
Extrait
La Rebelle de Castel Dark - Tome 2 - Le Destin des coeurs perdus
Chapitre 8
L’essor des routes maritimes nourrissait celui des ateliers Sadler et Langlois. Les deux hommes avaient engagé tous leurs deniers dans cette affaire, convaincus que, d’ici deux ou trois ans, leur obstination serait enfin récompensée. Les commandes affluaient déjà, au point qu’ils ne s’accordaient qu’un court repos durant la nuit. Ils étaient jeunes, solides et endurants, des qualités nécessaires à ceux qui espèrent s’élever sans lignage ni héritage.
Brett essuya la sueur qui coulait sur ses tempes, puis étira ses épaules nouées. Non loin de lui, Thomas se laissa choir sur une pile de planches, arracha un morceau de pain rassis et le mordit avec hargne.
— Je donnerais ma part de profits pour un cochon rôti et une femme bien en chair, grommela-t-il. Ta mère t’a proposé de l’argent. Accepte-le. Tu la rembourseras.
— Je ne veux pas la mêler à nos affaires. Nous sommes pauvres, peut-être, mais nous restons maîtres de nos choix.
— Maîtres de mourir le ventre vide, oui.
— Patience. Le jour viendra où tu pourras t’offrir tout ce que tu désires.
— À condition de survivre jusque-là. Dis-moi plutôt comment tu fais pour travailler comme un forcené sans perdre ce calme qui m’exaspère.
Brett observa un instant le bois sous ses doigts, la rugosité rassurante des fibres sous sa paume poussiéreuse.
— Parce que j’ai une raison de tenir.
— Et cette raison ne porterait-elle pas le doux prénom d’Aelis ?
Un muscle tressaillit sur la mâchoire de Brett. Il venait de comprendre que cette jeune fille comptait bien plus qu’il ne voulait l’admettre.
— Elle n’est pas pour toi, reprit Thomas. Elle est noble, sans doute riche, et je gage qu’elle t’a déjà oublié. Elle avait juste besoin de combler son ennui pendant le voyage.
Le marteau de Brett s’abattit sur un clou, plus fort que nécessaire. Le choc résonna contre les murs de l’atelier, couvrant un instant les cris des mouettes et le claquement lointain des cordages.
— Tu te trompes. Elle ne m’aurait pas regardé comme elle l’a fait, si je n’avais été qu’un divertissement.
Thomas tourna la tête vers l’entrée et pâlit.
— Par tous les saints… Tu te souviens des filles de l’auberge ? Elles sont là. Jeanne a failli m’arracher la peau avec ses ongles. Si elle m’attrape, je finirai ma courte vie comme pâté pour les mouettes. Dis-lui que je suis… mort, enseveli sous un amas de planches !
Sans attendre, il s’éclipsa. Déjà, les deux jeunes femmes approchaient. Madeline salua Brett d’un signe timide ; Jeanne lui demanda où se trouvait Thomas.
— Il est allé se cacher derrière cette pile de bois, répondit-il avec un sourire amusé.
— Oh, le misérable ! Je m’en vais lui tirer les oreilles.
Elle s’éloigna aussitôt. Madeline tendit son panier vers lui, d’un geste timide.
— Un hareng ? Ils sont arrivés ce matin et tu n’en trouveras pas d’autres aussi frais sur le port.
— Je te remercie, mais je n’ai rien à offrir en échange.
— Je te le donne de bon cœur.
L’odeur du poisson rappela à Brett qu’il n’avait rien mangé. Pourtant, il repoussa le panier d’un geste sec, incapable d’accepter ce qu’il ne pouvait payer sans se renier.
— Je n’ai pas besoin de ton aumône !
Conscient de sa rudesse, il ajouta :
— Pardonne-moi. La fatigue me rend irascible.
Madeline baissa les yeux pour dissimuler ses larmes, puis s’enfuit en courant. Peu après, Jeanne reparut, traînant un Thomas décoiffé, la chemise froissée. Elle lui lança un regard victorieux avant de disparaître.
— On dirait que ces planches t’ont vraiment terrassé, railla Brett.
