Cet extrait contient un langage cru, propre à l'univers de l'auteur.

Couverture de Les ames désaccordées

Extrait

Les ames désaccordées

Recueil de textes


Mémoire d’une névrosée. Les âmes désaccordées



Il faut bien qu’il reste une trace de cet enfer morcelé de fragments de paradis.






Je ne me souviens plus très bien de la première fois, les premières idées noires, le premier geste. Je suis rentrée dans les dossiers des hôpitaux psy officiellement le 13 novembre 2015. Mais honnêtement j’avais déjà eu envie de crever bien avant, et cette envie a rampé derrière moi longtemps après comme une ombre qui voulait me rappeler que jamais, jamais je ne pourrai me fuir moi-même. Parce que je pense que la tristesse fait partie intégrante de ma personnalité.

J’aurais pu vivre autrement, être simple et drôle, peut-être même heureuse. J’aurais pu m’agripper à mes petits rêves de jeune fille naïve en creusant aveuglement ma putain de tombe avec le sourire. J’aurais pu faire semblant, être aveugle, me complaire, m’accepter, m’ignorer. Mais la vérité c’est que je suis fatalement mélancolique, silencieuse dans une société construite par des extravertis, femme dans un monde de loups, névrosée ostentatoire parmi les psychotiques cachés. Et je préfère de loin être cette salope torturée, cette égoïste, inspirée, réservée,en colère parce que c’est la version la moins ennuyeuse de moi-même que j’ai pu trouver. Je sortais du travail, j’ai laissé un simple texto m’anéantir au point de m’effondrer dans la rue. Je me sentais seule, plus que jamais, plus que la lune sur son orbite, plus que l’humanité dans l’univers c’était le néant. Alors je suis rentrée chez moi, j’ai ramené la pluie du ciel sur mon parquet dégueulasse et mes larmes s’y mélangèrent. J’avais compris que la tristesse était insoluble, que ce soit sous les averses, dans l’alcool, ou dans leurs yeux. J’ai mis de la musique, je me souviens presque, c’était la nôtre. Cependant tout est très flou désormais. J’ai passé la première partie de mon existence à me projeter dans mes rêves, la deuxième complètement bourrée. Je crois n’avoir jamais réussi à vivre en rythme avec ce monde, je me le suis pris en pleine gueule, une vraie claque qui fait mal et qui réveille.

Finalement, l’enfant pressée qui voulait vivre en avance était devenue une femme en retard qui ne regardait jamais vers l’avenir, qui se complaisait dans son ivresse, qui écumait chaque nuit ses souvenirs à la recherche d’un relent de plaisir, et les seuls souvenirs qu’il me reste de cette période-là sont ceux d’une jeune fille perdue qui rentre à l’aube parce qu’elle a peur du soleil, des gens, de la réalité, de son reflet, du bruit que fait le bonheur quand il claque la porte et des éclats de rires qui résonnent de l’autre coté. Une jeune fille parmi des milliers, qui avait tout mais qui n’était rien. J’étais devenue la négation de mes espoirs, l’allégorie du désespoir. Je ne tire ni force ni leçon de cette histoire juste un sentiment de gâchis mêlé à une certaine nostalgie, j’étais brisée mais j’étais libre.

J’ai avalé mes plaquettes de médicaments ce soir-là et je me suis traînée dans une bouche de métro, je ne voulais pas mourir dans mon 10 m². Avec le recul, je ne sais même pas comment j’ai réussi à marcher.

Je sais que Vincent a appelé les pompiers. Je sais que je me suis retrouvée dans une ambulance sous le regard inquiet du garçon qui m’aimait, je sais qu’il a veillé des heures durant à côté de mon lit. Pourtant à mon réveil je n’ai eu aucune pitié. Je n’ai ressenti que de la colère, de la déception, de la lassitude. Il y avait tous ces câbles branchés, ces mauvaises nouvelles à la télé, ces yeux larmoyants de mes amis qui se posaient sur moi, ces infirmières pressées...Je n’avais qu’une hâte, rentrer chez moi, retourner me coucher au fond de mon taudis, écouter Ceremony de New Order et écrire mon bouquin.

