
1 - Une vie (presque) ordinaire
Lilly rattrapa de justesse la voiture en plastique avant qu’elle ne vienne heurter le mur. Elle fronça les sourcils et ordonna au bambin qui l’avait lancé de rejoindre ses camarades à l’extérieur. L’enfant se dirigea d’un pas mal assuré vers la porte ouverte en riant d’une voix aiguë. S’il n’avait pas été si jeune, Lilly aurait pensé qu’il se moquait d’elle. Une fois la pièce vidée de ses occupants, elle continua son rangement. Elle s’était toujours étonnée de voir à quel point des êtres si petits pouvaient mettre autant de désordre en si peu de temps. La salle de jeux ressemblait presque en permanence à un immense champ de bataille, jonché de dépouilles de jouets.
Malgré le chaos récurrent dans lequel les différentes pièces de la garderie se trouvaient, Lilly n’aurait changé de métier pour rien au monde. Avec les tous petits, chaque journée était unique, toujours remplie de vie et de joie.
La jeune femme se dépêcha de finir de ranger. L'après-midi avait été bruyante et elle avait hâte de retrouver un peu de calme. Elle plaça les ustensiles de dînette multicolores dans la cuisine miniature et jeta les hochets dans une grande boîte en bois. Sa journée de travail se terminait enfin. Lilly souhaita une bonne soirée à ses collègues encore présentes, déposa un dernier baiser sur la joue dodue d’une fillette et quitta la pièce.
Elle emprunta le couloir aux peintures colorées qui menait au vestiaire. Le local servait également de buanderie et sentait bon la lessive en permanence. Le bourdonnement constant des lave-linge l’accompagna pendant qu’elle récupérait ses affaires.
Une fois dehors, Lilly resserra le col de sa veste en cuir autour de son cou. La brise fraîche du mois de mars la fit frissonner. Elle regrettait presque d’être partie sans ses gants. Installée bien au chaud dans l’habitacle de sa voiture, elle lança son CD préféré et monta le son. Rien de tel pour décompresser après une journée de travail qu’un bon morceau de rock.
Très vite, l'auto noire longea une grande étendue d’eau. Lilly vivait ici depuis toujours et pourtant, elle ne cessait de s’émerveiller de la beauté du paysage. Pour elle, Annecy était à l’évidence l’une des plus belles villes du monde. Et le joyau de celle qu’on appelait "la Venise des Alpes" était sans conteste son lac. Un bijou niché au cœur des montagnes. Ce soir-là, sa surface scintillait comme si on l’avait saupoudrée de milliers de diamants. Lilly aimait par-dessus tout, observer les changements de couleur de l’eau, au gré de la météo. Du bleu azur en été, au gris souris les jours de pluie, en passant par un magnifique bleu ardoise, son favori, juste avant l’orage, elle ne se lassait pas de cette myriade de nuances.
Pendant que Lilly chantait à tue-tête, le véhicule tourna et emprunta une route étroite qui montait à flanc de montagne. Elle zigzagua entre les immenses villas toutes plus splendides les unes que les autres. Au bout du chemin, presque au pied des rochers, elle s’arrêta devant une résidence. La vieille bâtisse attirait tout de suite le regard, mais pas par sa beauté. Celle-ci détonnait en tout point dans le paysage moderne et luxueux alentour telle une poupée de porcelaine dans un magasin de pièces automobile. Des lézardes parcouraient les murs grisés par le temps et les intempéries. Les tuiles, à force d’être remplacées par des ardoises de récupération après chaque tempête, formaient un ensemble complètement désassorti. Haute de deux étages, la résidence était jumelée avec une exacte réplique d’elle-même. Certes, la bâtisse apparaissait imparfaite, mais qu’importe, Lilly s’y sentait bien. Elle appréciait être en hauteur et pouvoir jouir d’une vue imprenable sur le lac, mais surtout, elle n’avait aucun vis-à-vis. Condition sine qua non lorsqu’on cohabite avec un secret bien plus gros que soi.
