
Chapitre 1
Il est huit heures du matin, j’ai rendez-vous dans trente minutes avec ma nouvelle psychologue. J’espère qu’elle sera plus professionnelle que l’ancienne. D’ailleurs, je suis bien content qu’elle soit partie à la retraite. Son chignon grisonnant et ses lunettes tombantes sur le bout de son nez ne me manqueront pas, pas moins que son regard accusateur plein de jugement au fil de nos séances. A ses côtés, je n’ai jamais réellement réussi à me livrer, pourvu que les choses changent. Je croise les doigts.
J’enfile une veste et des chaussures, saisis mes clés et ferme la porte d’entrée. Le temps est doux, les oiseaux commencent à chanter et le soleil à se lever sur notre petite ville paisible. Enfin paisible, tout dépend dans quel quartier vous habitez ! Selon où vous poserez vos valises, l'ennui n’est pas prêt de vous tomber dessus. Comme partout, d’un quartier à l’autre, l’ambiance peut radicalement changer.
Quinze minutes de marche me séparent de mon rendez-vous, j’ai de l’avance, je m’arrête boire un café et saluer mes voisins qui se rendent chaque matin dans ce bar avant d’aller bosser. Tel un rituel bien installé.
Salut Marcel ! Comment vas-tu aujourd'hui ?
Bien et toi ? En balade ?
J’ai rendez-vous dans le coin. Un café s’il vous plaît, demandais-je au serveur.
Alors quoi de prévu pour le weekend ? Il va faire beau à ce qui paraît, dit-il en regardant à l’extérieur.
J’en sais rien. Tu sais, nous on vit un peu au jour le jour ! Je verrais avec madame ! Allez j’y vais, j’étais en avance et si je reste à papoter avec toi, je vais faire un bon retardataire !
J’ai posé ma tasse sur le comptoir, salué Marcel et j’ai continué mon chemin. J’arrivais quelques minutes plus tard devant ce grand porche en bois, le cabinet était au deuxième étage. Je ne connaissais que trop bien ce chemin.
“Ascenseur en panne”, indique un panneau, en mon fort intérieur je me demande quand est-ce qu’il n’est pas en panne, j’espère que les propriétaires ne paient pas trop de charges pour ce dernier, ça serait une vraie arnaque ! J’arrive devant la porte après avoir monté les deux étages à pied. Elle doit encore être en consultation, je patiente dans la petite salle à droite, une fenêtre donne sur une jolie petite place pleine de charme. Une rue pavée à la française avec des arbres impeccablement taillés. Quelques chaises blanches sont réparties dans cette petite pièce, les murs sont crème et ornés de quelques tableaux. Un style moderne et épuré ! Le changement se voit jusqu’ici ! Adieu l’ambiance rétro des années soixante dix, place à la modernité des années deux mille.
Jean-François, m’appelle la jeune femme qui se tient à l’entrée.
Oui, bonjour. Je récupère mes affaires posées sur la chaise à ma droite et la suit.
Enchantée, je vous laisse prendre place sur le fauteuil dit-elle en me désignant ce dernier.
Je suis les consignes, m'assois sur le fauteuil en question. Elle m’explique qu’elle reprend le cabinet à la suite du Docteur Jaspi, partie pour une retraite bien méritée. Est-ce qu’elle le pense vraiment ? Je n’en sais rien, peut-être ne la connaît-elle même pas, dans ce cas j’imagine qu’il s’agit d’une simple politesse.
J’ai pris soin de lire votre dossier, mais dans un souci de compréhension et pour me permettre de vous suivre dans les meilleures conditions, je vous propose qu’on reprenne tout, ensemble, depuis le début. Vous êtes d’accord ? me demande-t-elle.
Ok. C’est vous qui décidez, de toute façon je n’ai vu le docteur Jaspi que pendant deux mois, on peut bien tout recommencer… je n’étais pour ainsi dire, plus à deux mois près, cela faisait des années que je traînais mes valises.
