
Au commencement, les âmes errent dans Keugant, le cercle du chaos, où seul Dieu existe. Puis elles s’incarnent dans Abred, le cercle de la vie terrestre. Elles doivent y accomplir leur destinée. Si elles échouent, elles retournent dans Keugant jusqu’à ce que Dieu leur permette de se réincarner à nouveau en Abred, dans une autre vie, un autre corps.
Le cercle ultime Gwenwed, ou le monde blanc, les attend. Promesse de félicité jusque dans l’éternité.
Gwenwed est affranchi du temps et du changement. Il est également l’éther, le cinquième élément, dans lequel rayonne la lumière divine.
Chapitre 1 : Surprise au clair de lune
Mardi 21 mars 2023
À pas feutrés, je m’éclipse de l’appartement où mon compagnon, Axel, dort à poings fermés. Je dévale l’escalier, me précipite dans mon véhicule. Bientôt l’heure de pointe épinglera les automobilistes sur la route, histoire de les stresser, de leur donner de l’urticaire qui évoluera probablement un jour en ulcère. Cette triste perspective m’incite à appuyer sur l’accélérateur.
Vannes, je le déplore, croît sur le modèle des agglomérations voisines. Qui dit population accrue dit circulation tendue. Mon lieu de résidence au cœur de la ville sonne comme une punition. Il faut en vouloir pour choisir de vivre serrés, les uns contre les autres, dans les miasmes et les bruits de ses voisins. Mais la vie de couple exige quelques compromis. Axel a la phobie des grands espaces. Enfant, il s’est perdu en forêt. Livré à la nuit noire, il lui aura fallu patienter vingt-quatre heures avant d’être retrouvé. L’épreuve l’aura marqué.
Moi, je me sens si vivante quand le calme m’enveloppe, loin du brouhaha citadin. Expectative bientôt comblée, à l’approche de Carnac. En cette saison, les intempéries découragent les touristes. La rivière humaine maintient sa décrue pour mon plus grand bonheur. Une accalmie appréciable pour quelques semaines encore.
Arrivée à destination, je laisse nos bureaux sur la gauche et longe l’enfilade d’alignements mégalithiques érigés entre 5000 et 2000 ans avant notre ère. Dolmens, menhirs, alignements, tumulus composent cette foule tranquille qui occupe la majeure partie de mon temps. Ma journée débutera par des analyses au Manio, connu pour son Quadrilatère et son Géant. L’état de ce dernier me préoccupe en raison de son rythme d'érosion élevée. Si une pancarte interdit aux visiteurs de lancer des cailloux sur le menhir, une légende les y encourage. Il suffirait que l’un d’eux reste en équilibre sur sa tête pour que les vœux formulés se réalisent. Ceci n’explique pas sa dégradation, pour autant.
Stationnée sur un parking proche du site, je descends de ma voiture. Une bourrasque d’air frais m’accueille. Surprise par cette accolade vivifiante, je sonde le ciel. Derrière les nuages gris perce un soleil déterminé. Le vent, venu du Nord-Est, balaie le ciel de ses envahisseurs. Je devrais pouvoir me passer de mon ciré.
Munie de ma sacoche à outils, j’emprunte le sentier des visiteurs bordé d’une mosaïque végétale. Fougères, ajoncs, genêts, vergerettes et houx se côtoient sous l’égide des chênes, des châtaigniers, des pins. Enveloppée d’air pur, coupée du monde, je frissonne de bien-être. Des constellations de fleurs jaunes déployées par les ajoncs diffusent leurs premières notes de noix de coco. Les passereaux chantent le retour du printemps en virevoltant d’un arbuste à l’autre. Une phalène blanche aux ailes luisantes me devance en slalomant. Ici vraiment, tout s’aligne de beauté. Nos mesures protectrices, intactes, affichent avec humilité la préciosité du site.