Lilly Jacob, à bientôt vingt-cinq ans, faisait tout pour entretenir l’image de femme invisible qu’elle s’était forgée. Son premier atout était son physique passe-partout. Des cheveux châtains mi-longs, une peau ni bronzée ni pâle, une corpulence et une taille moyenne. Et pour passer encore plus inaperçue, elle s’était dotée d’une garde-robe ultra classique. Des jeans, des chaussures plates et des couleurs pastel. Seuls ses yeux sortaient un peu de l’ordinaire. De grands yeux verts très expressifs. Pour ne pas renforcer cette impression de regard pénétrant, elle se contentait de limiter le maquillage.
Du point de vue de ses collègues, de ses amis d’école et des quelques membres de sa famille, elle était tout à fait charmante, agréable et discrète. Des qualités plus ou moins naturelles à Lilly, mais qu’elle s’efforçait d’entretenir. Elle voulait à tout prix demeurer "la jeune fille sans histoires" aux yeux du reste du monde. Surtout, ne pas attirer l’attention, se noyer dans la masse, telles étaient les consignes.
Lilly se gara dans la cour et commença à grimper la volée de marches qui la séparaient de la porte d’entrée. Elle aperçut tout de suite sa voisine qui descendait les escaliers. Héline Leroux occupait le rez-de-chaussée du bâtiment qui comptait trois logements. La vieille dame venait de fêter ses soixante-dix-neuf ans, mais en paraissait au moins quatre-vingt-dix. Son apparence si frêle donnait l’impression qu’elle pouvait s’effondrer comme un château de cartes au premier coup de vent et de profondes rides marquaient son visage. Sa silhouette arquée l’obligeait à ne jamais se séparer de sa canne.
Peu de temps après son installation, Lilly avait remarqué qu’Héline ne recevait pas beaucoup de visites. La jeune femme s’était donc tout naturellement proposé de l’aider dans son quotidien. Toutes les deux avaient tout de suite sympathisé et Lilly se rendait tous les dimanches dans l’appartement à la décoration années soixante-dix, pour prendre le thé. L’endroit sentait un mélange de renfermé et d’eau de Cologne bon marché, mais Lilly ne s’en formalisait pas. Elle écoutait Héline raconter ses souvenirs de jeunesse, parler de son mari mort dix ans auparavant, de ses deux enfants qui vivaient loin d’ici et de ses petits-enfants qu’elle ne voyait pour ainsi dire jamais. Privée trop tôt de ces moments familiaux, Lilly appréciait cette petite routine et la joie que ressentait la vieille dame en la recevant, déteignait sur elle. En retour, la jeune femme lui avait appris à se servir d’un ordinateur et fait découvrir internet.
— Attendez, je vais vous aider, se précipita Lilly en remarquant la démarche hésitante de sa voisine.
— Ah bonjour Lilly. Non, non, ne t’inquiète pas pour moi, j’y arrive très bien. Il suffit que je prenne mon temps.
Mais Lilly était rapide et arrivait déjà à sa hauteur. Elle lui attrapa le bras et l’aida à descendre les quelques marches qui restaient.
— Où allez-vous comme ça ?
— Chez le médecin. Mes articulations me font encore souffrir. J’ai pris un abonnement chez le docteur, tu vois.
Lilly adorait la voix rocailleuse d’Héline. Un peu comme si elle avait été usée par les années.
— Il fallait me le dire, je vous aurais emmenée.
— Non, non, non, tu en fais déjà assez comme ça. Et en plus, j’ai droit à un taxi avec ma nouvelle complémentaire santé. Il faut bien que j’en profite, ce ne sont pas les privilèges qui nous étouffent à mon âge, tu sais.
Lilly sourit et acquiesça pour ne pas contredire sa voisine. Le taxi arriva, et la jeune femme reprit la direction de son appartement, situé au deuxième étage, sous les toits. Au premier vivait un couple de trentenaires plutôt discret, qu’elle ne croisait que très rarement. Lilly grimpa la volée de marches au pas de course, pressée de rentrer chez elle. Une fois la porte refermée, elle jeta ses affaires sur le carrelage clair et s’affala sur le canapé d’angle. Aussitôt, tous ses muscles se détendirent, comprenant que l’heure du repos était arrivée. Elle ferma les yeux, et savoura le silence, ce grand absent de ses journées à la crèche.
