Couverture de Les Brumes de Massabielle

Extrait

Les Brumes de Massabielle

Chapitre 1 - L'homme de la tamise. Extrait.

Londres, novembre 1859. Le brouillard n’était pas tombé : il s’était installé. Depuis trois semaines, une brume jaune, épaisse et sentant le soufre, que les Londoniens appelaient le « pea‑souper » (la « soupe de pois », tant elle en avait la couleur et la consistance), collait aux pierres, aux poumons et aux pensées. On ne voyait pas à dix pas sur le Strand, la grande avenue qui longe la Tamise. Les becs de gaz ne donnaient plus de lumière, seulement des halos tremblants, comme des lucioles noyées dans du lait sale. Les cochers conduisaient à pied, la bride à la main, en parlant à leurs chevaux pour se rassurer eux‑mêmes.

La ville en avait pourtant vu d’autres. L’été précédent, la chaleur avait changé la Tamise en égout à ciel ouvert, et la puanteur avait été si terrible qu’on avait tendu aux fenêtres du Parlement de grands rideaux trempés de chlorure de chaux, dans l’espoir de pouvoir continuer à siéger. On avait appelé cela la Grande Puanteur. Maintenant que l’odeur avait baissé d’un ton, Londres s’enveloppait d’opacité, et les Londoniens, avec cet humour sec dont ils sont si fiers, affirmaient que le choix entre les deux était affaire de goût.

Il y avait aussi la cloche. Tout Londres parlait encore de « Big Ben », le nom que la ville avait donné à la grande cloche de la tour de l’horloge du Parlement, qui avait sonné pour la première fois le 11 juillet précédent. Mais la grande cloche s’était fêlée en octobre. Depuis, elle se taisait, et l’on faisait sonner les heures sur la plus grosse des petites cloches de la même tour. Personne n’avait voulu changer le nom : les Londoniens continuaient de dire « Big Ben » par habitude, comme on garde le nom d’un chien devenu vieux.

Sur le fleuve, la brume était pire encore que dans les rues. Les bateaux à vapeur, qui transportent d’ordinaire les Londoniens d’un quai à l’autre, avançaient au son, en sifflant toutes les minutes pour signaler leur présence, et plus d’un capitaine avait préféré jeter l’ancre au milieu du courant plutôt que de risquer de heurter un pont. Les vieux marins du port répétaient qu’on pouvait perdre un navire entier dans une brume pareille sans que personne, à terre, ne s’en aperçût avant plusieurs jours. Ils le disaient en riant, comme on dit les choses qu’on préfère ne pas croire.

Dans les rues, des garçons en haillons, qu’on appelait les porteurs de torches, guidaient les passants à travers le brouillard, une flamme de résine au bout d’un bâton, pour quelques sous. Ils connaissaient chaque carrefour par cœur, et ils se moquaient bien que la ville fût invisible : ils la savaient mieux que ceux qui la voyaient.

Mercredi 16 novembre 1859, cinq heures trente, sous le pont de Westminster

Sous une arche du pont de Westminster, qui enjambe la Tamise face au Parlement, la marée basse avait laissé derrière elle une grève de vase noire, de galets, de bois flotté et de débris de charbon. Ce qui coulait encore au milieu du lit était jaune et noir, chargé de suie, parcouru de reflets de gaz qui ne se fixaient jamais. L’odeur était âcre : un mélange de vase, de goudron chaud et d’égout.

Le constable (l’agent de police) Whitaker faisait sa ronde sous l’arche, comme chaque matin à cette heure, une lampe à huile vacillante à la main. Il appartenait à la River Police, la police de la rivière, chargée de surveiller la Tamise, et il comptait vingt ans de service. Derrière lui, à trois pas, marchait le jeune Dobbs, une recrue de dix‑neuf ans qui portait la seconde lampe et la portait mal.

— Regarde où tu poses les pieds, Dobbs, ces pierres glissent comme du savon.

— Oui, monsieur, mais il y a un drôle de goût dans l’air, ce matin.

— Il y a toujours un goût dans l’air, mon garçon. Le tout est de ne pas l’avaler.

Whitaker connaissait cette berge comme d’autres connaissent leur cuisine. Il connaissait chaque pieu de chêne pourri, chaque anneau rouillé, chaque flaque qui ne séchait jamais. Il savait quels courants poussaient les noyés vers quelle marche, à quelle heure, par quelle marée. Il en avait relevé plus de mille, et ils arrivaient presque toujours de la même manière : gonflés, les poches retournées, le visage déjà mangé par l’eau. Il ne s’attendait donc à rien d’autre, ce matin‑là, qu’à la routine.

Il aperçut d’abord une main.

C’était une main blanche et crispée, serrée autour d’un gros pieu de chêne, comme si l’homme avait voulu s’agripper à la terre ferme pendant que la Tamise cherchait à le reprendre. En levant sa lampe, Whitaker vit le reste : un homme en manteau sombre, de bonne coupe, à demi enfoncé dans la vase, le visage tourné vers un ciel que la brume cachait.

— Monsieur, murmura Dobbs derrière lui, est‑ce qu’il est mort ?

— Je vois bien ce qu’il est. Reste où tu es, et tiens ta lampe plus haut.

Whitaker s’agenouilla. Il posa deux doigts contre le cou, sous la mâchoire. La peau n’était pas encore tout à fait froide et les membres n’avaient pas fini de se raidir : l’homme était mort depuis peu, quatre ou cinq heures tout au plus. Autour de lui, la vase ne portait aucune trace de lutte, aucune de ces longues rayures que laissent les corps traînés par le courant. On aurait dit qu’il avait été posé là, doucement, comme on dépose un objet qu’on ne veut pas abîmer.

Ce fut en s’écartant pour mieux éclairer le pieu que Whitaker vit les lettres. À la hauteur où se trouve le visage d’un homme agenouillé, quelqu’un avait gravé dans le bois mouillé des signes profonds, irréguliers, tracés avec la pointe d’un couteau ou d’un gros clou. Il se pencha. Ce n’était pas de l’anglais. Il lui sembla pourtant reconnaître l’alphabet, et il lut lentement, lettre après lettre, comme on déchiffre une enseigne dans une langue étrangère : ILS FONT OUBLIER LES NAVIRES.

— C’est du français, dit‑il à voix basse. Je ne comprends pas un mot de cette langue.

