
Extrait
La malédiction de la sorcière: Cécilia Perrot-Gilbert
Lettre à ma successeuse, le 3 mai de l’an 457 ap. R.I
Sache que je n’ai pas toujours été ainsi. Laisse-moi te raconter comment j’ai pu tomber si bas pour renaître, tel un phénix. Commençons par le début. Le plus simple, c’est de dire qu’on m’appelait Walburga de Reyner, quatorzième du nom. Par la suite, on m’a aussi donné beaucoup d’adjectifs pour essayer de me définir. Différente. Inexplicable. Perfide.
À cause de mon premier rôle, le plus important, on me nomma princesse. Mes parents, les souverains de Prameriel, étaient très à cheval sur l’étiquette. J’ai tenté de les satisfaire. Je désirais plus que tout obtenir leur approbation, même minime. J’étudiais autant que possible. J’étais la plus sage, la plus concentrée, la plus dévouée. J’écoutais avec attention tout ce qu’on me disait, je retenais avec efficacité. Pourtant, on me jugeait toujours comme une personne atypique, singulière et étonnante.
J’étais avant tout l’aînée d’une grande fratrie. Pendant longtemps, nous n’avons été que des filles. Mes soeurs n’avaient pas le même souci du détail que moi, mais ça ne m’empêchait pas de les aimer. Jusqu’au jour fatal où naquit mon frère. Il me ravit autant l’intérêt paternel que le trône. Après tout, pourquoi confier une tâche aussi importante qu’administrer un royaume à une femme ? Surtout une femme qu’on trouvait si étrange, énigmatique voire même, indéchiffrable.
Si la jalousie grandissait en mon sein, je n’en laissais rien transparaître, vaquant aux occupations quotidiennes qui siéent à une femme : coiffure, maquillage et toilettes extraordinaires. Je suis magnifique, j’en ai toujours eu conscience. Bon nombre d’hommes vantaient mes formes parfaites, mon visage harmonieux et ma peau d’albâtre. Je n’étais qu’un objet de convoitise, autant pour mon corps que pour le titre que je pouvais leur amener. Aucun ne fit l’effort de voir plus loin, de gratter la surface, d’essayer de me connaître. Ils ne se fiaient qu’aux rumeurs, celles qui me disaient nébuleuse, originale, ou encore secrète.
J’étais une princesse, ce qui causa ma plus grande souffrance. Parce que j’étais différente des autres, à bien des égards. Comment défier mon unique devoir, ma seule responsabilité ? Dans notre monde figé dans les diktats, dominé par la masculinité, nous les femmes, ne sommes que des marionnettes entre leurs mains. J’ai voulu parlementer, exposer mon avis d’une manière douce. Je n’ai pas été écoutée. J’ai essayé de me rebeller sans causer de mal autour de moi. Je n’ai pas réussi. J’ai plongé bien au-delà du raisonnable, car c’était la seule façon pour moi d’exister. J’ai donc décidé de prendre mon destin entre mes mains. Peu importent les conséquences pour les autres. Je suis et resterai mon unique objectif. On m’a traitée de sournoise, de dangereuse et surtout, de sorcière.
Mais n’aie pas peur. Il y a bien des raisons à tout cela et j’aimerais te les conter sans langue de bois.
Chapitre 1
J’agrippe fermement le flacon dans la poche de ma cape, autant pour m’assurer de son existence que pour la protéger des personnes qui se pressent contre moi. Elle est devenue aussi vitale que l’air que je respire, pour le moment saturé des émanations corporelles des gens qui s’agitent sur le marché en cette chaude journée de printemps. Je me rapproche des différents stands afin de profiter des bons effluves de la nourriture étalée sur des tréteaux ou des tables en bois.
Je me force à avancer avec lenteur, malgré l’excitation qui me bouleverse d’essayer la solution miracle que je viens d’acquérir une petite fortune. Au lieu de fuir loin d’ici, je donne le change, respirant longuement pour m’imprégner des arômes des légumes et des fruits. La savoureuse fragrance sucrée des fraises titille mon appétit et me fait saliver, effaçant un instant mon premier achat. Je réfrène mon envie et me dirige sagement vers l’étal d’un maraîcher qui propose de beaux tubercules. Mon oeil aiguisé repère les défauts rédhibitoires d’un seul battement de cil. Je sélectionne une magnifique aubergine, sans me soucier du prix annoncé par le marchand, espérant surtout remplir mon panier pour le moment vide. Je souris poliment, mais ne reçois qu’un vague intérêt de la part du commerçant, déjà accaparé par un autre client. Sans me précipiter, je continue à louvoyer entre les habitants venus chercher la bonne affaire.