Le logement de taille modeste était plutôt confortable et chaleureux. Lilly l’avait acheté, quatre ans auparavant, avec l’argent que ses parents lui avaient laissé après leur mort. La pièce principale était spacieuse et lumineuse. Deux imposantes fenêtres illuminaient la salle de vie comme deux yeux, scrutant le paysage alentour. L’appartement bénéficiait d’une splendide vue plongeante sur les environs. En face, le lac brillait de mille feux et à droite, Annecy s’étendait, les pieds dans l’eau. Tout autour, les montagnes se dressaient tels de sombres géants entourant la ville de leurs grands bras protecteurs. Lilly avait toujours eu l’impression de vivre dans un écrin de paradis imprenable.
Après une soirée de farniente, la jeune femme éteignit la télévision. Elle s'accouda à la fenêtre ouverte afin de profiter de l’air frais aux légers relents de plantes aquatiques. La lune semblait jouer à cache-cache derrière d’épais nuages bas. « Parfait », songea Lilly en scrutant l’obscurité. Elle se dirigea vers sa chambre située de l’autre côté de l’appartement et ouvrit sa grande armoire. Elle plaça une chaise juste devant et grimpa sur l’assise. Sa main se glissa sur la plus haute des étagères et tâtonna à la recherche de son trésor. Elle rencontra un objet en métal qu’elle repoussa. « Pas ce soir ». Lilly continua sa prospection. Elle saisit enfin un crochet et tira afin de libérer sa prise. L’objet en question était une housse pour vêtements dont le cintre dépassait au sommet. Lilly l’accrocha à la porte de la penderie, se déshabilla et descendit la fermeture éclair.
Elle en retira d’abord un pantalon de cuir noir et mat. Il était brodé de fils dorés sur les côtés comme si des plantes y grimpaient, et s’entremêlaient pour former des courbes célestes. Vint ensuite un débardeur sombre dont les bretelles se croisaient dans son dos. Les étranges dessins en or s’y répétaient, rivières brillantes parcourant un champ de tissu obscur. Pour finir, Lilly enfila un blouson de cuir noir léger et cintré. Deux curieuses fentes étaient ouvertes sur les omoplates et une étoile à sept branches, un heptagramme, ornait l'arrière de la veste. Autour des poignets et le long des bras, les mêmes dessins s’entrelaçaient tels des serpents géants en pleine parade amoureuse.
Une fois habillée, la jeune femme récupéra, au fond de son placard, une grosse boîte en carton cachée sous une pile de couvertures. Elle en retira une paire de bottes sombres qu’elle enfila. Plates, hautes et très souples, elles avaient trois attaches dorées sur les côtés. Lilly s’apprêtait à quitter la chambre quand elle s’arrêta, hésitante. Après quelques secondes de réflexion, elle retourna fouiller dans le carton. Elle en sortit des gants noirs et glissa ses mains dedans. L’étoile y était à nouveau représentée, et un rond gris ornait la paume. Satisfaite, elle attacha ses cheveux en une queue-de-cheval haute et ouvrit la fenêtre de sa chambre. Elle inspira à plein poumon l’air chargé d’humidité à l’odeur de sapin et de mousse.
Au-dessus d’elle, la montagne ressemblait à présent à une masse sombre, presque menaçante. Lilly jeta un coup d’œil aux étages inférieurs pour vérifier que ses voisins n’étaient pas derrière la vitre. La lumière était éteinte chez madame Leroux. « Vu l’heure, elle doit déjà dormir ». Au premier, seule la faible lueur tremblotante de l’écran de télévision attestait de la présence des habitants. Quant à ceux de la bâtisse jumelle, elle ne pouvait les voir en raison des grands sapins qui la cachaient à leur vue. Satisfaite, Lilly grimpa sur le rebord de la fenêtre. Sous l’éclat d’un bref rayon de lune, deux ailes d’un or pâle apparurent dans son dos. Les plumes dorées scintillèrent quelques instants et frémirent lorsque le vent s’y engouffra.
