Couverture de Le Grand Défi (L’enfant qui parle aux animaux t. 6)

Extrait

Le Grand Défi (L’enfant qui parle aux animaux t. 6)

Chapitre 7 L'évadé veut se venger

Pour accueillir ses amis, Thibault appela son chien et lui demanda une démonstration digne d’artistes de cirque. Prince exécuta une mimique du « Wai Y » : Thibault assis, puis se dressant, rapprochant les pattes et inclinant la tête. Les trois Maîtres se mirent à rire discrètement mais sincèrement, et répondirent au chien du même geste.

La suite des démonstrations stupéfia l’assistance. Même le papa, la maman et Roland, pourtant au courant des prouesses de Thibault, ne cessaient de découvrir.
Comment faisait‑il pour apprendre au chien‑loup de telles choses ? Pouvait‑il vraiment parler à Prince comme à un être humain ?

13h50 — Les motards en blousons noirs arrivèrent. INCROYABLE ! Ils éteignirent les moteurs et poussèrent les motos sur quelques mètres, les garant à l’écart pour ne gêner personne ni enfumer les alentours. Dragon et Cobra descendirent les premiers, suivis des deux autres de la bande et des deux filles de dix‑huit et dix‑neuf ans, comme toujours.

— « Ah non ! Ça ne va pas recommencer ! » s’exclama la maman de Thibault et Roland.

Dragon, le chef, s’avança. Cobra, légèrement en retrait à sa gauche, souriait dans sa barbe rousse fournie.

— « Merci, petit magicien. Je me suis acheté une autre combinaison, mais comme le disait Cobra, m’avoir sauvé la vie vaut bien une combinaison de moto. Je n’oublierai jamais, petit magicien. Tu peux me demander ce que tu veux en remerciement. »
— « Ce que vous ne comprenez pas, Dragon, c’est que je ne porte pas secours pour prendre votre place de chef ni pour obtenir quoi que ce soit. Je respecte tout être humain et je fais ce que je sais pour aider, voilà tout. Et si vous nous attaquez, nous nous défendrons.
C’est aussi simple que ça, monsieur. »

Les trois Maîtres, souffle coupé, firent en silence le geste d’applaudissement.

— « Vous êtes les bienvenus si vous venez en amis, respectueux des autres et sans chercher la bagarre. Regardez comme il fait beau, comme le paysage est superbe. Voyez comme les Maîtres asiatiques m’applaudissent en silence. Écoutez le silence, respirez l’air, sentez la paix autour de vous. Pourquoi se battre ?
Pourquoi attirer police et ambulances ? »

Thibault n’avait jamais parlé ainsi, mais cette
fois il fallait tenter de leur donner une leçon de savoir‑vivre, sinon de sagesse.

— « Tu m’as sauvé, petit magicien.
Nous t’écouterons. »

Plus loin, les deux filles firent des clins d’œil à Thibault et lui sourirent. Les deux autres motards restaient debout près des machines,
un peu en retrait.

— « Bravo, petit magicien »,
dit Cobra en s’avançant.
— « Pourquoi vos copains et copines ne viennent‑ils pas parmi nous, au moins
pour dire bonjour ? »

Dragon fit un signe de tête à Cobra. Celui‑ci invita les filles et les deux motards. Ils enlevèrent leurs casques, les filles approchèrent.

— « Bonjour tout le monde, et bravo !
Vous avez été formidables. »

Thibault aperçut alors, au‑dessus des chaussettes, l’endroit où le serpent avait mordu le blouson noir. Le cercle était toujours là, mais le symbole semblait avoir disparu et la plaie s’était résorbée.

— « Allez, c’est du passé. Admirez le Val d’Allier chacun votre tour. »
— « Très bien, petit magicien. »

Roland écoutait son transistor avec ses écouteurs.
— « Eh, écoutez ça ! » dit‑il à tout le monde.
— « Quoi donc ? » demanda sa maman.
— « L’annonce à la radio : écoutez…

“Les cambrioleurs arrêtés pour avoir tenté de dévaliser la banque du Crédit Lyonnais de Vichy se sont évadés. La police est à leur recherche et craint qu’ils se vengent du jeune homme responsable de leur arrestation. Des inspecteurs de la Criminelle et un groupe d’élite se sont rendus à l’adresse de la famille de l’enfant, mais n’ont trouvé personne. La police craint que les hors‑la‑loi aient déjà kidnappé le jeune inconnu de la presse et sa famille. Si ce n’est pas le cas et qu’ils nous écoutent, nous leur demandons de se mettre en sécurité et de joindre immédiatement le commissariat ou la gendarmerie nationale.”