Une femme bien en chair recule et me bouscule de toute sa masse. Je tombe sur les fesses avec un petit cri et mon aubergine va se perdre sous un talon acéré, explosant sous l’impact. Que m’importe le légume, qui me servait surtout de couverture, je tâte ma poche avec frénésie et sens le pot intact. Étant de l’autre côté de ma chute, il n’a heureusement pas subi de choc. Alors que la fautive s’apprête à s’excuser, elle baisse le regard vers moi, hausse un sourcil et continue son chemin sans même prononcer un seul mot.
Je sauve ce que je peux de mon achat en morceau et m’éloigne en rentrant la tête dans les épaules, replaçant mon foulard autour de mon cou d’un geste automatique. Malgré les dégâts sur mon aubergine, je n’ai pas le courage de revenir sur mes pas pour en acquérir une autre à un prix extravagant. Je poursuis ma route, dépitée. Cette absence de pardon a le mérite de me remettre à ma place : les villageois me tolèrent. À peine.
La foule murmure autour de moi. Je prête l’oreille à droite et à gauche, attrapant au vol quelques remarques. Des plaintes s’élèvent contre la taxe royale qui augmente encore, rendant les emplettes plus compliquées. Si aucune récrimination contre le monarque n’est explicitement prononcée, la hargne monte avec lenteur dans les propos anonymes. Pour une fois, je ne suis pas la cible de leurs commérages. Même si je ne doute pas de redevenir leur centre d’intérêt très prochainement. J’espère tellement que cette crème va m’aider !
Ne voulant pas retourner à la maison les mains presque vides, je me dirige vers les melons et demande le montant de celui qui me semble mûr à point.
— Pour toi, Gretel, ce sera deux pièces d’argent !
Je fouille dans ma bourse et prélève le montant exigé. À quoi bon marchander ? Tout le monde sait que ma famille est la plus riche de tout le royaume. Plus aisée que le souverain, ce qui relève presque de l’affront.
Je donne les pièces au commerçant, qui esquisse un sourire menaçant. Il joue un instant avec la monnaie, en se demandant sans doute s’il aurait pu m’en soutirer plus. J’attrape mon melon et le dépose à côté des morceaux d’aubergine pour me faufiler plus loin.
Je soupire. Est-ce que c’est de ma faute si nous avons réussi à revenir de chez la sorcière avec un trésor digne des plus grands monarques ? Au début, nous désirions partager ce butin avec le village, prouvant ainsi notre bonne foi, montrant notre envie profonde de nous intégrer à nouveau. Personne n’a voulu de cet argent, qu’ils ont qualifiées de maudit ou de souillé par le sang. Même si, désormais, ils oublient avec aisance d’où provient notre richesse. Ils sont trop contents de mettre la main dessus.
Avec le recul, je suis heureuse qu’ils aient refusé de la prendre. Après tout, nous avions risqué nos vies, Hansel et moi, pour fuir cette maison en pain d’épice, là où personne n’avait réussi cet exploit. Nous avons profité des pièces et des joyaux pour sortir de la misère. Même si, avec les années, cette collection sonnante et trébuchante nous joue de bien mauvais tours. Maintenant que les impôts augmentent, les gens ne sont pas mécontents de me soutirer toujours plus d’argent. C’est plus facile pour moi de me taire, de faire le dos rond et de payer, encore et encore.
Mes pas m’éloignent de la partie alimentaire pour avancer vers les stands dédiés à l’artisanat. Les bonnes odeurs de plantes et de légumes disparaissent, remplacées par les vernis, le bois ou la poterie. J’observe les créations des ébénistes avec un véritable intérêt. Notre commode à l’entrée est usée : il est temps de la changer. Je m’arrête devant les meubles travaillés en acajou, en chêne massif ou en pin. Ils sont tous très jolis, mais je ne trouve pas ce que je souhaite en hêtre, pour ne pas dépareiller avec le mobilier du séjour. Un jeune d’une douzaine d’années s’approche de moi avec sa chemise trouée et son chapeau de travers sur la tête.
— Vous désirez quelque chose, mad’moiselle ? Vous avez là de très belles chaises, qui peuvent habiller n’importe quel salon !
Il ne doit pas me reconnaître : une aubaine. Si je suis assez rapide pour effectuer la transaction avant que son mentor ne rapplique, je vais peut-être éviter de payer une somme astronomique. Je désigne le petit meuble que j’ai repéré et demande :
— Est-ce que vous avez le même en hêtre ?