— J’aurais préféré périr sous un tas de bois. Je pense que j’aurais moins souffert…
Il s’adossa à l’établi, puis expira comme si l’on venait de lui retirer un poids de la poitrine :
— Ne parlons plus de Jeanne. Il me semble que la petite Madeline te porte beaucoup d’intérêt. Voilà une jeune fille digne de ton attention.
Thomas remit de l’ordre dans sa chevelure et choisit ses mots pour ne pas froisser son ami.
— Sois le garçon raisonnable que j’ai toujours connu, reprit-il, et oublie Aelis au plus vite.
— Si nous gagnons assez d’argent, je pourrai me tenir devant elle sans baisser les yeux. Elle n’est pas comme les dames de son monde, sa tenue le prouvait.
— La différence est énorme entre s’habiller comme une pauvresse et vivre comme telle. Que peux‑tu lui offrir qu’elle n’ait déjà ?
L’arrivée d’un garçon interrompit leur conversation. Il s’arrêta devant Thomas, les mains serrées sur son bonnet.
— Maître Brett m’a dit de me présenter ce matin, bredouilla-t-il. Je suis Luc, le nouvel apprenti.
— Que veux-tu que je fasse d’un gringalet tel que toi ? Et toi, Brett… ne pouvais-tu pas choisir quelqu’un de plus solide pour te remplacer ?
— En connais-tu beaucoup prêts à travailler sans gages ? Nous ne tirerons pas de profit dans l’immédiat, je te le rappelle. Tu ferais mieux de remercier ce courageux garçon de nous accorder sa confiance.
L’apprenti, qui jusque-là n’avait pas osé ouvrir la bouche, se redressa.
— J’suis plus fort que j’en ai l’air, maître Thomas, lâcha-t-il, bravache. L’mois dernier, j’me suis battu contre deux marins.
— Et tu as gagné ?
— Non… mais j’ai pas crié misère !
— Hum, quel exploit ! Et dire que pendant que certains iront à Paris, d’autres devront te servir de nourrice, grommela Thomas.
— Préfères-tu t’y rendre toi-même ? s’enquit Brett, sans aménité.
— Que nenni ! Ta mère va certainement te donner une charrette de vivres… j’imagine déjà une profusion de pains tout chauds, des miches bien dorées, peut-être quelques tourtes ou un reste de flan.
Il passa la langue sur ses lèvres malgré lui.
— Rien que d’y songer, j’en ai l’estomac qui danse la carole.
Brett esquissa un bref sourire et attrapa son mantel roulé sur un établi.
— Veille à ce que la commande de clous arrive avant la fin de la semaine. Sans cela, à mon retour, nous aurons perdu plus que du temps.
— Et si elle a du retard, que veux-tu que j’y fasse ? Que je cloue les planches avec ma langue ?
— Si tes doigts étaient aussi vifs qu’elle, nous ne serions jamais en retard sur nos tâches…
— Va, ta mère t’attend, répondit Thomas en levant une main lasse. Quant à moi, je vais m’octroyer un peu de repos, cette discussion m’a épuisé. Luc ! Allez, vaurien ! Au travail !
Il s’affala sur le rebord de l’établi, laissant le nouvel apprenti accomplir ses besognes.
Au-dehors, le vent glacial de mars assaillit Brett de plein fouet. Il s’enveloppa dans son mantel, talonna sa monture et, tandis que les derniers rayons du soleil glissaient sur les mâts des navires, tourna le dos au port. La ville s’éloigna peu à peu, laissant place aux prés boueux et aux chaumières dispersées sur la route vers l’intérieur du pays.
À chaque étape, selon la taille du bourg ou de la halle, il espérait trouver un abri et un abreuvoir pour le cheval. Pour tout repas, il se contentait souvent d’un morceau de pain rassis trempé dans un peu de lait, parfois d’une tranche de fromage sec qu’un aubergiste offrait pour quelques deniers. Les longues journées à cheval se succédaient, entrecoupées de brèves pauses pour se dégourdir les jambes et vérifier la selle.
Après plusieurs haltes, il arriva enfin à Paris. Le fournil familial embaumait l’odeur du pain tout juste sorti du grand four de pierre, mêlée à celle, plus subtile, du bois encore chaud des tables et étagères ; la chaleur de la cuisson réchauffait la pièce et ses doigts engourdis par le froid.