14h00 — Une voiture arriva à toute vitesse et s’arrêta dans un crissement de pneus. En sortit le chef de bande, celui qui avait lacéré la cuisse de Thibault avec son couteau.
Les autres crièrent :
— « Laisse, chef, et tirons‑nous !
La flicaille nous recherche. »
— « J’ai un compte à régler avec ce sale gamin. »
— « Tu laisses le gosse et tu te casses d’ici, mec ! » S’exclama le chef des blousons noirs.

Le chef des dévaliseurs sortit son arme et tira dans le talon de botte de Dragon.

— « Je n’ai rien contre toi, motard. Tu restes où tu es et tu ne te mêles pas de ça, d’accord ?
Mais qui vois‑je là ? Un Hindou ? Je connais bien l’Inde, j’ai grandi là‑bas ! Tu es un religieux, ou un de ces Maîtres de Sagesse comme ton ami chinois ?
Je me rendais souvent en Chine. »

Maître Aditja Naïdu se tourna vers Thibault, levant bras et mains comme pour dire :
« Eh bien voilà, je te l’avais bien dit. »
Les choses étaient claires. L’Indien avait expliqué à Thibault que son couteau
— la Dague du Cobra — n’existait pas sur le marché européen, mais était très connu en Inde.
Le bandit était un homme blanc qui avait grandi aux Indes, et avait appris à s’en servir là‑bas auprès d’un maître d’armes.

Le délinquant lança son arme à feu à ses complices, près de la voiture—
volée, très certainement.
Mais comment avait‑il retrouvé Thibault ?

— « Je t’avais découpé ton pantalon, l’ado ! J’espérais que le Cobra t’avait touché, mais ce n’est pas le cas puisque tu es ici en bonne santé. Tu l’as échappé belle, gosse, car si le Cobra mord, il ne pardonne pas. »

La maman de Thibault, terrifiée, se blottit contre son mari et Roland.
— « Laisse faire mon petit frère, maman.
Fais‑lui confiance. Ce n’est pas n’importe quel enfant, tu sais. »

Ji Xi Wang voulut intervenir, mais l’Indien allongea le bras devant sa poitrine pour
le retenir.

— « Tenez‑vous à l’écart, vénérable ami, et observez attentivement. Vous allez savoir qui est bien notre protégé. Et s’il est en difficulté,
l’esprit du Créole mauricien, qui ne fait plus qu’un avec lui, prendra le relais. C’est mon élève, vénérable ami. Nous allons voir. »

Le bandit sortit son arme, saisit la poignée en forme de tête de serpent, et la balança comme au Crédit Lyonnais…

La lame, balancée comme un cran d’arrêt, était trompeuse. Thibault repensa aux leçons de Maître Naïdu :
« Ce n’est pas l’apparence qui compte, c’est ce que l’arme cache. Tu dois apprendre à voir au‑delà des apparences. » (Le Grand Projet, tome 5, chapitre 10).

Ne pas regarder la tête de Cobra. Le Cobra n’est pas seulement une arme, c’est une leçon de vigilance : prévoir l’imprévisible.
Ces phrases revenaient sans cesse en mémoire. Puis il repensa à l’Africain, qui voulait lui apprendre à lire dans les pensées.
Il passa un seuil.
Il devina ce que voulait faire le bandit :
le piéger en reproduisant le geste de la banque, mais de l’autre main, la droite.

L’assaillant attaqua : coups avant gauche, coups avant droit répétés. Puis il tenta de le piéger avec deux fois le même lancé de dague du Cobra, du côté opposé à ce qu’il avait fait lors du hold‑up du Crédit Lyonnais. Thibault anticipa. Au lieu d’une simple parade, il bondit comme un chat, se courba et rentra le ventre. La lame passa là où son corps aurait dû se trouver ; au deuxième lancé, elle ne trouva que le T‑shirt gonflé par le vent et le cisailla.

En retombant, Thibault saisit le bras de son agresseur avant qu’il ne le ramène en arrière et le tira vers l’avant, le déséquilibrant légèrement.

