
Chapitre 1 — Un Noël qu’elle ne veut pas revivre
22 décembre — Londres, 17 h 32
La ville brille sous mille lumières. Les vitrines scintillent d’un éclat doré, les rues s’animent d’une effervescence joyeuse, et dans l’air flottent des parfums entêtants de cannelle, d’orange et de chocolat chaud. Londres s’est parée de ses plus beaux atours pour célébrer ce que tous appellent le Noël parfait.
Sophie, elle, n’y voit qu’un décor de carton-pâte.
Elle resserre les pans de son manteau et presse le pas, évitant habilement les familles chargées de paquets, les couples enlacés sous les guirlandes et les enfants surexcités qui zigzaguent devant elle. Elle doit juste traverser cette rue, contourner la place, et elle sera loin de tout ça.
Loin de cette fête qu’elle ne veut plus jamais voir.
— Excusez-moi !
Elle évite de justesse une femme qui sort d’une boutique, les bras encombrés de cadeaux. Son cœur s’emballe. Elle ne veut pas être là. Elle aurait dû être ailleurs. Ailleurs que dans cette ville où tout respire Noël, ailleurs que dans ce flot de bonheur contagieux qui lui donne l’impression d’étouffer.
Les rues sont trop lumineuses. Trop bruyantes.
Et pourtant, chaque année, elle se retrouve piégée dans ce spectacle étourdissant.
Elle longe la façade d’un grand magasin décoré de sapins et de flocons lumineux, baisse les yeux lorsqu’un groupe d’enfants entonne Jingle Bells, puis détourne rapidement le regard en passant devant une vitrine où trône une imposante crèche.
Elle n’a pas besoin de voir tout ça.
Elle n’a pas besoin de se souvenir.
Mais c’est plus fort qu’elle.
Tout lui revient en pleine face.
24 décembre — Il y a dix ans
Le salon était baigné d’une douce lumière tamisée. Les flammes dansaient dans la cheminée, projetant des reflets dorés sur les murs. Un sapin immense trônait près de la fenêtre, chargé de décorations qu’ils avaient choisies ensemble.
— Tu es sûre de ton choix, ma chérie ?
Elle leva les yeux vers lui. Son père. Son sourire bienveillant, sa voix douce, sa silhouette rassurante.
— Bien sûr ! Il est parfait !
Elle avait ri en accrochant la dernière boule rouge, celle qu’ils prenaient toujours en dernier, celle qui portait un vœu.
Un vœu qu’ils faisaient ensemble.
Un vœu qui, cette année-là, n’avait jamais eu le temps de se réaliser.
22 décembre — Londres, 17 h 45
Sophie rouvre brusquement les yeux.
Non. Pas maintenant.
Pas ici, au milieu de cette foule en liesse.
Elle inspire profondément et se force à avancer. Mais son corps lui paraît plus lourd, ses pas plus hésitants. Elle le sent : elle ne pourra pas fuir ses souvenirs éternellement.
Chaque Noël lui rappelle cette nuit-là.
Cette nuit où tout a basculé.
Elle s’arrête une seconde, les épaules tendues, et serre les poings dans ses poches.
Elle sait ce qu’elle doit faire.
Trouver un moyen d’éviter Noël. Encore une fois.
Et cette année, elle compte bien ne laisser aucun miracle se mettre en travers de son chemin.