— Il a écrit ça avec quoi, monsieur ? demanda Dobbs.

— Avec ce qu’il avait sous la main, et avec le peu de temps qui lui restait.

Whitaker sortit de sa poche son carnet et son crayon. Il copia les lettres une à une, sans chercher à leur donner un sens, en les dessinant plutôt qu’en les écrivant, pour être certain de ne pas en oublier une seule. Puis il fouilla le mort, car on lui avait toujours appris qu’on ne touche à rien avant l’arrivée du coroner (le magistrat chargé d’enquêter sur les morts suspectes), mais il avait aussi appris, en vingt ans, ce que vaut une règle quand la marée est sur le point de remonter.

Les poches n’étaient pas vides. C’était rare pour un noyé de la Tamise : d’ordinaire, des mains plus promptes que celles de la police les avaient vidées avant elle. Il y avait un portefeuille de cuir, curieusement sec, qui contenait quelques billets français et une carte de visite. Et, dans la poche intérieure gauche, contre le cœur, il y avait une fiole.

Elle était en verre épais, bouchée par un sceau de cire grise. Dans la cire, quelqu’un avait enfoncé un anneau couvert de cendre, de sorte qu’il restait l’empreinte d’un cercle presque fermé, ouvert seulement sur un côté, comme un ouroboros (le serpent qui se mord la queue) auquel on aurait coupé la tête. À l’intérieur, une eau laiteuse, opalescente, bougeait toute seule, même quand Whitaker ne bougeait plus. Elle avalait la lumière de sa lampe au lieu de la refléter, et la flamme, tout contre elle, paraissait plus petite.

Il resta un moment à la regarder, sans trop savoir pourquoi. Puis il se surprit à compter, comme il comptait les vagues du flot montant, par habitude. Un, deux, trois, quatre, cinq, six… Au septième battement, la lueur blanche se contracta, puis se détendit, comme une poitrine. Il recommença. Sept encore.

— Monsieur, dit Dobbs d’une voix qui avait perdu toute assurance, on dirait qu’elle respire.

— Une fiole ne respire pas, répondit Whitaker, sans en être tout à fait convaincu.

Au‑dessus de leurs têtes, très loin, la petite cloche de la tour du Parlement se mit à sonner six heures. Le premier coup passa sur la ville comme une main sur un tambour. Au même instant, le liquide de la fiole bondit contre le verre, retomba, bondit encore, et tout le temps que dura la sonnerie il battit plus vite qu’à l’ordinaire. Quand le sixième coup se fut éteint dans la brume, il reprit son rythme lent, comme un animal calmé.

Whitaker referma sa main sur la fiole. Il savait deux choses. La première, c’est que cette affaire ne ressemblait à aucune des mille autres. La seconde, c’est qu’il ne la raconterait à personne dans les mots qu’il venait d’employer.

Il siffla deux coups, et sur le quai quelqu’un répondit. Peu après, la charrette du coroner arriva en cahotant sur les pavés glissants. Pendant qu’on hissait le corps, Dobbs se tint à l’écart, très pâle, la lampe pendante au bout du bras. Sous l’arche, la Tamise continuait de couler sans un bruit, jaune et noire, comme si de rien n’était.

Mercredi 16 novembre 1859, sept heures, la morgue de Whitechapel

Le corps fut transporté à Whitechapel, un quartier populaire de l’est de Londres, où l’on conduisait ceux dont personne n’avait encore réclamé le nom. La morgue était un bâtiment bas, en briques noires, blotti derrière le London Hospital (l’hôpital de Londres, le plus grand du quartier), comme une chose dont l’hôpital aurait préféré ne pas parler. On y entrait par une cour pavée où ne poussait pas un brin d’herbe. À l’intérieur, tout sentait le chlorure de chaux et la pierre froide, et le silence avait cette épaisseur particulière des endroits où l’on baisse la voix sans savoir pourquoi.

Le docteur Finch y régnait depuis onze ans. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, maigre, voûté, ancien chirurgien de l’armée pendant la guerre de Crimée, où il avait amputé plus de jambes qu’il n’en avait compté. Il en avait rapporté deux choses : un dos qui ne se redressait plus, et une absence totale d’illusions sur ce que les hommes peuvent se faire les uns aux autres. Il parlait aux morts comme à des patients endormis, d’un ton poli et un peu las, et ils ne l’avaient jamais contredit.

Il examina le corps à la lumière de deux lampes, tandis que le jour, au‑dehors, se contentait de pâlir sans se lever. Whitaker, resté debout près de la porte, son chapeau entre les mains, fixait le plafond avec application, comme font les hommes qui ont vu beaucoup de cadavres et n’ont jamais voulu s’y habituer.

Finch notait à mi‑voix, pour lui‑même. Une légère teinte bleue aux lèvres et aux ongles, signe que le sang a manqué d’air. Pas d’écume au coin de la bouche. Les pupilles dilatées, comme dans une pièce sans lumière. La main gauche crispée sur le vide, comme si elle avait tenu quelque chose jusqu’au dernier instant. Il appuya longuement sur la poitrine, à plusieurs reprises, et attendit. Rien ne vint : ni eau, ni vase, ni écume. Quand il eut terminé, il resta un moment immobile, les mains à plat sur la table de zinc.

— Cet homme n’est pas mort noyé, dit‑il enfin à voix basse.

— Il était dans la Tamise, docteur, objecta Whitaker.

— Il était au bord de la Tamise, Whitaker, et ce n’est pas la même chose. Dans les poumons d’un noyé, il y a de l’eau, de la vase, de l’écume. Dans les siens, il n’y a rien du tout, pas une goutte, comme s’il avait oublié comment respirer.

— On peut mourir de peur sans se noyer, après tout.

— On le peut, mais pas de cette façon.

Il fouilla ensuite le portefeuille avec soin. La carte de visite disait : « Jules Favre, ingénieur des constructions navales, chantier de Blackwall. » Blackwall, c’était le grand chantier naval de la Tamise, à l’est de la ville, où l’on construisait des navires à coque de fer qui faisaient la fierté de l’Angleterre. Un autre papier donnait l’âge du mort : trente‑huit ans. Il y avait aussi un mouchoir de belle toile, une clé, un crayon, un carnet vierge. L’étiquette du tailleur, cousue dans le col, venait de la rue Vivienne, à Paris.