Deux minutes de marche sur le chemin en lacet me conduisent au Géant. Du haut de ses six mètres cinquante, il patiente sur sa parcelle, prêt à se soumettre à mon diagnostic. Je vais prendre son pouls, le mesurer, l’ausculter, déclarer la guerre aux invasions microbiennes. D’une main, je teste son ancrage au sol. Pourvu d’une base solide au calage rassurant, d’une répartition de masse équilibrée, il assume sa stature de roc. Comme j’en ai l’habitude, je m’installe sur sa gauche, près du muret sur lequel je dépose mes affaires. Ordinateur, appareil photo, scalpel et mires* rejoignent mon manteau, mon foulard. J’aime enchaîner mes gestes, libre de mes mouvements. Avant de rentrer dans le vif du sujet, je contourne le site, disposée comme toujours à m’en imprégner. Je sillonne le Quadrilatère érigé sur la droite, à cinquante mètres. Le besoin d’appréhender l’espace, de cerner l’environnement rend cette phase d’observation incontournable. Vue et toucher comptent parmi mes principaux outils.
Lorsque je constate l’agrandissement des fissures, des boursouflures sur les pierres ou une colonisation biologique, ma mâchoire se contracte, mon front se plisse. Mon devoir se dresse comme un impératif devant leur dualité fascinante. Si fortes pour avoir traversé les âges et si fragiles, car livrées aux éléments, elles s’usent, rapetissent comme de vieilles Bretonnes sous le poids des années. Les chiffres suffisent à justifier mes interventions.
Refoulant mes pensées vagabondes, je consulte mes fiches précédentes sur le Géant. La prise de mesure me permet de procéder aux comparaisons. Je vérifie l’apparition d’éclatements, d’efflorescences* ou d’encroûtements. Or de nouveaux dépôts, minéraux ou organiques, se sont agglomérés à la roche, avec une amplification des desquamations dans les creux. La pierre se désagrège, sa couche inférieure devient sableuse. Mais le plus marquant résulte d’un facteur anthropique. Selon mes calculs, leur surface brillante a crû de vingt pour cent. J’en conclus à un accroissement des appuis. Songeuse, j’effleure la surface. Que les légendes nous compliquent la vie avec leurs promesses de miracles. Le pouvoir régénérant du Géant, une autre de ses vertus, incite les gens à s’y adosser. En résulte un lissage, similaire à celui qui me fait face.
Me reste aussi à étudier sa circonférence. Sans lien apparent avec l’activité humaine, mes mesures m’indiquent une nouvelle réduction de masse. J’analyse sans tarder ses voisines, la Pierre Carrée et la Pierre de la Fertilité. Malgré leur emprise au sol, elles résistent à l’érosion, au lessivage du terrain induit par les pluies abondantes. Je me dirige vers le Quadrilatère, le contourne avant d’analyser ses deux pierres formant une arche. Là aussi, de façon étrange, la roche subit une altération accélérée. Le reste du Quadrilatère résiste, lui, au phénomène. Main posée sur une hanche, je fronce les sourcils. Certaines de mes pierres souffrent d’un mal inhabituel. J’ai beau chercher, analyser, l’explication m’échappe. Comme la clé d’une énigme ensevelie sous les sédiments de la mer Noire.
Mes photos sélectionnées, mes données enregistrées, je rassemble mes affaires et m’empresse de regagner nos locaux. Des cas identiques pourraient m’éclairer. Rien ne résiste aux chiffres. Ils me fascinent et me rassurent. Avec eux, c’est une histoire qui dure. Ils offrent une aide précieuse à la préservation des sites remarquables.
Une maison bretonne accueille en son rez-de-chaussée nos bureaux, tandis que notre salle de réunion et notre salle de pause se situent à l’étage. Je salue mes collègues et m’attelle à la tâche. Hélas, aucun rapport ne fait mention de cas d’érosion similaire. La consultation de nos bases de données me laisse sans réponse, un élément me manque pour identifier la source du phénomène.
Au dîner, j’aborde le sujet avec Axel :
— Dis-moi pourquoi certaines pierres voisines, de même nature, s’érodent moins vite ? Les appuis humains ne peuvent expliquer un tel écart.
— Fulgora, la déesse de la foudre, s’est amourachée du Géant et le pauvre en pâtit !
— Merci pour cette brillante déduction !
Bien que pragmatique, Axel vit ses jeux à cent pour cent. Il les appose en filigrane sur la réalité. Cette capacité à contourner le flou, l’obscur ou l’insipide, à renfort de fantastique, je dois l’avouer, m’interpelle.
