
Extrait
Le Songe Échoué: Quand le sel de Brouage retient l'oubli
Brouage, 1590.
La chandelle avait déjà changé trois fois de forme depuis que Giacomo di Castri s'était assis à cette table et la cire coulait maintenant sur le bois en un delta figé, pareil en petit à celui que dessinaient au loin les chenaux de la baie. Il ne l'avait pas remarqué. Depuis des mois, ses nuits n'appartenaient plus qu'aux mêmes lignes recommencées, aux mêmes angles corrigés d'un trait de plume rageur, aux mêmes marges noircies de calculs que lui seul savait lire. Ce soir, pourtant, quelque chose avait changé. Il le sentait dans ses mains avant même de le comprendre.
Il traçait la dernière branche de l'étoile.
Sept fois il avait recommencé cette branche, sept fois le compas avait glissé d'un cheveu, comme si le papier lui-même refusait la mesure exacte. Giacomo avait fini par y voir une fatigue d'homme, un tremblement de vieillard précoce — il n'avait pourtant que quarante et un ans. Mais cette fois, quand la pointe de fer referma enfin le tracé, il perçut sous ses doigts une résistance qui n'était pas celle du papier. Une tension sourde, la feuille semblait reposer non sur la table mais sur une matière vivante, tendue, retenue de justesse.
Il resta immobile un long moment, la main encore posée sur l'encre fraîche.
Puis il murmura les mots qu'il portait en lui depuis Mantoue, depuis les nuits où d'autres hommes, avant lui, avaient su ce que dissimulaient les marais de Saintonge sans jamais oser y bâtir. Des mots qu'aucun architecte du roi n'aurait reconnus pour siens, et qu'il ne prononçait qu'en secret, comme on referme une porte derrière soi.
— La pierre ne tiendra que tant que le sel la nourrira.
Rien ne bougea dans la pièce. Et pourtant Giacomo eut la certitude d'avoir été entendu — non par Dieu, non par le roi qui financerait un jour ces remparts sans jamais en connaître la vraie fonction, mais par quelque chose de beaucoup plus ancien, tapi sous la vase, qui venait tout juste de sentir qu'on le nommait pour la première fois depuis des siècles.
Il ne l'avait pas compris, ce mal. Il l'avait senti, ce qui est différent, et parfois pire. Dans les carottages qu'il avait fait extraire des marais avant de poser la première pierre, dans la texture de cette argile grise qui ne ressemblait à aucune autre, dans le silence trop parfait qui régnait certaines nuits sur le pertuis — il avait deviné une présence sans nom, et avait bâti, sans le dire à quiconque, une prison en forme d'étoile à sept pointes autour d'elle.
Un homme seul ne peut garder un secret à travers les siècles. Cela, au moins, il le savait avec certitude.
Giacomo se leva, la chandelle vacillant dans le courant d'air qui filtrait sous la porte, et ouvrit le coffret de bois sombre posé sur l'appui de la fenêtre. À l'intérieur reposait un unique cristal de sel, plus pur et plus dense qu'aucun de ceux que produisaient les marais alentour — un sel qu'il avait lui-même fait mûrir pendant sept étés dans un bassin tenu secret, en y mêlant des mots que nul saunier de Brouage n'aurait reconnus pour une prière.
Il le fendit en deux, d'un geste net, presque cérémonieux.
De la première moitié, il façonna une aiguille fine, longue comme un doigt d'enfant, qu'il enveloppa dans un carré de toile avant de la sceller à la cire. Elle serait confiée à l'ordre qu'il fondait cette nuit même — un ordre sans nom, sans siège, dont les membres ne se compteraient jamais à plus de sept, et dont la seule charge serait de veiller, génération après génération, à ce que le sel ne manquât jamais à la pierre.
De la seconde moitié, il tailla un pendentif modeste, presque terne, qu'on aurait pu prendre pour un bijou de famille sans grande valeur. Celui-là ne rejoindrait pas l'ordre. Il partirait avec une lignée noble promise à l'exil — une famille dont Giacomo avait déjà pressenti, sans se l'expliquer, qu'elle porterait un jour ce fardeau sans en connaître le poids. Il le remettrait lui-même, avant l'aube, avec une seule consigne : le transmettre, de mère en fille, sans jamais chercher à savoir pourquoi.
Ainsi le cristal de 1590 serait à jamais brisé en deux moitiés, séparées par l'océan et par les siècles, ignorant tout l'une de l'autre jusqu'au jour où elles se reconnaîtraient.
Restait Champlain.
Le garçon dormait encore dans la pièce voisine, épuisé d'avoir veillé lui aussi, à tenir la lampe et à ranger les instruments sans jamais poser de question — une discrétion rare, chez un esprit si vif. Giacomo le réveilla d'une main légère sur l'épaule, et lui tendit, sans un mot d'abord, une carte tracée à l'encre où il avait mêlé, goutte à goutte, quelques grains du même sel.
— Tu partiras loin, lui dit-il enfin. Plus loin que tu ne l'imagines encore. Et le jour viendra où cette carte te dira des choses que je ne t'ai pas dites.
Champlain, encore engourdi de sommeil, fronça les sourcils sans comprendre.
— Elle se souviendra, ajouta Giacomo, de ce tracé, bien après nos morts à tous deux.
Il ne s'expliqua pas davantage. Il savait déjà, à la manière dont certains hommes savent une chose sans preuve, que ce jeune homme porterait ce secret plus loin qu'aucune carte ne pouvait le montrer — jusqu'à un fleuve qu'aucun des deux n'avait encore vu, de l'autre côté d'un océan qui ne les séparerait jamais tout à fait.
Quand Champlain se fut rendormi, la carte serrée contre lui comme un talisman qu'il ne comprenait pas encore, Giacomo sortit seul sur le pas de la porte. La nuit sentait le sel et la vase, cette odeur double qui ferait à jamais la respiration de Brouage.
Au loin, au-dessus des marais assombris, une lueur pâle et trouble s'attarda un instant dans l'air immobile.
Puis elle s'évanouit.
Giacomo ne la vit pas. Il avait déjà refermé la porte, convaincu d'avoir scellé un mal qu'il ne reverrait jamais.
Il ne saurait jamais qu'il venait, sans le vouloir, d'éveiller une conscience.