Whitaker ne put s’empêcher de parler de la fiole. Il dit qu’en la trouvant sur le corps il l’avait vue battre toutes les sept secondes, et qu’il avait compté. Il dit aussi qu’au moment de la cloche elle avait bondi dans le verre. Finch haussa un sourcil mais ne répondit pas. Il prit la fiole avec un linge, la considéra longuement, puis la posa sur le rebord de la fenêtre, loin du corps.

Pourtant, plusieurs fois dans la matinée, il se surprit à tourner la tête vers elle. Il y avait dans la pièce un bruit minuscule et régulier que son oreille ne parvenait pas à situer, une sorte de souffle, une respiration d’enfant endormi. Il sortit sa montre. Il compta trois battements de suite, puis quatre. Sept secondes, toujours sept. Il referma le boîtier avec une lenteur de joueur de cartes.

Il prit ensuite l’étiquette qu’on attache au pied des morts et y écrivit, de sa large écriture de chirurgien : « Jules Favre, ingénieur maritime français, 38 ans. Repêché dans la Tamise, sous l’arche de Westminster, le 16 novembre 1859. » À la ligne « cause du décès », il laissa un blanc. C’était la première fois depuis onze ans.

Le corps d’un Français, un papier gravé dans une langue qu’il ne lisait pas, une fiole qui respirait : Finch voulait comprendre, et il n’avait personne à qui demander. Il se rappela alors que son vieil ami Hawkins, le conservateur en chef du British Museum, lui avait parlé trois jours plus tôt d’une savante française venue examiner ses réserves, une jeune femme qui lisait les langues anciennes et ne baissait pas les yeux devant les hommes. Finch recopia soigneusement les lettres de Whitaker dans son propre carnet, plia le feuillet, et décida qu’il irait au musée dans l’après‑midi.

Il ne dit pas à Whitaker ce qu’il comptait faire de la fiole. Il savait que le coroner arriverait avant midi, accompagné d’un greffier et d’un jury de huit citoyens tirés au sort dans le quartier, comme le voulait la loi, et qu’il leur faudrait une cause de décès avant la fin de la journée. Il savait aussi qu’il n’en avait aucune à leur offrir qui ne le fît passer pour un homme fatigué. Il préféra la laisser sur le rebord de la fenêtre, à l’abri des regards, plutôt que de la déclarer comme un objet banal trouvé sur un mort.

Whitaker, de son côté, retourna à son poste, une vieille péniche amarrée près du pont, où il remplit son rapport à la lueur d’une lampe. Il écrivit : « Corps d’homme, trouvé noyé sous l’arche de Westminster. » Il considéra la phrase un moment, puis raya le mot « noyé » d’un trait lent et écrivit à la place « trouvé ». Il relut. Cela ne voulait plus rien dire, et c’était pourtant, de tout ce qu’il savait, ce qui se rapprochait le plus de la vérité.

Dobbs, assis en face de lui, n’avait pas touché à son thé. Il n’avait rien dit depuis une heure.

— Monsieur, l’eau qu’il y avait dans cette fiole, est‑ce qu’on pourrait la boire sans danger ? demanda‑t‑il enfin d’une petite voix.

— Jamais de la vie, mon garçon, répondit Whitaker. Je ne sais pas ce que c’est, mais je sais que je ne voudrais pas la voir près de ta bouche.

Il ne chercha pas à expliquer pourquoi il en était si sûr.

Le même matin, dans une pension de Bloomsbury

Bloomsbury est le quartier des libraires, des étudiants et des savants, qui s’étend autour du British Museum, le grand musée de Londres. C’est là qu’Alya avait loué, quatre jours plus tôt, deux chambres sous les toits d’une pension tenue par une veuve silencieuse. La fenêtre donnait sur une cour où le brouillard stagnait comme de l’eau dans un puits. À sept heures et demie, Alya était déjà assise à la table de sa chambre, son carnet ouvert devant elle, une chandelle à demi consumée à son côté.

Elle était brune, la vingtaine, les traits tirés par des nuits trop courtes, mais le regard plus calme qu’un an plus tôt. Elle avait pris l’habitude de tout noter : l’heure, la température, le vent, l’état du ciel, et aussi ce qu’elle éprouvait, avec la même rigueur, pour ne pas confondre une émotion avec un fait. Le carnet contenait sept pages sur Londres. Elle les relut une fois de plus, sans trouver ce qu’elle cherchait.

Frédéric frappa deux petits coups à la porte, puis entra sans attendre, deux tasses de thé fumantes dans les mains. Il avait l’air de ceux qui dorment mal depuis longtemps et qui ont cessé de s’en plaindre. Il posa une tasse devant elle sans un mot, puis s’assit sur le rebord du lit, comme il le faisait chaque matin.

— Tu as encore relu les sept pages, dit‑il enfin.

— Oui, et elles sont toujours aussi courtes, répondit Alya.

Elle but une gorgée. Le thé était brûlant, trop sucré, et elle y trouva un réconfort inattendu.

— Je voudrais ne rien attendre de cette journée, ajouta‑t‑elle. Quand j’attends quelque chose, je finis par le voir partout, et je ne sais plus distinguer ce qui existe de ce que je souhaite.

— Alors n’attends rien, mais regarde tout, dit Frédéric. C’est ce que Valmont nous a appris.

Elle sourit, parce que c’était vrai.

Tout avait commencé par un nom. Quelques semaines plus tôt, au terme de leur voyage dans les Pyrénées, Alya avait décidé de chercher Marianne, sa mère, qui l’avait laissée enfant, sans explication, après avoir préparé son départ avec un soin dont elle n’avait compris que plus tard le caractère volontaire. Elle ne voulait pas lui demander de comptes. Elle voulait seulement la rencontrer, sans colère et sans la peur qui avait marqué son enfance. Les premiers renseignements avaient été rares : une route ancienne, un nom prononcé dans un port, puis plus rien.

Ce port, c’était Calais, sur la côte du nord de la France, d’où partent les bateaux pour l’Angleterre. Alya et Frédéric y étaient arrivés sous une pluie glaciale, un soir de novembre, et avaient longtemps marché sur les quais, parmi les cordages mouillés, les barils empilés et les marins qui chantaient dans les tavernes. On leur avait répondu partout la même chose : chacun avait entendu parler de quelqu’un qui passait la Manche de nuit, mais personne ne voulait dire son nom à des inconnus.