Alors je vous écoute, dans un premier temps je vous laisse vous présenter ? Elle ouvrait son petit carnet sur une page vierge, prête à prendre ses premières annotations.
Jean-François, 46 ans, né à Maubeuge en 1979. Je suis marié depuis une petite quinzaine d’années et je suis chauffeur routier. Ma vie a été un calvaire pendant mon enfance, et aujourd’hui j’ai décidé de me prendre en main et de tenter de m’en sortir coûte que coûte.
A son tour elle s’est présentée, elle s’appelle Pauline, fraîchement arrivée dans notre belle région pour des raisons personnelles. Elle est originaire du sud de la France, vers Montpellier où elle a fait ses études et ouvert son premier cabinet.
Très bien Jean-François, je vous remercie. Maintenant que les présentations sont faites, je vous propose qu’on en vienne au vif du sujet. Qu’est-ce qui vous amène devant moi ? Racontez-moi.
J’ai eu un moment d’arrêt, par où commencer ? J’avais réalisé cet exercice tellement de fois, que je ne savais plus par où prendre les choses, par quelle étape commencer, dans quel ordre.
L’histoire, celle de ma vie, celle qui m’a brisée et que j’essaie de vaincre, ma reconstruction personnelle se joue ici, dans ces dix ou douze mètres carrés, face à une inconnue. J’ai ce besoin viscéral de vider mon sac, de me défaire de ces choses trop lourdes à porter, alors je m’ouvre, doucement, prêt à lui confier mes blessures les plus profondes, les plus intimes.
J'inspire, puis je commence.
Ma mère s'appelait Catherine. Je dis bien “s’appelait” car elle est décédée à l’âge de cinquante-quatre ans, une leucémie. J’étais passif, je racontais cela comme un simple constat, un robot, sans une once d’émotion, avant de reprendre. Elle est née en 1963, soit cinq ans plus tard que mon père, ou plutôt devrais-je dire mon géniteur. Pierre de son prénom. J’ai un frère et une sœur, nous avons tous deux, deux ans d’écart. Je suis le plus jeune, le petit dernier, celui que personne ne voulait, l’enfant qui s’est pointé sans rien demander, qu’on avait pas programmé, et peut-être même jamais aimé, qui sait. Tout commence quand j’ai trois ans, l’âge de l'innocence. Ma mère, cette femme blonde de taille moyenne qui, selon les cours des choses, aurait voulu que notre bonheur nous a maltraité. Nous sa fratrie, sa chair, son sang. Nous étions loin de la mère aimante et bienveillante, hélas… Comme tous les enfants, nous n’avons pas toujours eu un comportement exemplaire,mais quel enfant de trois ans n’a pas le droit à un faux pas ?
Je posais mes questions à voix haute, comme si j’attendais une réponse. J'avais le regard dans le vague, se projeter à ces moments de ma vie, me rappeler à tous mes souvenirs blessants, une nouvelle fois, une fois de plus, plonger au fond de mes entrailles.
Je savais qu’en venant ici j'allais faire jaillir du plus profond de mes abîmes, tout ce qui m’avait anéanti, blessé, traumatisé.
Pour ce qui est de mes frères et sœur, elle s’adonnait volontiers aux coups de ceintures dans l’espoir de les remettre dans le droit chemin, de leur faire comprendre leur mauvaise action, mauvais choix. Pas certain que la douleur aide à prendre conscience des choses, mais c’était sa technique, et nous n’étions pas là pour la juger, ni elle, ni sa façon de faire. Nous avons subi ses excès de colère, dans le silence, pour surtout ne pas intensifier ses accès de colère.
Moi, j’avais plus régulièrement le droit aux baffes et aux orties, ne me demandez pas le fond de la raison, je ne l’ai jamais su. J’avais mal, je ne comprenais rien, mais ces gestes faisaient partie de notre quotidien, de nos habitudes de vie. C’était ainsi.
