ses muqueuses. Nuage de sable soulevé dans les palmes, il exorbite mais ne voit plus, primal, battant éperdument des jambes, il s’élève, cou vers la surface, poumons collés, crève l’air libre, inspire en hurlant à l’envers, trachée trou, emporté par son élan il monte jusqu’à mi-buste avant de retomber, le poulpe a dû lâcher en bas, mais il n’en a pas eu conscience. Il arrache le masque, vomit des glaires mélangées à l’eau. Aux abords, un surveillant debout au volant de son zodiac, sportif, chauve, t-shirt floqué CRS, slip et lunettes noires de cinéma, subodore l’anormal et s’approche au ralenti. Jacob lui fait signe que ça va, pouce index en zéro. Le surveillant opine, met les gaz et s’éloigne, arc-en-ciel dans la gerbe soulevée par l’hélice. Jacob récupère le temps nécessaire. Il est vraiment loin, il va falloir s’économiser, éviter la tétanie, rejoindre la rive en nageant sur le dos, presque la mer à boire. Le néoprène le ligote douloureusement, il cuit, son visage est plus trempé de sueur que d’eau de mer, il mesure juste la profondeur des eaux dans lesquelles il est en train de plonger.