
Extrait
La Nomade Éternelle: Ce que la pierre n'oublie pas
Douze ans avaient passé depuis Brouage, et Marie ne comptait plus les marches d'aucun escalier : à Rome, tout se comptait autrement — en gardes postés, en portes qu'on lui ouvrait avec un empressement qui n'était qu'une forme polie de surveillance, en heures qu'on savait toujours où la trouver.
Le Palais Colonna s'élevait au pied du Quirinal comme une promesse tenue puis retournée contre elle-même. Les plafonds y racontaient des dieux amoureux dans les teintes ocre et or de Guido Reni, les murs des grandes galeries s'ouvraient sur des Titien que la moitié de Rome enviait à la Casa Colonna.
Lorenzo poursuivait la construction commencée par son oncle le cardinal Girolamo près de vingt ans plus tôt. La grande galerie elle-même, n'était pas encore achevée — des échafaudages se dressaient encore par endroits, entre les marbres et les stucs, comme le rappel constant qu'aucune grandeur, chez les Colonna, ne se contentait jamais d'être simplement acquise, il fallait sans cesse l'agrandir, la parachever, la donner à voir.
Le jardin, plus loin, s'étendait sur les ruines d'un antique temple de Sérapis, dont on retrouvait encore, entre les massifs de buis, des fragments de colonnes que plus personne ne songeait à identifier.
On donnait dans le palais des fêtes dont on parlait encore un mois après, et Marie, Princesse Colonna, en était l'âme incontestée — celle qui savait faire rire un cardinal et pleurer un ambassadeur dans la même soirée, celle dont on se disputait les invitations comme des reliques.
Personne, dans les salons, n'aurait deviné qu'elle ne sortait plus sans qu'un des hommes de Lorenzo ne la suivît à trois pas, ni qu'elle dormait désormais dans une chambre dont elle n'avait plus la clef.
Ce soir-là, elle traversa la grande galerie sans s'arrêter devant les tableaux, comme elle le faisait toujours quand elle voulait qu'on la crût pressée. Au bout du corridor, les rires de ses fils montaient depuis la salle des jeux, clairs et sans mesure, de cette sonorité particulière aux enfants qui ne savent pas encore qu'on peut avoir peur dans sa propre maison.
Filippo, l'aîné, neuf ans, organisait déjà tout ce qu'il touchait, y compris les jeux de ses frères. Marcantonio, un an de moins, le suivait avec la loyauté distraite d'un lieutenant et Carlo — le petit Carlo, sept ans, le plus tendre des trois, celui qui venait encore se glisser contre elle le soir sans qu'elle eût à le demander — riait plus fort que les deux autres réunis, debout sur un tabouret, en train de mimer un amiral pour une bataille navale que Filippo avait inventée sur le tapis.
Marie s'arrêta sur le seuil et les regarda un moment sans qu'ils la voient. C'était là, seulement là, dans l'embrasure de cette porte, qu'elle cessait tout à fait d'être une pièce sur un échiquier.
— Maman ! cria Carlo en l'apercevant, et il faillit tomber du tabouret dans son élan.
Elle traversa la pièce, le rattrapa, l'embrassa sur le front, laissa Filippo lui expliquer avec le plus grand sérieux la disposition de sa flotte imaginaire. Pendant un instant, Rome, Lorenzo, les gardes, tout cela s'effaça derrière l'odeur de cheveux d'enfant et le poids tiède de Carlo contre son épaule.
Puis elle vit, dans l'embrasure opposée, l'ombre d'un des hommes de son mari, qui ne faisait rien d'autre que se tenir là, immobile, comme il se tenait partout où elle allait depuis six mois.
Six mois. Depuis qu'elle avait dit non à Lorenzo, un soir, dans cette même chambre dont elle n'avait plus la clef.