Ce fut Frédéric qui eut l’idée de citer le nom de son père, Gabriel Varenne, que certains, dans ce monde‑là, avaient connu comme celui d’un homme qui avait aidé des gens à disparaître. Un vieux marin, assis seul au bout d’un ponton, les avait alors regardés longtemps, la pipe éteinte entre les dents. On l’appelait simplement « le passeur », parce qu’il faisait traverser la Manche, de nuit, à ceux qui ne voulaient pas être vus. Il avait un visage de cuir tanné, des mains énormes, et des yeux d’un bleu très pâle, comme lavés par le sel.

Il les avait écoutés en silence, puis avait craché dans l’eau noire du bassin.

« Si vous cherchez quelqu’un qui est passé de l’autre côté, avait‑il dit, ne me demandez pas à moi. Demandez à Favre, à Londres, un ingénieur français qui travaille sur les chantiers de la Tamise. C’est lui qui fait traverser les gens, depuis là‑bas. Moi, je ne fais que les amener jusqu’au bateau. »

Il n’avait rien ajouté. Il avait rallumé sa pipe, tourné le dos, et regardé la mer, qu’on ne voyait pas.

C’était un début. Un fil mince, comme tous les fils qu’elle avait suivis depuis un an, mais un fil qui ne s’arrêtait pas au bord d’une carte.

Dès leur arrivée à Londres, le samedi, ils s’étaient rendus à Blackwall, à l’est de la ville, au chantier où l’on construisait les grands navires à coque de fer. Un commis aux manches de lustrine (un tissu brillant) leur avait appris que Jules Favre ne s’était pas présenté à son poste depuis lundi, ce qui ne lui ressemblait pas. Il leur avait dit aussi, à voix basse, que M. Favre passait ses après‑midi au British Museum, où il lisait des plans de vieux bâtiments, et que ses collègues, à Blackwall, trouvaient cette passion pour les vieilles pierres plutôt étrange chez un homme qui construisait des navires.

Alya avait noté cela dans son carnet, entre deux colonnes de températures. Puis Frédéric avait proposé une seule chose : aller au musée. Ils y étaient allés le lundi, le mardi, puis ce mercredi matin encore. Chaque fois, un employé leur avait répondu qu’on ne pouvait montrer les registres des lecteurs à n’importe qui.

Ce matin, ils avaient mieux qu’un sourire. Valmont, avant de les quitter, leur avait confié une lettre de recommandation adressée à M. Hawkins, le conservateur en chef du musée, qu’il connaissait depuis longtemps par une correspondance savante. Il leur avait confié autre chose, aussi : une petite fiole de verre contenant de l’eau claire de Massabielle, et un thermomètre de poche en laiton, pour comparer les sources.

— Mesurer, comparer, ne rien conclure trop vite, récita Frédéric en rangeant la fiole dans la sacoche d’Alya.

— C’est exactement ce qu’il nous a dit, confirma Alya. Et il avait raison.

Ils descendirent l’escalier, saluèrent la veuve, qui ne leva même pas la tête de son tricot, et sortirent dans la brume.

Au British Museum

Le British Museum se dressait au bout de la rue, derrière une grille noire, avec sa façade de temple grec noircie par la suie. Dans le brouillard, les colonnes semblaient plonger dans le jaune, comme celles d’un édifice englouti. Dans la cour, un gardien en redingote bleue les arrêta d’un geste, lut la lettre de Valmont, la relut, puis leur ouvrit sans un mot.

Ils traversèrent un vestibule dallé de marbre, puis une galerie sombre où des statues de pierre fixaient le vide, et arrivèrent enfin dans la grande salle de lecture, ouverte depuis deux ans seulement. C’était une salle ronde, immense, couronnée d’une coupole de fer et de verre à travers laquelle le jour tombait, ce matin‑là, en une lueur grise et trouble. Des centaines de lecteurs, penchés sur de longues tables disposées en rayons autour d’un comptoir central, remuaient du papier avec ce bruissement de feuilles mortes que fait un lieu où l’on lit en silence. Des employés en habit noir glissaient entre les rangées, un livre sous chaque bras, d’un pas si léger qu’on aurait cru qu’ils flottaient. Alya pensa que c’était l’endroit du monde où l’on pouvait le mieux disparaître, parce que personne n’y regardait personne, et que c’était peut‑être pour cela que Marianne, ou Favre, ou les deux, l’avaient choisi.

M. Hawkins les attendait au pied de l’escalier de service. Le conservateur en chef était un gros homme rouge, aux favoris argentés, les mains derrière le dos, avec l’air de quelqu’un qui n’a pas dormi et déteste en convenir. Il avait lu la lettre de Valmont dans son bureau, un quart d’heure plus tôt, quand le gardien la lui avait fait porter.

— Mademoiselle, dit‑il en inclinant la tête, M. de Valmont est un homme que j’estime, et sa recommandation vaut une clé. Que cherchez‑vous exactement dans nos murs ?

— Un homme, répondit Alya, et peut‑être une femme. Je voudrais consulter le registre des lecteurs.

Hawkins eut un bref froncement de sourcils, mais il ne posa pas de question. Il les conduisit jusqu’à un bureau étroit, près de l’entrée de la salle, où un commis aux doigts tachés d’encre ouvrit devant eux un registre grand comme une table de cuisine, relié de cuir brun.

C’était le livre où chaque lecteur écrivait, à son arrivée, sa date de passage, son nom, son adresse et le titre des documents qu’il demandait. Le commis le feuilleta à reculons, du jour même jusqu’à l’automne. Alya fit glisser son doigt le long des colonnes. Les noms se suivaient, anglais pour la plupart, tracés d’une plume pressée ou appliquée : des étudiants, des clercs, un pasteur, un marchand de papier.

Au milieu de septembre, elle s’arrêta.

— Frédéric, murmura‑t‑elle, voici Favre.

Il y avait douze lignes à ce nom, la première datée du 14 septembre, la dernière du lundi précédent, toutes d’une écriture française fine, serrée et rapide. Dans la colonne des demandes, la même mention revenait, parfois avec de légères variantes : « Dossier de la pierre 1858‑12‑B (Tour de Londres, chapelle Saint‑Jean) », « Plans de la chapelle Saint‑Jean, relevés de 1858 », « Rapport sur la restauration du mur nord ».

