
Extrait
Les Damoiselles de Castel Dark - Tome 1 - Le Destin des coeurs perdus
Chapitre 8
Ilyana plongea ses mains dans la bassine d’eau chaude d’où s’élevait une délicate senteur de lavande. Rose, sa chambrière, considéra d’un œil critique sa robe à col montant, d’un brun terne, tout en tressant sa longue chevelure.
— Mais ma damoiselle, vous ne paraîtrez pas à votre avantage aux yeux du duc !
— Alors, c’est parfait. Tu peux ranger mes bijoux, je n’en porterai pas.
Des coups violents à la porte interrompirent leur conversation. Rose ouvrit, puis se recula, comme si elle fuyait le diable.
Si ce n’était le diable, c’était son suppôt, songea Ilyana en apercevant Emmet Kane, encore plus imposant et terrifiant dans cette petite pièce.
— Messire, que puis-je faire pour vous ? s’enquit-elle d’un ton hautain, non sans un léger trouble.
L’envie de la provoquer le démangeait. Il la trouvait d’autant plus jolie lorsqu’elle se mettait en colère.
— Je suis venu parler broderie et couture avec vous pour me détendre.
Ilyana rougit en comprenant qu’il se moquait d’elle.
— Vous n’êtes qu’un rustre !
Le chevalier ignora l’insulte. D’un ton abrupt, il ordonna à Rose de sortir. La servante obtempéra sans un mot avant de refermer la porte derrière elle. Sans plus d’embarras, Emmet s’assit sur un tabouret, les jambes étendues devant lui.
— De quel droit osez-vous ? s’insurgea Ilyana. Trouvez-vous convenable de rester seul avec moi dans ma chambre ?
— Ai-je l’air d’un homme qui respecte les convenances ?
D’un coup d’œil sardonique, il jaugea la damoiselle de la tête aux pieds.
— Je constate que vous vous êtes donné beaucoup de mal pour paraître insignifiante. À mon humble avis, ce n’était pas nécessaire. Je viens d’apercevoir vos sœurs dans le couloir et, même couverte de satin, vous n’égalerez jamais leur grâce.
En vérité, son accoutrement parvenait à peine à l’enlaidir, mais il savait que les Templeton se laisseraient abuser par les apparences.
Blessée dans son amour-propre, Ilyana s’assit en face de lui afin de comprendre pourquoi il ne pouvait s’empêcher de provoquer son courroux. Son regard parcourut le visage aux traits réguliers pour se fixer sur les larges épaules.
— Appréciez-vous la vue, fillette ? railla-t-il.
— Aucunement ! Je vous trouve fort déplaisant. Mais dites-moi, qu’est-ce qui vous retient ici, en ma pénible compagnie, alors que de vraies batailles vous attendent ?
— Ah ! Voilà une question digne de réflexion. Je dois patienter jusqu’à ce que le duc désigne sa future épouse, puis reconduire les deux délaissées à Castel Dark. Fâcheuse charge, vous en conviendrez. D’autant que j’ai déjà dû vous supporter à l’aller, songez donc à mon désarroi pour le retour ! Et comme si cela ne suffisait pas, votre grand-père m’a affecté à votre garde personnelle pour toute la durée de votre séjour en ce lieu. Vous ne sauriez concevoir l’étendue de ma peine.
Ilyana bouillonnait d’indignation. Elle brûlait d’envie de le souffleter, mais jamais une damoiselle bien née n’aurait osé agir ainsi.
— Voulez-vous savoir ce que je pense de vous ? ajouta-t-elle.
— Je l’imagine très bien, mais votre opinion m’importe peu. Êtes-vous prête à vous exhiber devant votre prétendant ?
— Certainement plus qu’à vous supporter.
— Vous pourriez vite changer d’avis.
Il lui offrit son bras, et elle y posa le sien, à contrecœur. Leurs pas résonnaient dans le silence alors qu’ils s’enfonçaient dans le château. Ils marchèrent un long moment dans un dédale de couloirs sombres et étroits, à peine éclairés par de rares torches. Puis, ils suivirent un escalier en colimaçon, aux pierres usées par des siècles de passages, et traversèrent plusieurs pièces avant de rejoindre le grand-père et les sœurs d’Ilyana.
