
Extrait
La Couronne d'Ombre, Tome 3 : Les Cendres de la Coalition: Troisième tome d’une saga de dark fantasy, mêlant nécromancie, intrigues politiques et royaumes en guerre.
ACTE I LE PREMIER CRI
I
Je me précipitai vers Selmira dans un bond qui fit trembler le sol, le cœur cognant si fort dans ma gorge que j’en avais le goût du fer sur la langue, et quand mes bras se refermèrent autour de son corps brûlant, plié en deux par la souffrance, je sentis immédiatement la contraction suivante la traverser comme une vague de feu invisible : ses muscles se durcirent sous mes paumes avec une force implacable, son ventre rond se contracta violemment, la faisant se tordre de douleur et gémir longuement. Son visage était là, tout près du mien, d’une pâleur extrême, presque translucide, les lèvres pincées et exsangues, les yeux écarquillés par une terreur que je ne lui avais jamais vue — une terreur pure, animale, celle d’une femme qui sent son corps poussé aux confins de ce qu’il peut endurer, qui comprend que quelque chose en elle exige tout, sans répit ni merci. Elle cria, un hurlement rauque, déchirant, qui me lacéra les tympans et me glaça jusqu’aux os, et je hurlai avec elle, un rugissement désespéré, primal, qui arracha ma gorge déjà à vif.
« À l’aide ! Quelqu’un ! Par les trois dieux, quelqu’un ! »
Mais, le couloir était vide, les torches vacillaient, seules, dans leur silence moqueur, et personne ne venait. La panique me prit alors, une panique noire, visqueuse, qui me noua les entrailles et fit trembler mes bras autour d’elle comme si j’allais la laisser tomber à tout instant.
Je la soulevai. Mes mains glissaient sur sa peau trempée de sueur froide, son poids soudain immense, écrasant, dans mes bras nus. Un liquide tiède s'échappait encore d'entre ses cuisses, coulant lentement sur mes avant-bras, sur mon torse, sur mes jambes – une chaleur vivante, poisseuse, qui me rappelait à chaque seconde l’urgence absolue de ce qui se jouait en elle. Elle se tordait contre moi, ses ongles s’enfonçant dans mon épaule avec une force désespérée, son ventre dur comme la pierre se pressant contre mon flanc à chaque nouvelle vague qui la traversait, et je courus, pieds nus sur les dalles glacées du couloir, chaque pas envoyant des éclats de douleur dans mes plantes, mais je ne sentais presque rien : seulement elle, seulement sa douleur qui irradiait en moi comme un courant brûlant, seulement sa voix brisée qui murmurait mon nom entre deux hurlements étouffés.
« Edras… Edras, je t’en prie… c’est trop… je ne peux plus… »
Je descendis les marches quatre à quatre, l’escalier en colimaçon qui tournait, tournait, tournait sans fin comme un piège vicieux, chaque échelon cognant contre mes genoux, chaque virage me faisant craindre de trébucher, de la lâcher, de la perdre pour toujours. La lune filtrait par les meurtrières étroites, nous baignant d’une lueur pâle, froide, presque cruelle, qui faisait luire la transpiration sur sa peau, sur la mienne, et projetait des ombres trop longues sur les murs, comme des mains spectrales tendues pour nous retenir, pour nous empêcher d’atteindre la lumière.