— Il lisait toujours la même chose, observa Frédéric. Comme s’il cherchait un détail précis qu’il ne trouvait pas.

— Ou comme s’il l’avait trouvé et voulait le relire, dit Alya.

Elle continua de tourner les pages vers le passé, par habitude, sans rien espérer. Juin, mai. Les noms se mêlaient, se ressemblaient, devenaient une rumeur de lettres. Puis, à la page d’avril, tout en bas d’une colonne, ses yeux accrochèrent une écriture qu’elle reconnut avant même de savoir qu’elle la reconnaissait.

C’était une écriture ronde, un peu penchée, où la lettre M s’ouvrait en deux collines reliées par une petite boucle, comme si la plume avait hésité avant de retomber. Il y avait un prénom, un seul, sans nom de famille, qui occupait presque toute la colonne : « Marianne ». Elle n’avait indiqué aucune adresse. À la place, elle avait écrit, d’un trait net, « de passage ». Dans la colonne des demandes, une ligne : « Dossier de la pierre 1858‑12‑B (Tour de Londres, chapelle Saint‑Jean). »

Alya n’entendit plus la salle. Elle n’entendit plus le froissement des feuilles, ni la toux d’un lecteur, ni la voix de Hawkins qui disait quelque chose sur l’état des archives. Elle entendit seulement, très loin, une voix de femme qui disait, dans une cuisine d’autrefois : « Regarde, ma chérie, on fait d’abord les deux collines, puis on les relie. »

Son doigt tremblait au‑dessus du papier. Elle n’osait pas le poser sur l’encre.

— C’est elle, Frédéric, c’est bien son écriture, dit‑elle.

Frédéric ne répondit pas tout de suite. Il posa seulement la main dans son dos, à plat, sans la serrer, comme on pose la main sur le flanc d’un cheval qui a peur.

— Tu en es sûre ? demanda‑t‑il doucement.

— Je n’ai jamais été aussi sûre de quelque chose, répondit Alya, et pourtant je ne peux pas le prouver.

— Ce n’est pas une preuve, c’est une trace, dit Frédéric. Mais c’est une vraie trace.

Alya hocha la tête. Elle prit une longue inspiration, referma une à une ses mains sur le rebord du bureau, et se tourna vers le commis, qui avait cessé de ranger ses plumes pour la regarder.

— Monsieur, vous souvenez‑vous de cette personne ? demanda‑t‑elle. Une femme brune, venue en avril, qui n’a laissé que son prénom.

Le commis plissa les yeux et resta un moment silencieux, la plume levée.

— Elle est venue trois matins de suite, finit‑il par répondre, vers l’ouverture. Une dame d’une quarantaine d’années, vêtue de gris, très droite. Elle ne parlait à personne, elle ne demandait rien d’autre que ce dossier, et elle le lisait à la table du fond, celle qui est près de la fenêtre. Le troisième jour, elle a rendu le dossier, elle m’a remercié, et je ne l’ai plus revue.

— Vous a‑t‑elle dit où elle allait ? demanda Frédéric.

— Non, monsieur. Elle m’a seulement demandé si l’on pouvait voir la pierre elle‑même, celle dont parlait le dossier. J’ai répondu que c’était à M. Hawkins de décider.

Alya tourna la tête vers la table du fond. À travers les rangées de lecteurs, on apercevait la fenêtre, et devant elle une chaise vide. Elle resta un instant à la regarder, comme on regarde une porte que quelqu’un vient de refermer.

Tous les regards se tournèrent vers le conservateur, qui s’éclaircit la gorge.

— Je ne me souviens pas de cette dame, déclara‑t‑il avec une sorte de mauvaise humeur. Mais je me souviens qu’au printemps, la pierre 1858‑12‑B n’avait rien de remarquable. C’était un bloc de calcaire gravé de signes que personne ne savait lire, rangé dans une salle du fond avec une dizaine d’autres.

— Et maintenant, que se passe‑t‑il à cette pierre ? demanda Alya.

Hawkins hésita, comme s’il regrettait déjà ce qu’il allait dire.

— Maintenant, mademoiselle, elle suinte. C’est même pour cette raison que je n’ai pas dormi. Venez voir.

La pierre de la salle 12

Hawkins les entraîna dans un escalier de service, puis dans une galerie où dormaient sous des draps blancs des caisses fraîchement arrivées d’Irlande. Ils s’arrêtèrent devant une porte basse. Le conservateur chercha longtemps sa clé dans les plis de son gilet, l’enfonça dans la serrure, la tourna en grognant, et les laissa passer devant lui.

La salle 12 était une pièce basse et froide, qui sentait la poussière et la cire d’abeille. Une fenêtre étroite, tout en haut du mur, laissait entrer un peu de ce jour jaune qui ne réchauffait rien. Sur une table de chêne, sous une cloche de verre, reposait un bloc de pierre grand comme un coffre à pain.

— Voici la pierre 1858‑12‑B, annonça Hawkins. Elle est arrivée de la Tour de Londres à la fin de l’an dernier. La Tour de Londres, pour ceux qui l’ignoreraient, est une vieille forteresse du Moyen Âge qui domine la Tamise, et qui a servi de prison aux rois et aux reines. Elle comporte plusieurs bâtiments, dont une grande tour carrée appelée la Tour Blanche, où se trouve la chapelle Saint‑Jean. En 1858, l’architecte Scott a dirigé des travaux de restauration dans cette chapelle, et l’on a déposé une partie du mur nord, qui menaçait de s’écrouler. Les ouvriers ont retiré plusieurs blocs, dont celui‑ci, qui portait des signes gravés. Ils nous l’ont envoyé.

Alya s’approcha. Elle avait vu beaucoup de pierres au cours de ses recherches, mais celle‑ci ne ressemblait à aucune autre. C’était un calcaire clair, au grain fin, taillé avec soin. Sur l’une de ses arêtes couraient de petits traits, droits ou obliques, creusés à la gouge, noircis par une terre très ancienne : de loin, on aurait dit une échelle couchée. Elle reconnut ce qu’on appelle l’Ogham, l’alphabet des anciens Celtes d’Irlande, qui ne s’écrit pas mais se taille, le long de l’arête d’une pierre. Le long du bord opposé, une frise très usée dessinait un motif que personne n’avait jamais relevé.