Comme chaque soir, je prépare mes vêtements pour le lendemain. Or un accessoire essentiel manque à ma pile : mon foulard. Sacoche sens dessus dessous, poches retournées, j’en arrive à la conclusion que je l’ai oublié à Carnac. Si l’attrait pour les chiffres me caractérise, l’étourderie aussi. Guère motivée à l’idée de ressortir, je m’y astreins car ce carré, j’y tiens. Et c’est rien de le dire. Symbole d’une époque parfaite, sans doute idéalisée, il me suit comme un doudou. Un cadeau de mon père à ma mère Béatrice, à l’occasion de ma naissance. Un superbe Longchamp. En grandissant, j’ai commencé à voir dans ses chevaux au galop un modèle à suivre. Une invitation à avancer qui fonctionne plus ou moins bien selon mon humeur.
Chez nous, en un jour tout a basculé, l’équilibre de notre trio s’est rompu. Avant de nous quitter, ma mère a déposé le fameux foulard sur mon lit. L’accompagnait une lettre que j’ai lue plus tard. Une lettre dont les mots me restent en travers de la gorge. Ils exprimaient son mal-être, son besoin d’accomplissement. Des concepts obscurs pour une enfant. Yvan et Béatrice, ça fonctionnait pourtant bien sur le papier. Ma génitrice a préféré en modifier la trame. Elle s’est évaporée pour suivre une illuminée, soi-disant une amie. Quel manque de discernement ! Depuis quand une amie éloigne-t-elle une mère de famille des siens ? Pire : dans l’objectif d’intégrer une communauté du fin fond de l’Ardèche, en quête de nirvana. A-t-elle envisagé, une seconde, l’impact sur les siens ? Qu’ils guetteraient les grincements de la porte d’entrée, les sonneries du téléphone jusque dans leur sommeil, tenus par l’espoir permanent de la voir réapparaître ? Mon père a entamé des recherches avant de se résoudre à l’inévitable. Elle ne reviendrait pas. Au demeurant, quelle loi contraignait une mère de famille à résider sous le même toit que sa famille ?
Au bout de quelques années, nous avons quitté la maison familiale. Une page méritait de se tourner.
J’informe donc Axel de mon départ. Installé dans le bureau, concentré sur son jeu, il dresse son pouce droit dans les airs. Pourquoi se fatiguer avec des mots ? Au moins, on s’évite les disputes. Entre nous, le naturel prévaut. Il concourt à notre bonne entente.
Mes phares ouvrent la route sous une nouvelle lune. Prise par l’envie d’écouter ma playlist, j’explore d’une main le contenu de mon sac. Mes doigts se promènent entre mon portefeuille, mes clés, sans trouver mon portable. J’ai dû le laisser chez moi à recharger. Un second oubli à créditer à cette étrange journée. À défaut, j’allume la radio qui me plonge dans les années 80. Tina Turner me hurle que je suis la meilleure avec son « you’re simply the best ». Je lui réponds sur le même ton qu’elle se trompe. Si c’était vrai, je ne me promènerais pas si tard sans téléphone à cause d’une cervelle défaillante.
Deux voitures occupent le parking à mon arrivée. Je me range à leurs côtés, attrape ma lampe torche et pointe son faisceau sur leur habitacle. Aucune présence à signaler. De même aux alentours, le centre équestre voisin est plongé dans l’obscurité.
La nuit appose son aplat de mystère sur la végétation, s’amusant à amplifier ses contours. Le sentier, flanqué de bosquets, fend le sous-bois en deux. Leurs imposantes silhouettes ventrues veillent avec zèle sur leur domaine. Sous l’effet du vent, leurs masses fantomatiques ondoient de gauche à droite, prêtes à m’engloutir. Des histoires de spectres, connus pour visiter à la nuit tombée les mégalithes, s’invitent dans mes pensées. Ici, à Carnac, le taureau, le Kohlé-Porh-en-Dro*, adore beugler et affoler le voisinage.
Le cœur battant, j’accélère le pas. Un bruit sec retentit. Je sursaute et marque un arrêt, attentive aux sons environnants. Un roulement grinçant se propage, identique à celui d’une charrette brinquebalante dont les essieux protestent. L’Ankou, muni de sa faux, me pourchasse. Il m’a repérée afin de voler mon âme. Voilà pourquoi les habitants se calfeutrent chez eux à la collecte du soir. Même l’air, devenu étrange, diffuse un parfum âcre et sauvage. Le souffle court, je m’efforce de relativiser. Ressaisis-toi, Bleuenn ! L’Ankou n’existe que dans les contes et la probabilité de croiser une personne malintentionnée en ce lieu, en cet instant, frôle le pourcentage zéro. Tu n’es pas une trouillarde qui s’enfuit au battement d’ailes d’une mouche !