La jeune femme profita d’une rafale, pour se propulser en avant et s’élever vers les nuages. Malgré les centaines d’heures de vol à son actif, les sensations étaient toujours aussi grisantes. L’adrénaline montait et elle sentait son cœur se décrocher. Sans ses lunettes de protection, la vitesse fit couler quelques larmes le long de ses tempes. Elle préféra ralentir pour ne pas perdre en visibilité, mais poursuivit son ascension afin de n’être vue par personne. Elle plongea dans le nuage cotonneux et en ressortit, sa tenue de cuir toute perlée d’eau de pluie. Lilly accéléra au-dessus des cumulus et, en quelques secondes, le vent de l’est l’avait séchée. Elle continua à virevolter au-delà de la brume apercevant par moments, entre deux nuages, les lumières de la ville. Elle grelotta sans ralentir pour autant, grisée par le sentiment de liberté que lui offrait la vitesse. Une sensation incomparable, le genre qui vous emmène au septième ciel et fait paraître tout le reste insignifiant.
Lilly allait sur ses onze ans quand elle avait découvert sa différence. Elle s’était souvent sentie un peu à part, sans toutefois réussir à définir pourquoi. Elle n’avait aucune difficulté à se faire des amis. Sa mère lui disait tout le temps qu’elle était douée avec les autres. Avide de tisser des liens, elle ne pouvait pas s’empêcher d’aller vers les gens, mais avait parfois du mal à les comprendre. Un sentiment qu’elle avait pris l’habitude de garder pour elle. En découvrant un jour qu’une paire d’ailes avait poussé dans son dos, elle avait été terrifiée.
Ça s’était passé en pleine nuit. Elle s’était réveillée avec une sensation désagréable derrière les épaules. Elle avait cherché à écarter la peluche fautive, mais ses doigts avaient rencontré… des plumes ! En découvrant l’impossible, une peur panique s’était emparée d’elle avant de se muer en crise d’angoisse. Comme dans les films, elle s’était pincée pour s’assurer qu’elle ne rêvait plus. Les mains tremblantes, son pyjama rose trempé de sueur, elle avait cherché à s’en débarrasser en tirant dessus. En pleurs, elle s’était écroulée sur la moquette. Elle avait craint se transformer en une de ces créatures effrayantes qui peuplaient ses dessins animés. Pour se calmer, elle s’était forcée à respirer lentement. Elle avait fermé les yeux et avait prié pour que ces ailes disparaissent, et le miracle s’était produit. Un soulagement à la hauteur de son angoisse. Elle avait inspecté son dos dans un miroir et découvert deux marques noires, semblables à des vagues stylisées, là où les ailes étaient apparues. Pendant le reste de la nuit, elle avait tenté de les dissimuler. Elle avait fini par réussir avec sa simple volonté et beaucoup d’efforts. Avec une intense concentration, elle arrivait à faire apparaître ou disparaître ces signes, mais aussi ses ailes selon son bon vouloir.
Elle n’en avait parlé à personne, pas même à ses parents. Bien que très à l’écoute de leur fille unique, et plutôt compréhensifs, ces derniers avaient une sainte horreur de tout ce qui ressemblait de près ou de loin à de l’inexpliqué. Dotés d’une pensée très cartésienne, ils détestaient les histoires surnaturelles.
Une sorte de paranoïa avait alors commencé à s’installer dans l’esprit de Lilly. Elle avait l’impression que tout le monde la dévisageait. Avait-on tatoué le mot "monstre" sur son front ? Sa plus grande crainte : que quelqu’un se rende compte de son pouvoir et l’emmène loin de sa famille pour l’étudier, ou pire encore, l’exhiber comme une bête de foire. Pendant plusieurs semaines, elle n’avait pas osé prendre son envol. Pourtant, au fond d’elle, Lilly avait très envie de savoir ce que ressentaient les oiseaux. Elle voulait frôler les nuages, danser avec les étoiles et respirer l’air des cieux noirs.
Une nuit, sa curiosité l’emporta. Après avoir vérifié que ses parents dormaient, elle s’était hissée sur le rebord de la fenêtre de sa chambre et s’était lancée. Elle avait plané deux secondes avant de finir dans le pommier du jardin. Par chance, ses premiers voisins se trouvaient à une centaine de mètres de sa maison.