Emmet n’avait pas menti en louant leur beauté. Mary portait une cotte d’un rouge profond, ajustée à la taille par une ceinture de cuir finement travaillée. Autour de son cou pendait un pendentif de grenats suspendu à un cordon ouvragé, et ses longues tresses brunes, entrelacées de perles, encadraient son visage lumineux. Jane avait choisi une cotte vermillon aux manches évasées. Un collier de saphirs étincelait à son cou, et ses cheveux étaient nattés en une épaisse tresse, parsemée de petites pierres colorées. Leurs teints, naturellement clairs, et leurs yeux, vifs et expressifs, ne nécessitaient aucun fard.
Jane détailla la tenue de sa cadette avec désapprobation.
— As-tu perdu la tête ? Ton apparence fait honte à notre rang ! Tiens-tu vraiment à ternir l’honneur de notre maison ?
— Je refuse simplement de m’exposer comme une vulgaire marchandise ! rétorqua Ilyana.
— Mais enfin, te rends-tu compte de notre chance ?
— Ne puis-je préférer la liberté à une vie dans une cage dorée ?
Jane tenta de contenir la fureur que lui inspirait cette insolence, bien consciente que les règles de la bienséance lui imposaient de garder son calme. L’attitude d’Ilyana éveillait chez Emmet un sentiment bien différent. Séduit par tant d’audace, il avait suivi l’échange avec un vif intérêt. William, posté un peu en retrait, lui adressa un sourire amusé.
— Messire, je crains que ma petite-fille ne prenne de fâcheuses habitudes en vous fréquentant.
— Messire, je crains plutôt que sous ces innocentes tresses ne se cache un esprit plus hardi qu’il n’y paraît. Ne dit-on pas que les petits chiens mordent plus que les grands ?
La lourde porte de la salle d’honneur s’ouvrit, non sans un grincement sourd, ce qui contraignit Ilyana à refréner son indignation. Elle aperçut une vaste pièce, baignée par la lumière des hautes fenêtres. Les murs étaient ornés de tapisseries, représentant des scènes de chasse ou des épisodes de légendes anciennes. Des seigneurs, groupés en rangs serrés, transpiraient l’opulence par leurs atours, leurs bijoux, et même leur mine réjouie. Mary et Jane, plus attentives aux usages, mesurèrent l’inconvenance de leurs tenues en découvrant celles étonnamment austères des dames, de coupes modestes et de couleurs sombres.
Au centre de l’assemblée, sur une estrade légèrement surélevée, trônait le maître des lieux. Les trois damoiselles ne purent le détailler davantage, car un serviteur vêtu de rouge s’avança vers elles. D’un ton pompeux, il fit les présentations en français, ponctuées de quelques mots anglais désormais courants.
Le jeune duc de Templeton se leva de sa chaise à bras, ciselée comme un siège royal. Il déploya sa silhouette longiligne pour s’incliner devant ses invités. Ses traits altiers, encadrés d’une abondante chevelure blonde, étaient surmontés de sourcils denses au-dessus d’yeux pers aux paupières lourdes. Vêtu d’une courte houppelande à col en fourrure, serrée à la taille par une ceinture ornée de pierres précieuses, il dissimulait ses mains sous l’étoffe de ses manches. Mary et Jane, impressionnées, peinaient à cacher leur admiration, tandis qu’Ilyana fut rebutée par l’éclat froid de son regard et ses lèvres molles.
— Quel immense honneur de vous accueillir dans ma demeure ! déclara-t-il d’un ton mielleux.
Il se tourna vers la femme d’âge mûr assise à ses côtés.
— Laissez-moi vous présenter ma mère, la duchesse douairière Bérénice de Templeton, ajouta-t-il.
Arthur tenait d’elle ses traits fins, son nez droit et ses yeux clairs. Ses cheveux étaient entièrement dissimulés sous un imposant hennin délicatement ouvragé et orné d’un voile de soie écru. Son visage fermé affichait une austérité presque intimidante. Elle salua les jeunes filles d’un signe de tête aussi nonchalant qu’une feuille morte tombant d’un arbre en automne.