Le jeune garçon observe la pièce et pose sa main sur son menton en un signe de profonde réflexion. Je me retiens de le presser, croisant les doigts pour que tout se passe bien. Hélas, madame la Chance a décidé de ne pas m’accorder ses faveurs, car le maître ébéniste arrive en fronçant les sourcils. Je plaque un grand sourire sur les lèvres, espérant l’amadouer, ce qui ne fonctionne pas du tout. Il fulmine en pointant du doigt derrière lui :
— Neker, laisse-nous. Qu’est-ce que tu veux, toi ?
Son ton dédaigneux me donne des frissons. Le jeune déguerpit aussi sec, m’abandonnant face à une masse de muscles et de graisse. Le bonhomme doit bien être deux fois plus large que moi et me dépasse d’une bonne tête. Je me ratatine encore plus devant l’imposant personnage. Je bafouille lorsqu’une main se pose sur mon épaule et m’interrompt. Une voix claire, joyeuse et assurée me remplace :
— Mon amie cherche un meuble, comme celui-ci, mais en hêtre. J’ai entendu sa requête alors que j’étais à mon étal, je pense que vous avez pu l’entendre, tout comme moi !
Terriblement gênée, je me tourne vers Beata pour la remercier du bout des lèvres et pour éloigner sa main, que je juge trop envahissante. Elle est ma meilleure amie, certes, sauf que deux femmes aussi proches, c’est désapprouvé par la société. L’artisan croise les bras et nous toise de haut toutes les deux. Il laisse tomber, d’un air las, sans doute coincé entre son envie de me voir déguerpir et l’autre de me soutirer un maximum d’argent :
— Non, nous n’avons pas ce meuble en hêtre. Il a été fait en résineux pour une bonne raison. C’est pas cette gamine qui va m’apprendre mon métier !
— Pas la peine de t’énerver Galec, Gretel n’a jamais insinué que tu étais incompétent. Peut-être avait-elle une excellente motivation de le demander dans ce bois spécifiquement.
Beata se tourne vers moi, s’attendant sans doute à une explication de ma part. J’ouvre une première fois la bouche, comme un poisson hors de l’eau. Je n’ai pas sa prestance et sa facilité pour parler. Je lui envie son assurance, quand moi je ressemble juste à un âne incapable d’aligner deux mots. Ils me regardent tous les deux avec insistance, le premier pour me faire taire, et la seconde pour m’encourager. Je me raccroche aux yeux d’un bleu lumineux, qui m’inspirent confiance et me poussent à me surpasser. J’inspire profondément pour sortir d’une petite voix :
— C’était pour garder le même bois dans toute la pièce.
— Mais oui, c’est logique ! Un meuble d’une autre teinte, ça jure, ce n’est pas joli ! Je comprends !
J’ai envie de lui demander de parler moins fort. Beata a tellement l’habitude d’exprimer ses opinions avec vigueur qu’elle en oublie que nous sommes au marché, entourées par toute une foule. Si elle, elle se moque complètement du regard des gens, ce n’est pas mon cas. Elle passe sa main dans sa crinière noire indomptable avec un grand geste, signe qu’elle est parfaitement à son aise. Je l’admire, même si pour le moment, j’ai juste envie de me terrer dans un trou de souris pour disparaître. Le maître ébéniste secoue la tête en maugréant et me montre un autre meuble, fait en hêtre :
— Celui-là est de la bonne couleur.
— C’est super ça ! Bon, vous devriez pouvoir vous entendre. Je retourne à mon stand. Viens me voir dès que tu as fini !
Elle s’éloigne, me laissant seule avec ce gaillard qui me lance un regard entre dégoût et convoitise. Il se rend bien compte qu’il peut faire une vente et en tirer gros. Je baisse le nez pour observer sa trouvaille : en plus d’être laide, elle est trop imposante. Je ne sais pas comment lui dire. Je lui souris, espérant rassembler assez de courage pour lui passer commande.
— C’est que… le premier meuble était mieux… je veux dire, la forme… s’il était en hêtre, il serait parfait.
Une chape de plomb me tombe sur les épaules. Je reconnais le signe. Un ricanement retentit sous mon crâne. L’angoisse me gagne. Pas maintenant, alors que je n’ai pas pu essayer mon onguent. J’aurais dû rentrer tout de suite au lieu de tourner en rond pour rien. Je serai revenue plus tard pour acheter ce qui était nécessaire.
Avant que je puisse réagir, un fracas éclate derrière moi, m’immobilisant instantanément. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir qu’une horde de chevaux lancés au plein galop effraient les chalands et les commerçants. Une seule personne peut se permettre pareille exubérance sans s’attirer les foudres de la foule. Au contraire, celle-ci commence à hurler de délire, tout en saluant les cavaliers. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi il est si populaire.
— Peuple de Paveil, voici le prince Authaire !