Depuis, elle avait pris l’habitude de s’entraîner régulièrement et était vite devenue la reine des cieux. Petit à petit, elle avait appris à aimer ce don qu’elle pensait unique et s’était découvert d’autres capacités tout aussi extraordinaires. Avec le temps, elle ne voyait plus ses particularités comme une malédiction, mais comme une bénédiction, une faveur d’exception. Sa vie s’était poursuivie ainsi dans une routine peu banale : collégienne la journée, apprenti oiseau la nuit. Malgré tout, elle hésitait souvent à en parler à ses parents. Le soir, elle se couchait avec la ferme intention de tout leur dire, mais le lendemain sa peur la rendait muette. Ne pouvoir partager son secret avec personne la rongeait de l’intérieur. Elle savait que bientôt il faudrait tout leur révéler. Un jour, elle n’y tiendrait plus.
Un évènement, l’année de ses quinze ans, était venu tout bousculer. Son père et sa mère étaient morts dans un accident de voiture. Lilly s’était sentie anéantie, comme égarée dans les ténèbres. Sa tristesse avait pris toute la place dans son esprit et elle avait perdu son beau sourire. Pour ne rien arranger, elle avait été obligée de quitter sa maison, ses repères et tous ses souvenirs. Un déchirement supplémentaire dont elle se serait bien passée.
Elle était alors partie vivre chez ses grands-parents, près d’Annecy. Accablée de chagrin, elle n’arrivait pas à surmonter sa peine malgré toute la bonne volonté des membres de sa famille. Eux-mêmes très affectés, ils avaient du mal à apaiser la tristesse de l’adolescente. Lilly s’était sentie seule, perdue, comme si ses cauchemars avaient pris vie, et ce, pour l’éternité. Afin de ne pas sombrer dans la dépression, elle s’était résolue à découvrir qui elle était et d’où lui venaient ses dons. Ses parents en avaient-ils eu eux aussi ? Ou un lointain ancêtre ? Cette quête d’identité lui occupait l’esprit et lui donnait un but. Pendant qu’elle épluchait tous les ouvrages de la bibliothèque, au moins elle ne pensait pas à sa peine. Sa réponse, elle la trouva, mais pas dans les livres.
Un soir, alors qu’elle avait enfin réussi à se dégager un créneau pour voler en toute discrétion, elle avait senti une présence derrière elle. Elle s’était retournée et avait aperçu… une jeune femme. Pour Lilly qui s’était toujours crue unique, le choc avait été violent. Laura, celle qui l’avait suivie dans les airs, lui avait appris qu’elle était loin d’être un cas isolé. Lilly découvrit ainsi qu’il existait des milliers d’autres individus aux dons identiques aux siens. Ces derniers vivaient bien organisés au sein d’une communauté appelée "la Communauté des Sphinx". Laura était d’une gentillesse extrême. Elle l’avait prise sous son aile et guidée au cœur de ce nouveau monde. Les codes et les règles qui régissaient cette petite société étaient nombreux et complexes, aussi Laura passa de longues soirées à les lui enseigner. Elle lui apprit tout ce qu’elle devait savoir avec douceur et patience, jusqu’à faire d’elle une Sphinx à part entière. C’est de cette façon que Lilly avait repris goût à la vie.
L’air était froid à cette altitude et Lilly commença à frissonner. Bien que doublée, sa veste en cuir ne la protégeait pas de la brise glaciale autant qu’elle l’aurait souhaité. La jeune femme redescendit un peu et se retrouva dans la brume d’un nuage. Elle remarqua alors une ombre passer juste au-dessous d’elle. Inquiète, elle scruta les alentours à la recherche de la silhouette qui avait à présent disparu. Elle sentait sa présence, la chose ne devait pas être loin. Les battements de son cœur s’accélérèrent et déclenchèrent une poussée d’adrénaline qui mit tous ses sens en alerte.
— Bouh !!
Une jeune Sphinx aux ailes dorées et aux cheveux aussi noirs que la nuit venait de surgir devant elle. Surprise, Lilly avait crié et freiné brutalement, manquant de perdre son équilibre aérien.