Son fils, subjugué par les deux aînées qu’il trouvait fraîches et séduisantes, s’avança vers elles et proposa de les accompagner jusqu’à la grande salle. Ignorant délibérément Ilyana, il exauça ainsi ses vœux.
Arthur prit place au centre d’une table à tréteaux, la duchesse à sa gauche, Mary et Jane à sa droite. Reléguée à l’extrémité, la cadette se retrouva juste à côté d’Emmet Kane, qui se pencha vers elle avec un sourire provocateur.
— Le sort en est jeté ! Bien joué, ma jolie ! Je dois avouer que, sans les présentations du valet, le duc aurait pu vous confondre avec la servante de vos sœurs.
Ilyana n’était pas d’humeur à entendre ses railleries.
— Oh, vous ! Taisez-vous !
— Permettez-moi tout de même d’ajouter que mon cœur tressaute de joie à l’idée de profiter de votre aimable compagnie pour votre retour à Castel Dark.
— Quel calvaire rien que d’y penser ! Autant vous dire que je préférerais ne plus avoir à supporter votre détestable présence.
— Sacredieu ! J’ai réussi à heurter votre vanité.
— Mon excellente éducation m’empêche de répondre aux propos d’un homme méprisant et grossier. Savez-vous au moins tenir une conversation avec une dame ?
— Je dois reconnaître que la fréquentation des champs de bataille m’a privé de mes bonnes manières. Cependant, vous ne ressemblez en rien à une dame.
L’excellente éducation d’Ilyana fondit comme neige au soleil. Ses poings se fermèrent. Elle rêvait, une fois de plus, de souffleter ce visage railleur pour apaiser sa frustration. Elle se contenta de foudroyer le chevalier du regard.
— Et vous, seules les ribaudes peuvent vous trouver d’agréable compagnie !
— Détrompez-vous. Les femmes m’adorent si j’y mets un peu de conviction.
— J’en doute !
— Je peux vous le prouver…
Emmet effleura le poignet d’Ilyana de ses lèvres. Troublée par cette délicatesse, elle ne put retenir un frisson.
— Quel bonheur de constater que je ne vous laisse pas indifférente ! dit-il d’un ton enjoué.
— Quelle prétention ! Votre barbe m’a chatouillée, rien de plus.
Les yeux d’Emmet s’attardèrent sur ses joues rosies d’exaspération. Il devait l’avouer, il éprouvait un malin plaisir à provoquer sa colère. Il y réussit tant et si bien qu’elle lui tourna le dos.
Comme le repas s’éternisait, Ilyana demanda à ses hôtes l’autorisation de se retirer. Arthur hocha la tête avec indifférence. Elle se leva de table et, aussitôt, Emmet lui offrit son bras pour la raccompagner. Ils traversèrent la grande demeure en silence. Ilyana sentait encore la chaleur de ses lèvres sur sa peau. Jamais aucun homme ne l’avait touchée ainsi, et ce baiser la troublait profondément. Elle réalisa seulement qu’elle était arrivée devant sa chambre en entendant la voix du baron Kane :
— Damoiselle, je vous souhaite une bonne nuit. Que vos rêves soient peuplés de beaux princes et de chevaliers servants.
— Dans ce cas, vous ne risquez pas d’y apparaître ! rétorqua-t-elle.
— Vous m’en voyez ravi. Loin de moi l’idée de vous empêcher de dormir.
Ilyana claqua la porte au nez du malappris dont le rire se répercuta dans les couloirs. Songeuse, elle s’assit sur son lit. Cet homme… Il l’agaçait au plus haut point, mais la troublait tout autant.
— Que le diable l’emporte ! jura-t-elle.
Horrifiée, elle se signa en espérant que le Seigneur lui pardonnerait ce mouvement d’humeur. Après tout, même une jeune fille pieuse pouvait se laisser déborder par ses émotions. Cet insupportable individu était parvenu à ébranler son calme, et le simple fait d’y penser la rendait plus agitée que jamais. La nuit promettait d’être longue, peuplée du rire moqueur du chevalier et de la chaleur persistante de son baiser sur son poignet.