
Chapitre 1 — Celle qui n’avait plus le choix
Éléonore comprit qu’elle avait fait une erreur bien avant de voir le château.
La forêt d’Ébène ne ressemblait plus à ce qu’elle avait traversé quelques heures plus tôt. Les sentiers semblaient s’être effacés derrière elle, avalés par la terre humide et les racines noueuses. Les arbres se dressaient plus serrés, plus hauts, leurs troncs sombres se confondant dans une pénombre presque compacte. Même le vent avait changé. Il ne sifflait plus. Il murmurait.
Elle ralentit malgré elle, le souffle court, une main crispée sur le tissu de sa cape détrempée. Chaque pas semblait résonner trop fort dans ce silence oppressant, comme si la forêt elle-même comptait ses mouvements.
Elle aurait dû s’arrêter. Reprendre ses esprits. Chercher un abri plus raisonnable.
Mais il était trop tard pour les raisonnements.
La peur n’était plus celle d’être retrouvée.
C’était une peur plus primitive. Plus intime.
Celle de ne plus être seule.
Éléonore s’immobilisa, le cœur battant à tout rompre. La lanterne qu’elle tenait vacilla, projetant une lumière instable sur les troncs tordus. Pendant un instant, elle eut la certitude absurde que quelque chose venait de bouger, juste hors de son champ de vision.
— Ce n’est rien… murmura-t-elle, plus pour se convaincre que pour chasser le malaise.
Sa voix lui parut étrangère, trop fragile dans cette immensité obscure.
Elle reprit sa marche, mais plus lentement. Ses pensées se bousculaient malgré elle, revenant sans cesse à ce qu’elle avait fui. Le regard dur de son père. Les murmures du village. Les mains qui avaient voulu décider à sa place, comme si sa vie n’avait jamais vraiment été la sienne.
Elle serra les dents.
Mieux valait l’inconnu que cette prison-là.
Un craquement retentit derrière elle.
Éléonore se retourna brusquement, le cœur prêt à s’échapper de sa poitrine. La lanterne balaya l’obscurité, révélant seulement les arbres figés et la brume rampante au sol. Rien. Pourtant, cette sensation persistait. Désagréable. Poisseuse. Comme un regard posé dans son dos.
Elle accéléra le pas.
La fatigue alourdissait ses jambes, mais l’adrénaline la portait encore. Puis, presque sans transition, la forêt s’ouvrit.
Elle s’arrêta net.
Devant elle, au-delà d’une clairière noyée de brume, se dressait le château.
Il était plus vaste qu’elle ne l’aurait imaginé. Ses tours brisées griffaient le ciel nocturne, et ses murs sombres semblaient absorber la lumière plutôt que la refléter. Le lierre l’enlaçait comme une tentative vaine de dissimuler sa présence, mais rien ne pouvait réellement masquer une telle masse.
Éléonore sentit un frisson glisser le long de son échine.
Ce lieu n’était pas abandonné.
Elle ignorait encore comment, mais elle le savait avec une certitude troublante. Le château ne dormait pas. Il attendait.
Ses pas la portèrent presque malgré elle vers la grille rouillée. Elle posa une main hésitante sur le métal froid. Au contact, une étrange impression la traversa, comme un écho lointain, une vibration sourde qui remonta le long de son bras.
Elle retira vivement sa main.
— Idiote… souffla-t-elle.
Pourtant, elle poussa la grille.
Le grincement qui s’ensuivit brisa le silence avec une lenteur presque solennelle. L’allée menant au château était envahie de mauvaises herbes et de pierres disjointes. Chaque pas résonnait dans sa poitrine comme un avertissement.
Elle atteignit la porte principale, massive, imposante. Le bois sombre était gravé de motifs qu’elle ne comprenait pas, mais qui lui donnèrent l’étrange sensation d’être observée. Éléonore leva la lanterne, hésita… puis posa la main sur la poignée.
La porte s’ouvrit avant même qu’elle n’ait exercé la moindre pression.
L’air à l’intérieur était plus froid encore que celui de la forêt. Chargé. Ancien. Le hall dans lequel elle pénétra était immense, dévasté, mais portait encore les vestiges d’une grandeur oubliée. Des colonnes fendues, des lustres éteints, des murs marqués par le temps et les silences.
La porte se referma derrière elle dans un grondement sourd.
Éléonore sursauta, se retournant vivement. La poignée refusa de bouger.
Son cœur s’emballa.
— Ce n’est qu’une porte… murmura-t-elle, la voix serrée.
Mais l’évidence s’imposait déjà à elle : elle n’était plus simplement entrée dans un refuge. Elle avait franchi une limite.
Un bruit, presque imperceptible, résonna quelque part dans l’immensité du château. Un souffle. Puis un autre. Pas le sien.
Éléonore recula d’un pas, la lanterne tremblante. L’ombre semblait plus dense au fond du hall, comme si la lumière refusait de s’y aventurer.
Alors, une voix s’éleva.
Grave. Rauque. Profonde.
— Tu n’aurais pas dû venir ici.
Elle sentit son sang se glacer.
— Qui est là ? demanda-t-elle, malgré le tremblement qui trahissait sa peur.
Un silence lui répondit. Puis la voix reprit, plus proche cette fois, sans qu’elle puisse en déterminer l’origine.
— Ici, rien n’est offert sans contrepartie.
Éléonore sentit ses jambes faiblir, mais elle refusa de céder. Elle releva la tête, le menton légèrement tremblant, mais le regard droit.
— Je ne cherchais qu’un abri, dit-elle. Rien de plus.
Un souffle, presque un rire étouffé, résonna dans l’obscurité.
— C’est toujours ainsi que cela commence.
La présence se fit plus lourde, plus oppressante. Éléonore comprit, à cet instant précis, qu’elle n’était pas simplement observée. Elle était évaluée.
Et sans le savoir encore, elle venait d’entrer dans un jeu dont elle ignorait les règles… mais dont le prix serait bien plus élevé qu’elle ne l’aurait jamais imaginé.