Quelle différence fait-on entre un enfant battu et un enfant maltraité ? La souffrance est-elle différente ? Les façons d’en guérir varient ?
Je regardais mes mains, elles étaient devenues moites, un sentiment de honte m’inonde, que pense cette jeune face à moi ? Est-ce que mes propos la choquent ? Elle doit être formée à entendre ce genre de discours, mais je ne peux m’empêcher de penser à ce qu’elle pense, elle. Je marque un silence avant de poursuivre.
Un jour, alors que nous rentrions du cinéma, ma mère s’est mise dans une colère noire. La vraie, celle qui vous fait trembler de tout votre corps. La raison ? Nous avions eu le malheur de demander aux gens assis à nos côtés des bonbons. Elle n’a pas supporté, sur le coup, elle n’a pas bronché, sans doute parce que nous n’étions pas seuls, il y avait du monde autour de nous. Une fois à la maison, elle a attrapé une poignée d’orties, et s’en est servi pour me punir. Elle m’a ainsi fouetté avec ce bouquet, comme si cela allait m’aider à comprendre que mon action n’était pas celle attendue. Les autres ont eu le droit aux traditionnels coups de ceinture. C’est un exemple parmi tant d'autres, si vous saviez… Je ressens encore cette sensation de démangeaison sur mon corps après ses accès de colère.
Je reprends mon souffle, je marque une pause nécessaire. J’observe la pièce dans laquelle je me situe, puis j’y retourne.
C’est à force de vivre ces situations que mon frère, plus grand que moi, a demandé au juge des affaires familiales pour que mon père puisse avoir notre garde. Il voulait qu’on soit éloigné de ma mère et de ses pratiques douteuses, maltraitantes. Il pensait avoir trouvé la solution pour nous permettre d'accéder à une enfance simple, banale.
Si je comprends bien, me coupe-t-elle, vos parents sont séparés ? Elle tournait ses feuilles à la recherche des informations qu’elle avait pu avoir de sa prédécesseur.
Tout à fait, nos parents étaient divorcés. Je ne pourrais vous dire si c’était une bonne chose, mais cela à permis de sortir des griffes de notre bourreau, ma mère. Du moins, ça, c’était ce qu’on croyait. Si seulement les choses avaient été si simples… ai-je soupiré discrètement. Devant l’étendue de la situation, le juge n’a pas hésité et a transféré notre garde à Pierre, notre père. Moi j’étais petit, trop petit pour donner mon avis, pour savoir où je voulais aller, avec qui, trop petit pour être consulté. Alors j’ai suivi le mouvement, suivi ce frère qui pensait avoir tiré la sonnette d’alarme et nous avoir sauvé. Il a sûrement pensé bien faire mais en réalité l’enfer ne faisait que de commercer. Les coups de ceinture de ma mère et les orties, sans oublier les nombreuses baffes n’étaient rien face à ce qui m’attendait.
Continuez, je vous prie m’invita Pauline voyant que j’avais cessé de m’exprimer.
Nous avons donc changé de domicile et gagné celui de mon père, de sa nouvelle femme et son fils. Ils vivaient tous les trois, et d’extérieur, on aurait pu se dire qu’ils étaient une famille banale. Tout se passait bien, du moins en apparence. Les premières années ont été plutôt calmes, au regard de ce qui m’attendait par la suite. En grandissant, j’ai compris que mon frère avait des rapports sexuels avec ma soeur et la femme de mon père, ma belle-mère. “Belle” ce qualificatif qui dénote tellement fort avec la réalité que nous avons vécue…J’en ai encore du mal à la qualifier ainsi aujourd’hui.
Donc tout se passait bien chez votre père ? Du moins pour vous ? me demande préciser Pauline en regardant sa feuille sur laquelle elle notait des détails de mon histoire.
Jusqu’à mes onze ans, effectivement on peut dire cela lui ai-je confirmé.
Que se passe-t-il à partir de ce moment précis ? m’interroge Pauline.