Je sais que les tentatives de suicide affectent énormément l’entourage, je sais les dégâts irréversibles qu’elles provoquent dans les relations. Mais à l’époque j’étais encore plus égoïste qu’aujourd’hui, je n’avais d’yeux que pour ma propre souffrance et je la brandissais comme un étendard, histoire que personne n’y échappe. Cette souffrance ne m’a pas été que néfaste, elle m’a grandie, m’a abreuvée de sentiments, m’a permis de reconnaître la joie cachée dans la noirceur et la déprime. Même en pleine dépression, j’ai connu des instants de pure extase, d’espoir, de plénitude. Peut-être que plus l’on souffre, plus le bonheur se savoure jusqu’à l’os.

Alors oui, j’ai souffert, j’ai déçu, je ne suis pas celle que ma famille espérait, mais je ne suis pas soumise aux regards qu’on me jette. Je ne suis pas faite pour avoir une vie lisse et paisible, j’ai construit la mienne autour de l’idée qu’elle allait être courte et violente comme une vague qui s’écrase au bord de l’Atlantique. J’ai toujours aimé les tempêtes, les drames, les révoltes, et je mentirais si je prétendais ne pas trouver quelques avantages à ma tristesse récurrente parce qu’elle se transforme en rage parfois et m’a emmenée loin. Je suis abîmée, perdue, souvent au fond d’une bière. J’ai fait des mauvais choix mais ils m’ont permis de savoir ce que je veux vraiment. Et lorsque je me retournerai sur moi-même un jour, j’aimerais pouvoir constater que je ne me suis jamais trahie. Je suis faite pour passer mon existence entre celle des autres, pour n’être qu’un passage, un souvenir.

Les jours qui ont suivi ma tentative ont été surréalistes, j’ai repris ma vie, mon travail, mon quotidien comme si il ne s’était rien passé. Mais je pense que l’on garde au fond des yeux quelques larmes ravalées, que l’on garde ce petit quelque chose qui fait que la vie ne sera plus jamais exactement la même. Je considère avoir perdu beaucoup d’années cette nuit-là et encore aujourd’hui elle me manque.

J’ai toujours accordé beaucoup trop d’importance à l’amitié, j’ai grandi grégaire, entourée, aimée et je pense que la solitude possède une grande part de responsabilité dans ma déchéance. J’ai cherché mille raisons qui pourraient expliquer ma dépression, mais honnêtement aucune ne me semble plus valable qu’une autre. Peut-être qu’elle devait tout simplement arriver. Je l’ai parfois combattue avec ardeur, je l’ai laissée me détruire, je lui ai souvent attribué beaucoup de mes torts. Je croyais que j’allais rester innocente toute ma vie, emmitouflée confortablement dans ma crédulité. Puis un jour je me suis réveillée seule, gelée, cassée ; et j’ai su ce que c’était de vouloir disparaître, de vivre à l’envers, de n’être rien de plus qu’un amas de chair. Alors j’ai créé n’importe quoi pour renaître à travers des bouts de phrases, des coups de pinceaux, des pigments sur papier. Je me suis abîmée pendant les soirs de solitude agrippée à la mine d’un crayon pour transformer l’enfer en poésie. Je suis devenue cinglée. J’ai inspiré des bouffées d’espoirs à pleins poumons pour finalement les recracher de toutes mes tripes. J’ai gâché des centaines de journées, gaspillé les matins d’été juste pour vivre dans la nuit. J’ai cru que les gens allaient me sauver. Je les ai suivis en silence, naïvement. J’ai perdu Walf et Molly dans un coin d’Angleterre, j’ai laissé Alessandro sur un quai de Rome. Je me suis faite bénir par une clocharde sur le bitume de Camden. J’ai envoyé des lettres au fond d’un couloir de la mort en Floride pour réaliser à quel point j’étais en vie. J’ai appris à me laisser emporter par les autres comme une feuille morte sous le vent de leurs promesses.

J’ai laissé beaucoup trop de gens à Montparnasse au fond des bars et à Leicester Square. J’ai fait couler les bières comme de l’eau dans ma gorge en affirmant qu’elles allaient me récurer de mes idées noires. Je pensais que l’ailleurs me débarrasserait de ma peine et que je pourrai devenir une autre juste en passant une frontière. J’ai prétendu que l’argent pouvait me glisser entre les doigts comme une poignée de sable chaud. J’ai tout dilapidé, y compris moi-même, jusqu’à tomber en ruine, dé- truite, à terre, fauchée, sans regret un cœur vidé a rempli une âme. Je remettais toujours au lendemain et je m’étonnais à chaque fois qu’ils existaient encore.

Certains ont placé le mot maladie sur ma personnalité comme si l’on pouvait guérir de soi-même. Je ne changerai pas une seule des choses que j’ai faites. Elles m’ont défaite et construite.



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