Frédéric, qui avait travaillé dans sa jeunesse avec des maçons et connaissait les pierres comme d’autres connaissent les visages, passa le doigt le long de la frise usée. Il y reconnut une suite de petites pointes régulières, disposées autour d’un cercle, mais l’usure avait mangé une grande partie du dessin. Il essaya de les compter et n’y parvint pas : à chaque fois, il en trouvait un nombre différent, et chaque fois il lui manquait quelque chose.

Une étiquette jaunie était posée au pied de la cloche. Elle disait : « Tour de Londres, chapelle Saint‑Jean, mur nord. Déposée en 1858 lors de la restauration dirigée par l’architecte Scott. Ogham non déchiffré. »

— De la pierre de Caen, murmura Frédéric, qui s’y connaissait en bâtiments. C’est la pierre claire qu’utilisaient les Normands pour bâtir leurs forteresses, après leur arrivée en Angleterre.

— Et l’Ogham vient d’Irlande, dit Alya. Il est plus ancien que les Normands de plusieurs siècles. Je ne sais pas pourquoi une écriture irlandaise se retrouve gravée sur une pierre normande, mais cela mérite d’être noté.

Elle le nota. Puis elle regarda enfin ce que Hawkins attendait qu’elle regarde.

La pierre suintait. Au fond de chaque trait gravé perlait une eau claire qui se rassemblait en filets minces et glissait jusqu’au plateau de la table, où elle formait une petite flaque lisse. À la lumière de la lampe que Frédéric approcha, on voyait au fond des entailles une pellicule laiteuse, pâle, qui brillait faiblement, comme du givre éclairé de l’intérieur. L’odeur était celle de la pierre mouillée et du sel marin séché.

— Le veilleur de nuit, un vieux soldat nommé Pritchard, l’a remarqué à cinq heures, expliqua Hawkins. Il m’a fait prévenir aussitôt. J’ai pensé à des infiltrations. La salle est basse, humide, et le calcaire boit l’eau comme une éponge, avant de la rendre.

Alya ne répondit pas tout de suite. Elle ouvrit son carnet, y inscrivit la date, l’heure et le lieu, puis elle prit au mur le grand thermomètre de la salle, qui marquait douze degrés. Elle sortit ensuite de sa sacoche le petit thermomètre de laiton de Valmont. Elle le plongea dans la flaque, attendit une minute entière, la montre en main, et lut.

— Quatre degrés exactement, dit‑elle, à la minute près.

— Dans une pièce qui en compte douze, souligna Frédéric.

— Une éponge qui boit l’eau de la cave ne devrait pas la rendre plus froide que l’air qui l’entoure, monsieur Hawkins, dit Alya. Elle devrait la rendre à peu près à la même température, ou un peu plus fraîche. Quatre degrés, c’est un autre phénomène.

Hawkins ouvrit la bouche pour répondre, puis la referma. Alya feuilleta son carnet jusqu’à la première page, où Valmont avait noté de sa fine écriture une série de mesures qu’il avait lui‑même relevées l’été précédent, dans un lieu qu’elle connaissait bien. Elle lut à voix haute : « Massabielle, eau de la grotte : 4 °C, en toute saison, qu’il gèle ou qu’il fasse chaud. »

Frédéric releva la tête.

— C’est la même température, dit‑il. Exactement la même.

— Peut‑être une coïncidence, dit Alya, qui détestait les coïncidences. Comparons.

Elle sortit de sa sacoche la petite fiole de verre que Valmont leur avait confiée, bouchée d’un liège ciré, et dévissa le bouchon. Par précaution, elle plongea d’abord le thermomètre dans l’eau elle‑même, qui avait passé la matinée dans sa sacoche, contre la chaleur de son corps. Elle mesura deux fois, pour être sûre, et trouva quatre degrés les deux fois. À l’intérieur, l’eau de la grotte de Massabielle, à Lourdes, parfaitement claire, avait ce reflet doux d’une eau qui ne cherche pas à attirer le regard. Avec un tube de verre, elle prit une goutte et la déposa sur le plateau de la table, à quelques pouces de la flaque de la pierre.

Les deux eaux ne se mélangèrent pas. La goutte de Massabielle resta ronde, tremblante, comme une perle posée sur du verre. Celle de la pierre, au contraire, recula, se rétracta, laissa entre elle et sa voisine une étroite bande de bois sec, comme l’huile qui repousse l’eau, mais à l’envers.

— Qu’est‑ce que c’est que cela ? demanda Hawkins d’une voix où l’ironie avait fait place à autre chose.

— Une goutte d’eau de Lourdes, monsieur. Lourdes est une petite ville du sud de la France, au pied des Pyrénées, où l’on dit qu’une jeune fille a vu apparaître une dame, il y a près de deux ans.

— Un miracle français, murmura Hawkins. Il ne manquait plus que cela à Londres.

Il avait dit cela d’un ton léger, mais Alya vit qu’il avait pâli.

Elle sortit sa montre. Frédéric, de son côté, tira de sa poche un petit sablier de poche dont il se servait pour mesurer ce que la montre mesurait trop vite. Ils comptèrent ensemble, en silence. La pellicule laiteuse, au fond des traits, brillait plus fort, puis s’éteignait, comme une braise sous un souffle. Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois. Sept secondes à chaque battement, sans qu’il y en eût jamais huit ni six.

— Sept secondes, dit enfin Frédéric, et pas une de plus.

— Toujours sept, c’est un rythme, pas un hasard, confirma Alya.

Ils se turent. La salle, autour d’eux, parut soudain plus froide.

Un peu avant midi, Hawkins voulut s’asseoir, et choisit pour cela une chaise de paille à trois pas de la table. Il posa ses mains sur ses genoux et regarda la pierre, avec l’air d’un homme qui ne veut plus quitter un patient. Alya et Frédéric s’installèrent à leur tour. Personne ne parlait. Alya relut ses notes, les compléta, les raya, recommença.

