
Extrait
Les Héritiers de Castel Dark - Tome 3 - Le Destin des cœurs perdus
Chapitre 7
Florence, février 1412
Les réjouissances au Palazzo Davanzati battaient leur plein. William, ajustant nerveusement son pourpoint de soie, observait son cousin avec l’appréhension d’un homme qui guette la chute d’une torche au-dessus d’un tas de paille sèche.
— Clayton, je t’en conjure : garde tes mains loin des dames et tes lèvres pour ton hanap de vernaccia. Nous ne sommes pas dans une taverne du quartier latin !
— Oh, Will, détends-toi ! Ma sœur a raison de prétendre que tu es un véritable éteignoir à chandelles. Tu réussirais à moucher un feu grégeois rien qu’en soupirant. Ces Florentins sont avares de plaisirs ; on dirait qu’ils économisent leurs péchés autant que leurs florins. Je vais simplement leur montrer comment on s’amuse sur les bords de la Seine !
Le regard de Clayton fut soudain happé par deux perles noires aux cils interminables. Une damoiselle, superbe dans sa gamurra de velours bleu nuit, les manches de soie crème retenues par des ferrets d’argent, lui adressa un sourire timide et lui fit oublier toute prudence. À ses côtés, un homme au profil acéré, drapé dans un lucco sombre, l’étouffait par sa présence austère.
Le jeune Français se pencha vers son cousin et désigna d’un signe du menton cette beauté florentine.
— Sais-tu qui est cette magnifique créature ? Elle est en train de périr d’ennui, assommée par la conversation de cet homme. Par la culotte de Saint-Louis, je me dois d’intervenir !
— Oh, non ! Non, non et non ! Il s’agit de la future épouse de Cosme de Médicis. Il ne prête pas ses florins sans intérêts, et sa promise encore moins !
— Quel égoïste ! Je vais lui apprendre quelques règles de courtoisie…
Clayton s’élança vers le couple avec ce sourire dévastateur qui, à Paris, avait déjà fait vaciller le cœur d’une princesse, de trois dames d’honneur, de deux veuves, de six pucelles et les vœux de quatre novices. Ignorant superbement Cosme, il se pencha vers la damoiselle.
— Madonna, vos yeux brillent d’un tel éclat qu’ils m’ont ébloui plus sûrement que le soleil de Toscane.
Le clapotis de la fontaine extérieure, dans le silence qui suivit, résonna avec plus de force que les cloches du Duomo. On aurait pu surprendre le soupir d’une fourmi ou le frôlement d’une étoffe, tant l’assemblée restait pétrifiée.
La jeune fille se reprit et se mit à rire. Son promis, aussi figé qu’une broche de fer plantée dans une meule de vieux pecorino, parvint enfin à refermer sa bouche.
— Qui êtes-vous, malappris ?
— Le sauveur de cette dame, messer, répondit le Français en esquissant une révérence si basse que sa plume effleura les poulaines de son rival.
Profitant de la stupeur du Médicis, il se redressa et attrapa les doigts de la belle.
— Madonna, la coutume de France exige que l’on salue une telle grâce par un hommage particulier…
Il posa ses lèvres sur la paume de la damoiselle.
— Traditore ! Qu’on me livre ses entrailles sur un plateau d’argent ! cria Cosme, en portant la main à sa ceinture pour saisir sa dague.
— Pour si peu ? s’étonna Clayton.
Il arrêta le geste menaçant du promis en lui broyant le poignet, puis se tourna vers la jeune femme pour lui cueillir un baiser sur la bouche, aussi sonore qu’impudent. Ensuite, il s’inclina à nouveau devant le banquier.
— Voilà, messer. À présent, je mérite amplement de goûter à votre courroux !
— Ammazzatelo ! Qu’on le tue ! rugit Cosme.
— C’est le moment où je prends congé, je présume ? lança Clayton en attrapant un énorme jambon de Parme sur le buffet.
D’un mouvement vif, il l’utilisa comme une masse d’armes pour repousser le premier garde qui s’approchait. Le choc du jambon contre le plastron de cuir fit un bruit mat. Le Français éclata de rire en voyant la tête déconfite du soldat. Il retrouva William, qui récitait ses prières du bout des lèvres, et lui agrippa la main.
— Moins de latin et plus de jarret, mon cousin ! Si tu veux terminer ton oraison, fais-le en courant : le Seigneur adore les fidèles qui ont du souffle !
La poursuite s’engagea. Les fuyards s’élancèrent vers les cuisines, talonnés par Cosme et trois gardes dont les pas claquaient furieusement sur les dalles. En traversant la pièce, Clayton aperçut une imposante meule de parmesan abandonnée sur un billot.
— Donnons à ces messieurs de quoi casser la croûte !
D’un effort commun, ils firent basculer le disque de fromage qui prit une vitesse prodigieuse. L’un des poursuivants ne put l’éviter et, percuté de plein fouet aux chevilles, s’étala dans un fracas de vaisselle d’étain. Les cousins déboulèrent ensuite dans une salle embuée où des lavandières s’escrimaient sur des cuveaux.
— Tu t’amuses, Will ? cria Clayton en sautant par-dessus un panier de draps de lin.
— Je rédige mentalement mon testament… et je te lègue ma malédiction ! hurla celui-ci en manquant de glisser sur une flaque d’eau savonneuse.
Arrivés dans la cour, ils se heurtèrent à la lourde grille de fer, verrouillée par une chaîne épaisse. Derrière eux, le martèlement des pas sur le pavé s’amplifiait. Le dernier garde et Cosme de Médicis débouchèrent à l’extérieur, leurs visages déformés par une fureur très peu chrétienne.
À près de dix bras du sol, de l’autre côté du mur, un balcon de pierre sculptée s’avançait dans le vide.
— Là, Will ! Regarde ! Notre porte de sortie.
— Tu veux grimper là-haut ? s’étrangla son cousin.
— C’est surtout notre seule chance d’éviter de finir encore au plus haut… au paradis, par exemple.
— Je finirai au paradis ! Toi, c’est l’enfer qui t’ouvrira ses portes.
— Will, ne fais pas ta mauvaise mine. Fais-moi la courte échelle, et ensuite je te hisserai.
Sans discuter plus longtemps, le cadet cala ses pieds et joignit ses mains pour lui offrir un appui. Clayton, avec la souplesse d’un chat, s’agrippa à une corniche de grès dont le grain rugueux lui écorcha les paumes. Une fois à califourchon sur le sommet du mur, il tendit un bras vigoureux vers William, qui jeta un coup d’œil rapide vers les deux hommes qui se rapprochaient, leur dague en avant.
— On va mourir ! gémit ce dernier, affolé.
— Aujourd’hui ou demain, autant ne pas perdre de temps… Allez, donne-moi ta main et grimpe !
Cosme arriva au moment même où les deux paires de jambes disparaissaient par-dessus le balcon de la demeure voisine. Clayton poussa un pot de basilic qui tomba pile sur sa tête.
— Fils de France, je te jure que je te retrouverai ! hurla le Médicis.
William épousseta son pourpoint déchiré avec humeur, le visage marqué par cette détresse familière de celui qui prévoit déjà la prochaine mésaventure.
— Je me demande parfois ce que j’ai fait au Seigneur pour avoir hérité d’un cousin tel que toi !
— Et dire que tu veux épouser ma sœur… Tu cherches vraiment les ennuis, mon pauvre ami.