— Non, mais ça va pas Zoé ! T’es folle ou quoi ? J’ai failli faire une crise cardiaque, gronda-t-elle.
— Ah, ah, t’aurais dû voir ta tête ! Trop marrant, répliqua la nouvelle venue en faisant un looping arrière.
Zoé Flores était la meilleure amie de Lilly. Toutes les deux avaient le même âge et s’étaient connues à l’arrivée de Lilly dans la Communauté. Pendant la visite du quartier général des Sphinx de la région d’Annecy, Laura lui avait expliqué que dorénavant, elle devrait s’entraîner ici pour apprendre à maîtriser ses dons. Lilly savait déjà les utiliser un minimum, mais s’était vite rendu compte qu’elle avait accumulé beaucoup de retard comparé à ses petits camarades. Elle avait donc entrepris de s’exercer dès qu’elle le pouvait. C’est ainsi qu’elle avait rencontré Zoé. Cette dernière avait repéré les lacunes de la nouvelle venue et avait proposé de l’aider à se perfectionner. Les deux adolescentes s’étaient tout de suite entendues et de forts liens d’amitié s’étaient tissés entre elles. Zoé, incroyable boute-en-train, aimait par-dessus tout plaisanter. Elle ne manquait jamais une occasion d’amuser sa nouvelle amie au regard si triste, et s’en faisait même un devoir. Ensemble, elles partageaient toutes les choses merveilleuses qui leur arrivaient. Lilly retrouva petit à petit sa joie de vivre aux côtés de l’apprentie Sphinx hyperactive. Elle pouvait enfin être elle-même. Sachant que ses grands-parents finiraient par poser des questions sur ses absences, elle s’était inventé d’intensifs cours de danse pour pouvoir se rendre au QG plusieurs fois par semaine.
— J’étais sûre que je tomberais sur toi ce soir, continua Zoé.
— Hum, grogna Lilly pas encore tout à fait calmée.
Zoé était la fille la plus gentille, mais la plus gaffeuse que Lilly ait jamais rencontrée. Débordante d’énergie, elle faisait sans arrêt des bourdes sans se rendre compte que parfois, elle frisait la catastrophe. Un jour, lors d’un entraînement, elle avait fait disjoncter tout le QG en détruisant un des appareils de sécurité. Le local technique avait même failli brûler.
Malgré ces quelques incidents, son habileté à manier l’épée était incomparable et elle surpassait maintenant presque tous les membres du QG, hormis peut-être Laura. Elle maîtrisait cette discipline aussi bien qu’un champion du monde d’escrime. Malgré tout, Zoé passait encore de longues heures sur le tatami à répéter des enchaînements que Lilly ne comprenait pas toujours. Cette dernière aimait regarder son amie bouger, comme si celle-ci dansait avec son arme.
Traditionnellement, les Sphinx apprenaient à utiliser une lame dès leur entrée dans la Communauté. Quand Lilly avait fait connaissance avec ses congénères, elle s’était étonnée de cette coutume, mais s’y était pliée, avec plaisir. Sans ses entraînements intensifs avec Zoé, elle aurait eu bien du mal à combler ses lacunes. Les apprentis Sphinx s'exerçaient tout d’abord avec un simulacre de sabre en bois et une fois les bases acquises, une lame véritable, aux airs d’Excalibur. À la fin de sa formation, Lilly avait reçu sa propre épée gravée à son nom et décorée selon sa personnalité. Un vrai moment de fierté et d’émotion. Ses débuts d’épéistes avaient été si chaotiques qu’elle avait cru ne jamais y arriver.
— Si j’avais eu mon arme, j’aurais pu te décapiter, enchaîna Lilly.
— Tu parles. Je sais très bien que tu la laisses chez toi quand tu voles comme ça.
Les Sphinx n’avaient le droit de porter leur épée que lors des exercices ou des évènements officiels, mais Zoé l’emmenait avec elle partout où elle le pouvait. Lilly la soupçonnait même de dormir avec. Ce soir encore, elle avait repéré la lame dans son fourreau, accrochée à la ceinture de son amie.