Comme si j’avais lancé une conversation, les bavardages de la nature montent en régime. Des hululements perturbent le calme ambiant, étouffant des sons confus. Le lieu semble se réveiller sous quelques ardeurs nocturnes. Plus qu’une trentaine de mètres avant de pouvoir ramasser mon foulard et repartir.
La présence d’un halo, décelable avant le dernier virage, me freine. Je cille des yeux, la fatigue me joue des tours. J’éteins ma lampe et progresse de quelques pas. Une source de lumière émerge à proximité du Géant. Une seconde lampe, me semble-t-il, éclaire le Quadrilatère. S’élève également un bruissement de voix humaines. Une soirée jeunes motivés par le camping sauvage ? Étrange. La saison n’est pas aux rassemblements festifs et les premiers promeneurs ne se manifestent qu’au petit matin.
Curieuse de vérifier de quoi il retourne, je repère un passage sur ma gauche qui s’enfonce dans le sous-bois. Je m’y faufile en quête d’un point d’observation discret. Mon blouson noir et mon jean gris m’effacent presque du paysage. Je me fige soudain à la vue d’une douzaine d’individus attroupée auprès de mon Géant. Recouverts de tuniques sombres et cagoulés, ils lui font face, tête baissée. Que fabriquent-ils ? Partagent-ils cette autre croyance selon laquelle tout regard jeté sur lui porte malheur ? Combien de temps prévoient-ils d’investir les lieux ? Je scrute le muret voisin où j’ai déposé mon foulard. Inutile d’espérer le longer incognito, sa hauteur ne cacherait pas un repose-pied. Je soupire de découragement et envisage de partir quand les tuniques noires s’animent. Dans un glissement furtif, elles encerclent un nouvel individu. Accolé au menhir, il se distingue de ses collègues par sa tenue verte. Sous sa direction, leurs voix s’accordent dans un enchaînement de syllabes scandées en boucle. L’oreille tendue, je bute sur leur signification. Pourtant, je connais cette musicalité. Au bout de quelques secondes, le déclic s’opère : le O s’avère être un A fermé, évoluant vers le « Wouen ». Ils ne font que reprendre les trois syllabes de l’awen* « A – OU(W) – EN », le souffle créateur censé vous connecter au divin. Un tambour s’arrime maintenant au chant dont le volume monte, comme au jeu du plus fort.
Leur regroupement ici m’interroge. Pourquoi avoir choisi un lieu si touristique, proche d’un hameau quand la région foisonne de forêts désertes pourvues de vestiges néolithiques ? Ces individus pourraient chanter à tue-tête, hurler, danser, avec pour seuls spectateurs les hiboux, les chauves-souris. Qui sont-ils d’abord ? D’où viennent-ils ? Le parking est quasiment vide.
J’écarte du pied quelques branches, frustrée par une visibilité médiocre. Je regrette mes jumelles rangées dans ma boîte à gants. Elles me renseigneraient sur la présence de mon foulard. Une bonne âme pourrait l’avoir déposé dans un recoin. L’idée de devoir y renoncer me chagrine. Je m’esquive afin de les récupérer, puis retrouve mon poste de surveillance. Les muscles tendus, les jumelles sur le nez, je suis sur le qui-vive. Cela m’embêterait d’être prise en flagrant délit de curiosité. Le cas échéant, mieux vaudrait détaler, éviter les explications inutiles. À cette pensée, une vague d’euphorie déferle en moi. L’impression d’être une gamine qui épie par le trou de la serrure. Derrière la porte, des illuminés projetant leurs espérances sur les mégalithes, en pensant qu’ils vont résoudre leurs problèmes. À moins qu’ils ne cherchent à entrer en communication avec les extra-terrestres. Pour une fois qu’on s’amuse, autant en profiter. Ces gens-là ne sont pas dangereux. Dans le cas contraire, des gardes surveilleraient les abords du site...