Quand sa mère l’aperçut, elle continua à pétrir sa pâte, mais il remarqua à ses yeux brillants qu’elle était heureuse de le revoir. Elle essuya ses mains à son tablier, secoua un peu la farine sur ses manches, puis posa un rapide baiser sur son front.
— Viens, rentrons, tu dois être épuisé.
Brett la suivit jusqu’au logis attenant, où elle l’invita à s’installer près du feu. Adeline lui servit aussitôt une soupe épaisse aux poireaux, accompagnée d’une miche de pain encore tiède, dorée à souhait.
Le jeune homme répondit à ses nombreuses questions sur ses affaires. Les sourcils de sa mère se froncèrent quand il lui parla de Thomas.
— Tu t’es donc associé avec ce vaurien malgré mes mises en garde ?
— Mère, vous avez toujours eu des griefs à son encontre.
— Griefs ? Non, mon fils, je ne dis que la vérité. Il est paresseux, querelleur et de mauvaise foi. Son père ne l’a-t-il pas chassé de la maison ? Il préférait se vautrer dans le foin avec des ribaudes, plutôt que de traire la vache. Je ne comprends pas comment un garçon aussi instruit que toi a pu se lier avec ce fainéant à la tête creuse.
— Vous devriez pourtant le remercier de s’occuper de l’atelier pendant que je vous rends visite.
— Et n’espère-t-il pas que tu rentres avec des victuailles, lui qui était si gourmand ?
En voyant son fils baisser les paupières, elle obtint sa réponse.
— Tu as toujours eu le cœur généreux, je ne peux t’en vouloir.
Un court silence s’installa. Brett tourna sa cuillère dans l’écuelle, comme s’il cherchait ses mots, puis murmura :
— J’ai rencontré une jeune fille, mère…
Les yeux d’Adeline s’illuminèrent aussitôt de joie.
— Ah ! Voilà qui est bon à entendre ! s’exclama-t-elle. Où est-elle ?
— À Paris.
— Et tu ne l’as pas amenée ici ?
— Je ne sais pas où elle se trouve. Je lui avais indiqué où vous demeuriez, au cas où elle voudrait me revoir. Vous n’avez pas reçu la visite d’une jeune femme ?
— Non, je t’en aurais parlé.
Brett dissimula sa déception en se resservant un peu de soupe.
— Comment est-elle ? Dis-moi tout, poursuivit Adeline.
— Elle est très belle, mais sa grâce est innée, elle ne cherche pas à plaire. Elle est à la fois triste et vivante, grave et pleine de feu, simple et altière.
Adeline fronça les sourcils, soudain inquiète.
— Est-ce une jeune fille de notre condition ?
La cuillère de Brett retomba dans son écuelle avec un bruit sourd.
— Non, murmura-t-il enfin. Aelis n’est pas des nôtres.
Adeline ferma brièvement les paupières.
— Une noble…
— Anglaise, précisa-t-il.
— C’est encore pis…
Adeline se leva et ramassa les écuelles pour les déposer dans une bassine. Elle inspira profondément avant de se tourner vers son fils.
— Je comprends à présent pourquoi elle n’est pas venue jusqu’ici. Elle s’est montrée plus raisonnable que toi. Si je peux te donner un conseil : oublie-la.
— Vous tenez exactement les mêmes propos que Thomas.
Adeline esquissa un sourire.
— Ce sera bien la première fois que je suis d’accord avec lui.
Brett ne répondit pas. Il se leva, ramassa son mantel, puis dit seulement :
— Mère, puis-je emprunter votre chariot ? Je dois passer chez le drapier pour prendre ma commande de toiles de lin et de chanvre destinées aux voiles des nefs.
— Il faudra tout d’abord que tu t’arrêtes au manoir du Barry afin de livrer les pains. C’est sur ta route.
— Je ne connais pas ce manoir.
— Il s’agit de l’ancienne demeure des sires de Montmorency, qui est depuis peu habitée par un couple de nobles anglais. Tu dois bien t’adresser à la comtesse du Barry et non à une servante. Elle préfère vérifier elle-même les commandes pour s’assurer de la qualité et de la quantité des marchandises.
— Vous pouvez compter sur moi, mère.
Adeline ignorait encore que Jane du Barry n’était autre que la sœur d’Aelis. Si elle l’avait su, elle n’aurait jamais confié cette livraison à son fils.