Le crieur n’a même pas besoin d’élever la voix. Tous les villageois présents sur le marché se sont déjà inclinés avec ferveur devant l’héritier du trône. Je répète le même geste dans mon coin, en reculant le plus possible, afin de ne pas attirer l’attention sur moi. Le nouvel arrivant ne dit mot, se contentant de scruter la foule. Je me fais toute petite, espérant m’enfoncer dans l’ombre et disparaître. Dès que ses yeux se posent sur moi, il secoue la tête et, grâce à un léger mouvement du pied, sa monture avance. Il se fraie un passage jusqu’à moi et descend avec son air hautain et altier.
— Ma douce amie, relevez-vous ! Que faites-vous ici, de si bon matin ?
J’obéis à son ordre en tremblant, à la fois de peur et de fatigue. D’un signe de la main, le prince autorise la foule à faire de même. La vie reprend faiblement autour de nous, car nous demeurons la cible de nombreux regards. Je m’écrase sous leurs multitudes, alors que le futur monarque semble rayonner de bonheur. Ses lèvres effectuent un magnifique sourire, mais celui-ci ne monte pas jusqu’à ses yeux de glace, rehaussés par ses habits bleu clair, couleur de la royauté. Il est flamboyant parmi la masse de vêtements ternes de la population. Il n’y a que sa suite, composée de gardes et de courtisans, qui est bigarrée. Authaire aime être visible et se mettre en valeur. Je souffle d’une toute petite voix :
— Je réalisais quelques achats pour… pour remplir le garde-manger.
Il éclate d’un rire tonitruant, comme si je venais de lancer une plaisanterie pleine d’esprit. Je pique un fard, comprenant qu’il se moque de moi. Il reprend avec force :
— Gretel, ma mie, vous êtes si spirituelle !
Je tourne la tête à droite et à gauche, cherchant quelque chose ou quelqu’un qui pourrait me tirer de là. Hélas, rien ni personne ne peut me libérer de ma détresse, pas même Beata.
Le prince m’attrape la main pour y déposer un baiser. Je me retiens de toutes mes forces de tressaillir ou de grimacer. Il s’accroche à mes doigts, comme s’il sentait que je souhaite plus que tout déguerpir, telle une biche effarouchée.
— Un bal sera donné au château dans trois jours. Douce Gretel, vous y serez ma cavalière. Nous allons nous amuser, festoyer et danser jusqu’au bout de la nuit !
Il exécute de grands gestes à chaque mot pour haranguer la foule. Celle-ci applaudit à tout rompre, bien docile. Pourtant, je vois bien les oeillades mauvaises qu’on me jette, comme si j’étais en faute. J’ai envie de crier que je n’ai pas demandé à être invitée à ce bal. Je n’ai pas eu le choix ! Les paroles d’Authaire étaient on ne peut plus claires : je dois venir et me taire.
D’un regard insistant, il me défie d’oser le contredire. Ce n’est pas la première fois qu’il me convie à des réceptions. Jusque-là, j’ai réussi à l’esquiver, en lui fournissant des excuses crédibles ou en oubliant de répondre. Cette fois, je suis prise au piège.
— Très chère Gretel, je ne puis garder le secret ! Lors de ce bal, une surprise vous y sera révélée ! Ce sera grandiose ! Spectaculaire !
Je me retiens d’ouvrir la bouche en grand. À la place, je me force à esquisser un sourire. Je n’ai même pas le temps de bredouiller quoi que ce soit qu’il effectue un nouveau baisemain, suivi d’un clin d’oeil suggestif. J’ai très peur de sa surprise. Il remonte sur son beau cheval bai d’un mouvement souple. Il plaisante avec son écuyer, qui n’en mène pas plus large que moi et ils repartent au pas, comme si rien ne s’était passé.
Je reste là, paralysée. Tous les gens du marché s’animent autour de moi, en jacassant comme des pies. Ils doivent déjà être en train de commenter les paroles du prince, d’échafauder tout un tas de théories et de médire de ma personne. Je les vois, j’entends leurs bourdonnements, mais mon cerveau reste englué dans une vase visqueuse et tourne au ralenti.
Mes pieds bougent tout seuls. Je dois rentrer chez moi, pour me mettre à l’abri de leurs langues perfides et essayer ma crème miraculeuse. Au moment de partir, les jambes en coton, je jette un dernier coup d’oeil au meuble que j’ai désigné plus tôt. Même si je sais ce qu’il s’est passé, je ne peux m’en empêcher. Comme je le pressens à ma fatigue, la petite commode s’est éclaircie. Comme si elle était désormais en bois de hêtre. La Malédiction a encore frappé. Avant que quelqu’un ne s’aperçoive du changement, je m’échappe entre les passants pour disparaître.