Ce fut à midi, quand la petite cloche de la tour du Parlement se mit à sonner, très loin, assourdie par la brume et par plus de trois kilomètres de rues, que la pierre réagit. Le premier coup était à peine audible dans la salle. Pourtant, Alya vit le filet d’eau, au fond d’une entaille, se mettre à courir plus vite. Au deuxième coup, la pellicule blanche s’épaissit. Au troisième, la flaque s’élargit sur le chêne comme si on avait renversé un verre. Pendant près de trois minutes, la pierre suinta deux fois plus fort qu’au matin, puis tout se calma, doucement, comme se calme un enfant qui a eu peur.

Alya écrivit dans son carnet, d’une main qu’elle voulait ferme : La pierre entend la cloche. Puis, plus bas : Elle ne l’entendait pas, avant cet automne.

— Ce n’est pas possible, protesta Hawkins, en s’efforçant de rire. La tour du Parlement est à plus de trois kilomètres d’ici, mademoiselle, et la cloche qui sonne est une cloche de remplacement, la grande s’étant fêlée en octobre, comme tout Londres le sait.

— Le son n’a pas besoin d’être fort pour être entendu, répondit Alya. Il suffit qu’il soit celui que l’on attend.

Elle ne savait pas d’où lui venait cette phrase. Elle venait peut‑être de Valmont, ou d’une conversation oubliée, ou d’un souvenir plus ancien encore. Elle la nota, comme le reste.

On frappa à la porte. C’était Pritchard, le veilleur de nuit, un vieux soldat à la jambe raide qui avait servi aux Indes, c’est‑à‑dire en Inde, alors colonie britannique, et que Hawkins avait prié de rester au musée malgré sa fatigue. Il se tenait sur le seuil, sa casquette entre les mains.

— Raconte à ces personnes ce que tu m’as dit ce matin, Pritchard, ordonna Hawkins.

— Il était cinq heures, monsieur, quand la petite cloche a sonné, dit le vieux soldat en tordant sa casquette. Je faisais ma ronde. J’ai entendu un bruit comme un fil de fer qu’on tend, très fin, au fond de la salle. Et puis j’ai vu briller les traits dans la pierre, un peu blancs, comme quand on souffle sur des braises.

— Avez‑vous touché la pierre ? demanda Alya.

— Jamais de la vie, mademoiselle. J’ai fait ce qu’on m’a appris à faire quand on ne comprend pas : j’ai reculé, et j’ai prévenu mon chef.

— Vous avez bien fait, dit Alya. Ne la touchez jamais, et ne laissez personne la toucher.

— Mademoiselle, est‑ce que c’est dangereux ? demanda le vieux soldat, d’une voix qu’il voulait ferme.

— Je ne sais pas encore, répondit Alya. C’est pour cela qu’il faut rester prudents.

Il hocha la tête, salua d’un geste raide, et sortit sans bruit, comme un homme qui a vu beaucoup de choses et qui ne tient pas à en voir d’autres.

Elle fit alors ce que sa méthode lui commandait de faire pour finir : elle ne chercha plus à comprendre, elle fixa ce qu’elle avait vu. Frédéric tendit contre la pierre une feuille de papier fin, Alya passa dessus un morceau de fusain, tout doucement, en suivant chaque trait gravé. Peu à peu, sur la feuille blanche, apparurent en noir les petits traits de l’Ogham, un à un, comme des barreaux d’échelle sortant de la brume. Elle fit ensuite le même travail pour la frise usée du bord opposé, avec une patience qui fit hausser les sourcils de Hawkins.

— Vous emportez cela ? demanda‑t‑il quand elle replia le papier.

— Je ne l’emporte pas pour la lire moi‑même, dit Alya. Je ne sais pas lire l’Ogham. Mais quelqu’un, quelque part, le saura.

Hawkins hocha lentement la tête. Il se leva, jeta un coup d’œil à la flaque, puis à la pierre, puis à Alya. Quand il parla, ce fut d’une voix plus basse que celle qu’il avait employée jusque‑là.

— Je vais faire fermer cette salle à clé, dit‑il. Personne n’y entrera, personne ne touchera à rien, personne n’essuiera cette eau. Je n’ai pas compris ce que vous venez de me montrer, mademoiselle, mais je ne suis pas assez sot pour ne pas reconnaître que je ne le comprends pas.

Il avait dit cela avec une sorte de dignité maladroite, et Alya l’en estima davantage.

À l’heure du déjeuner

Hawkins leur demanda de ne pas s’éloigner, et ils déjeunèrent dans une petite taverne de Great Russell Street, juste en face du musée. La salle était basse, enfumée, remplie d’employés et d’étudiants qui mangeaient en silence, le nez dans leur journal. Frédéric commanda une tourte à la viande de mouton, c’est‑à‑dire un grand pâté chaud à croûte dorée, et deux chopes de bière légère. Alya, elle, ne toucha presque pas à son assiette.

— Tu devrais manger, dit Frédéric. On ne pense bien que lorsqu’on a le ventre plein.

— Je pense déjà beaucoup trop, répondit Alya. Je pense à la pierre, à la cloche, à cet homme sous le pont, et à ma mère qui a lu un dossier dans cette même salle de lecture il y a sept mois.

Elle repoussa son assiette et croisa les mains devant elle.

— Il y a une chose que je ne comprends pas. Pourquoi aurait‑elle lu ce dossier plutôt qu’un autre ? Il faut une raison pour qu’une femme qui veut disparaître passe trois matins de suite à lire des plans de chapelle.

— Peut‑être qu’elle ne voulait pas disparaître, dit doucement Frédéric. Peut‑être qu’elle cherchait quelque chose.

— Ou qu’elle fuyait quelque chose, dit Alya.

Il y eut un silence. Autour d’eux, quelqu’un éclata de rire, et un plat tomba sur le sol dallé. Frédéric attendit que le bruit s’éteigne.

— Nous ne le saurons pas en restant ici, dit‑il. Valmont répondra à notre télégramme. Lucien et Violaine viendront, si nous les appelons. Et d’ici là, nous avons une pierre qui bat toutes les sept secondes, ce qui est déjà beaucoup pour un seul mercredi.

— Lucien voudrait aller tout de suite à la Tour, dit Alya en souriant malgré elle.

— Et Violaine lui répondrait de réfléchir d’abord, dit Frédéric. Je les entends d’ici.

Ils rirent tous les deux, brièvement, sans bruit. C’était un rire fatigué, mais c’était un rire. Alya reprit sa fourchette et mangea enfin quelques bouchées, par politesse envers la tourte, qui n’y était pour rien.