Il pensa au Maître transmuteur. Les spectateurs virent une silhouette filer à la vitesse de l’éclair, disparaître puis réapparaître.
Le bandit, lui, ne voyait plus Thibault. L’enfant était derrière son dos, mimant ses gestes comme un décalque.

— « Où es‑tu, marmot, que je t’embroche ? »

Tout le monde éclata de rire. Le bandit ne comprenait pas que Thibault se cachait derrière son propre corps. Puis l’enfant se retira.
— « Coucou ! Je suis là ! »

Le chef des dévaliseurs se retourna, menaça, mais Thibault ne réagissait pas. Le balancement de l’arme n’était qu’une menace, une invitation à l’erreur. Tant qu’il oscillait, il ne présentait aucun danger. Il ne fallait pas se laisser hypnotiser par le Cobra.

Thibault attendait l’erreur : l’attaque frontale. L’agresseur, fou de rage, se lança.
Thibault fit comme la mangouste, semblant s’offrir au serpent, puis d’une virevolte rapide comme Naja, il évita les coups avant droit et gauche, glissa sous ses jambes et disparut encore. Il bondit sur son dos, mordit son cou de ses jeunes dents, secoua comme l’animal,
puis retomba.
Le voyou hurla de douleur.
Dragon, admiratif, cria :
— « Vas‑y, petit magicien, tu vas te le faire ! »

Le dévaliseur frappa encore, mais Thibault lisait dans son esprit. L’Africain l’avait formé :
un nouveau pouvoir venait d’apparaître.
Il anticipait toutes les attaques, poussant le Cobra à l’erreur et à l’épuisement.

Enfin, Thibault se plaça face à lui. À la vitesse de Naja, il glissa ses doigts sous la poignée en forme de serpent et tordit ceux du hors‑la‑loi. L’homme hurla, lâcha son arme, qui retomba sur son genou et le lacéra. Le Cobra s’était mordu lui‑même.

Maître Aditja, prompt comme le vent, ramassa l’arme. Le bandit saignait, courbé sur sa jambe. La plaie était franche, et se saisir la jambe ne faisait que l’agrandir. Les complices brandirent leurs armes… mais une armada de CRS surgit, haut‑parleur hurlant.

— « Rendez‑vous ! Vous n’avez aucune chance. Posez vos armes et couchez‑vous ventre à terre. »

Le son venait d’une voiture de police arrivant à toute allure. Les complices se couchèrent et jetèrent leurs armes, mais l’homme à la Dague du Cobra ne se soumit pas, se tordant de douleur. Les Maîtres lui saisirent les bras pour le soutenir. Sa jambe repliée saignait abondamment.

L’élite policière s’apprêtait à donner l’assaut, mais c’était inutile. Les Maîtres demandèrent une ambulance et un docteur. Elle arrivait déjà : la police avait prévu les secours au cas où l’enfant recherché serait blessé.

— « Il faut l’opérer immédiatement, docteur. Cette arme est extrêmement traîtresse. Si vous n’intervenez pas dans les trente minutes, cet évadé ne s’en sortira pas ou perdra sa jambe. »

— « Je ne comprends pas, » dit l’officier supérieur. L’évadé se retrouve victime… »

— « Il a attaqué le jeune adolescent qui s’est défendu. Son couteau lui a échappé et lui est retombé sur le genou, » expliqua Dragon. Les autres témoignages confirmèrent, mais sans donner de détails sur l’extraordinaire combat de Thibault. La vérité ne pouvait se raconter sans passer pour une hallucination.

Les Maîtres montrèrent leurs passeports et visas. Maître Naïdu s’adressa au commandant :
— « J’ai ramassé son arme. Elle peut tuer en laissant le blessé se vider de son sang.
Vous y trouverez ses empreintes, et seulement les siennes. »

Thibault présenta son père et sa mère, qui firent une déclaration et portèrent plainte pour attaque à main armée sur mineur.

Le fourgon cellulaire et l’ambulance s’éloignèrent. Thibault remercia les motards pour leur discrétion et leur soutien. Le CRS renonça à demander trop d’explications sur cette folle aventure et n’insista pas. Thibault et sa famille étaient saufs, et rien ne pouvait être reproché à ce monde solidaire. Les évadés étaient retrouvés : que demander de plus ?
Il valait mieux ne pas insister.

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