— Je vois pas à quoi elle pourrait me servir ici, à part blesser ma meilleure amie qui s’amuse à me faire des blagues stupides, la taquina Lilly.
— Bah, on sait jamais.
— Oui t’as raison, on n’est pas à l’abri d’un pigeon terroriste.
Zoé marmonna quelque chose à propos de ce qu’elle pourrait faire subir à ce pauvre volatile et c’est en plaisantant que les deux complices repartirent ensemble dans un concours de cabrioles aériennes. Après plusieurs minutes à virevolter parmi les nuages, elles s'installèrent au sommet de l’une des montagnes environnantes pour une courte pause. À cette hauteur, elles pouvaient profiter de la vue partiellement dégagée que les lumières autour du lac rendaient féerique. Assise sur la roche humide, Lilly se frotta les bras pour tenter de se réchauffer.
— Tu viens t’entraîner avec moi vendredi soir ? demanda Zoé.
— Pourquoi pas oui. Il faudrait pas que je perde la main.
— Je vais manger chez mes parents après. Tu veux venir ? Ils seraient contents de te voir.
— Avec plaisir oui.
Depuis qu’elles se connaissaient, Lilly s’était souvent rendue chez les parents de Zoé afin d’y partager un repas ou d’y passer un week-end. Tous deux médecins, ils étaient d’une gentillesse incomparable et acceptaient très bien la petite particularité de leur fille. Outre ses longs cheveux lisses, Zoé avait hérité de nombreux traits physiques de sa mère d’origine asiatique, comme ses yeux noirs en amande. De son père, elle tenait surtout le caractère. Avec eux, Lilly oubliait pour un instant son chagrin, mais en repartait avec un sentiment de manque encore plus vif. Elle adorait ses grands-parents, mais même avec toute la bonne volonté du monde, ils ne parvenaient pas à combler cette absence. Chez Zoé, elle retrouvait l’ambiance familiale et joyeuse qui lui manquait.
Alors que les deux jeunes femmes continuaient leur discussion, un bruit se fit entendre derrière elles.
— C’est pas moi, s’exclama tout de suite Zoé en levant les mains en signe d’innocence.
— Je me doute oui, s’agaça Lilly.
Elle se releva et s’approcha sur la pointe des pieds de la source du bruissement. Sa respiration s’accéléra pendant qu’elle scrutait l’obscurité. Même à plus de mille mètres d’altitude, sa crainte de croiser quelqu’un persistait. La Communauté des Sphinx avait perduré grâce au secret et il devait continuer à en être ainsi. Lilly plissa les yeux, mais elle ne parvint pas à distinguer quoi que ce soit. Elle tendit alors sa main droite devant elle. Dans sa paume, une étoile à sept branches, entourée d’un cercle, apparut dans une lueur brillante. L’éclat s’intensifia jusqu’à masquer l’heptagramme. Un faisceau, légèrement doré, jaillit et illumina les alentours. Le rayon était passé sans difficulté à travers le fin tissu à l'intérieur de son gant. Une petite biche, effrayée par la soudaine clarté, prit la fuite entre les arbres, cassant quelques branchages au passage. Rassurée, Lilly fit disparaître sa Lumière et retourna s’asseoir près de son amie. Toutes les deux reprirent le cours de leur conversation, comme si de rien n’était.
Le froid s’intensifia et rappela aux deux Sphinx qu’il était temps de rentrer.
— On fait la course jusqu’à l’abbaye ? proposa Lilly.
— Si t’as pas peur de te faire battre à plate couture, la railla Zoé en se mettant déjà en position.
Elles croisèrent leur regard et se sourirent. Après avoir compté jusqu’à trois, elles s’élancèrent vers la vieille bâtisse qui dominait la ville et foncèrent à pleine vitesse en direction du clocher pointu qui semblait vouloir piquer les astres. Lilly arriva la première et en profita pour narguer Zoé, histoire de se venger de la farce dont elle avait été la victime un peu plus tôt. Les deux amies se souhaitèrent une bonne nuit et chacune reprit la direction de son domicile. Lilly se coucha avec l’impression que toutes les étoiles du ciel étaient tombées dans ses yeux.