Quand ils retraversèrent la rue, la brume s’était un peu éclaircie, et on voyait, au‑dessus de la grille du musée, une bande de ciel gris plomb qui ressemblait presque à de la lumière.

L’après‑midi

Le docteur Finch monta l’escalier du musée un peu après deux heures, voûté, essoufflé, un paquet enveloppé de toile cirée sous le bras. Il avait traversé Londres en fiacre dans un brouillard si dense que le cocher avait dû descendre trois fois pour demander son chemin à des passants qu’il ne voyait pas. Il connaissait Hawkins depuis vingt ans. Il lui arrivait de venir examiner, pour le musée, quelque squelette de pharaon ou de moine dont on soupçonnait qu’il avait connu une mort moins paisible qu’on ne le disait. Mais jamais, de sa vie, il n’avait apporté d’objet de morgue dans un paquet de toile cirée.

Hawkins le fit entrer dans son bureau, où Alya et Frédéric l’attendaient déjà, assis près de la fenêtre. Finch jeta un regard rapide sur les deux jeunes gens, puis sur le conservateur, qui lui fit un petit signe de tête pour dire qu’il pouvait parler.

— Je suis un homme de science, Hawkins, dit Finch en posant le paquet sur le bureau, entre une écritoire et une tasse de thé froid. Je suis aussi un homme qui n’a pas aimé son matin. Vous m’avez parlé d’une savante française.

— Voici la personne, dit Hawkins en désignant Alya. Elle s’appelle Alya, et son compagnon, Frédéric.

— Alors, mademoiselle, vous allez me rendre un grand service, dit Finch. Ce matin, la police fluviale a repêché un homme sous le pont de Westminster. Il était mort depuis quelques heures, mais il n’était pas noyé, et je n’ai aucune idée de ce qui l’a tué. Il tenait un pieu de chêne sur lequel il a gravé quelques mots, dans une langue que personne ne lit à Whitechapel.

Il n’y avait sur lui aucune trace de violence, ni plaie, ni ecchymose, ni coup, continua‑t‑il, seulement ses poumons vides, sa main crispée, et une expression de surprise sur le visage, comme s’il avait vu quelque chose qu’il n’attendait pas. Il tira de sa poche son carnet, l’ouvrit à une page, et le tendit à Alya. Elle lut les lettres qu’il avait recopiées d’après celles de Whitaker, qui les avait dessinées plus qu’écrites, avec ce soin maladroit de l’homme qui reproduit une inscription sans la comprendre. Elles étaient tracées en capitales, droites, sans fautes.

— Ces mots disent, traduisit‑elle lentement : « Ils font oublier les navires. »

Il y eut un silence. Au‑dehors, un fiacre s’efforçait de faire demi‑tour dans la brume, et l’on entendait claquer le fouet du cocher.

— Qui ça, « ils » ? demanda enfin Hawkins. Et que veut dire « oublier un navire » ? Un navire ne s’oublie pas, mademoiselle, il arrive ou il coule.

— Cela ne le dit pas, répondit Alya.

— Ce n’est pas un traité de navigation, grommela Finch, mais j’en ai lu de plus bavards qui disaient beaucoup moins.

Alya se leva. Elle avait senti, en lisant ces quelques mots, quelque chose se serrer dans sa poitrine, comme lorsque les fils d’une histoire qu’on croyait séparés se mettent soudain à se toucher.

— Docteur, demanda‑t‑elle, le nom de l’homme que vous avez retrouvé est‑il Jules Favre ?

Finch la regarda avec attention.

— Comment le savez‑vous ? Il y avait sur lui une carte de visite à ce nom, mais personne ne l’a lue en dehors de moi et de mon agent. Elle m’a appris qu’il était ingénieur à Blackwall.

— Parce que nous le cherchions, répondit Alya. Mon compagnon et moi sommes arrivés à Londres samedi, sur la piste d’une personne que je cherche depuis longtemps. À Calais, un passeur nous a donné le nom de Favre. À Blackwall, on nous a dit qu’il avait disparu depuis lundi. Et ce matin, au registre des lecteurs de ce musée, nous avons trouvé sa signature douze fois, toujours à côté de la même demande : le dossier de la pierre qui suinte dans la salle 12.

Finch se tourna vers Hawkins, qui hocha lentement la tête.

— Elle dit vrai, confirma le conservateur. Cet ingénieur est venu ici douze fois depuis le mois de septembre, et je n’en ai rien su, car il ne demandait rien d’autre que de vieux plans. Il est mort cette nuit, et cette pierre a commencé de suinter à cinq heures du matin. Je n’aime pas ce rapprochement, docteur.

— Moi non plus, répondit Finch.

Il défit alors les ficelles du paquet de toile cirée, avec des gestes lents, presque cérémonieux, comme un homme qui sait qu’il ne devrait pas faire ce qu’il fait. Sur la toile, entre l’écritoire et le thé froid, il posa la fiole.

Alya la reconnut avant même de comprendre ce qu’elle reconnaissait. C’était une fiole de verre épais, fermée d’un sceau de cire grise, dans laquelle quelqu’un avait enfoncé un anneau couvert de cendre, laissant l’empreinte d’un cercle presque fermé. À l’intérieur, une eau laiteuse, lourde, avalait la lumière de la fenêtre. Et, au fond du verre, comme une poitrine, quelque chose se contractait puis se détendait.

— Je l’ai prise ce matin sur lui, expliqua Finch. Je n’ai rien dit au magistrat chargé de l’enquête, et je ne sais pas pourquoi. Je suis resté devant elle une heure à compter, et j’ai trouvé sept secondes. Mon agent Whitaker, qui n’est pas un homme à avoir des visions, m’avait dit la même chose avant que je ne prenne ma montre.

— Puis‑je la regarder de plus près, docteur ? demanda Alya.

Finch fit un geste de la main. Elle ne toucha pas la fiole. Elle la regarda seulement, avec l’attention d’un médecin devant un malade, tandis que Frédéric sortait sa montre. Elle laissa passer plusieurs battements. Chacun durait sept secondes.

— Elle bat comme la pierre, murmura‑t‑elle.

— Comme quelle pierre ? demanda Finch.

— Venez, dit Hawkins en se levant. Vous allez voir.