Je courais, nu, couvert de sueur et de traces humides, les poumons en feu, les muscles déchirés par l’effort surhumain, et les gardes que je croisais restaient figés, bouche bée, armes à moitié dégainées, incapables de comprendre ce qu’ils voyaient : leur seigneur, sans le moindre vêtement, haletant, portant dans ses bras une femme qui gémissait et criait de douleur, le visage tordu par les contractions. Enfin l’un d’eux réagit — un colosse à la barbe rousse — et je l’entendis hurler dans la corne de l’entrée de la forteresse, sa voix rauque faisant trembler les murs de pierre :
« Le Seigneur Edras arrive avec Dame Selmira ! Que l’infirmerie se tienne prête, en urgence absolue ! »
Un second posa sa cape sur mes épaules dans un geste rapide de pudeur et de réconfort, pour cacher ma nudité et préserver Selmira des regards indiscrets. Je le remerciai d’un simple signe de menton — plus de voix, plus de souffle, seulement cette peur viscérale, plus terrible que n’importe quel champ de bataille, plus terrible que lorsque le Maître avait tenté de me briser, parce que cette fois c’était elle, c’était notre enfant, c’était la vie même qui vacillait, fragile, entre mes bras. Les larmes brûlantes coulèrent enfin sur mes joues, se mêlant à la sueur, et dans le silence de ma tête je jurai solennellement : si elle mourait, si l’enfant mourait, je brûlerais le monde entier jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à pleurer, plus rien à perdre.
Alors que les maisons défilaient devant moi, volets clos comme des paupières scellées sur des secrets trop lourds, serrées les unes contre les autres dans l’ombre épaisse de la nuit, je pris soudain conscience du monde qui m’entourait — non plus comme un décor familier, mais comme une menace tapie, prête à se refermer sur nous. Au début je n’y avais pas prêté attention, trop absorbé par le battement sourd de mes pas sur les pavés humides, par cette vibration qui remontait encore de l’endroit où, peu de temps avant, se trouvaient mes stigmates comme un écho lointain que je refusais d’entendre. Mais maintenant ça me frappait, brutal, implacable : aucun bruit d’oiseaux, aucun cri de chouette ou de renard nocturne ne venait briser la quiétude de la ville. Rien. Pas même le frôlement d’une feuille morte chassée par un vent inexistant, pas même le murmure distant d’un chat errant. Tout était silencieux, trop silencieux, un silence qui n’avait rien de paisible, qui pesait comme une chape de plomb sur Cendregarde endormie, un linceul tissé d’ombres qui étouffait jusqu’au souffle même de la vie. Un silence surnaturel, presque conscient, comme si la cité elle-même retenait sa respiration… en attendant quelque chose.
Ou quelqu’un.
Et dans ce vide absolu, je sentis un frisson glacé ramper le long de ma nuque, comme des doigts invisibles effleurant ma peau, me rappelant que les ténèbres n’étaient jamais vraiment parties. Elles guettaient. Elles écoutaient. Et peut-être, tout près, elles se préparaient à parler.
Je finis enfin par arriver devant la porte de l’infirmerie. Mère Aelwyna avait déjà tout préparé : un lit était fait avec des draps propres, des linges soigneusement pliés disposés à portée de main, des serviettes chaudes fumantes à ses côtés, une bassine d’eau tiède prête, visiblement, le garde avait été entendu.
« Posez-la sur le lit. »
Je le fis, doucement, sans poser de question ni m’offusquer de la brusquerie de ses paroles.
« Depuis combien de temps est-elle comme ça ? »
— Juste le temps de descendre du donjon. Je suis venu aussi vite que j’ai pu. En courant. »
Elle posa sur moi un regard en coin, scrutant chaque goutte de sueur qui perlait sur mon visage, comme pour jauger la vérité de mes dires.
« Vous avez bien fait, Seigneur. Maintenant, laissez-moi faire. »
Je m’exécutai sans un mot.
La chambre n’était plus qu’un cocon étouffant : les murs de pierre suintaient une humidité froide qui se mêlait à la chaleur accablante des dizaines de bougies allumées partout, leurs flammes vacillantes projetant des ombres tordues sur les draps trempés de sueur, des ombres qui dansaient comme des spectres affamés. L’air était lourd, saturé d’odeurs de transpiration aigre, de cire fondue, de tension animale. Au centre de tout cela, Selmira criait encore, un hurlement qui n’était plus vraiment une voix mais un arrachement primal, un son rauque, guttural, qui semblait jaillir directement de ses entrailles, à mesure que les contractions se faisaient plus proches. Ses lèvres étaient blanchies, ses dents serrées à se briser, ses cheveux noirs collés à ses tempes par une sueur qui ruisselait en torrents luisants sur son cou tendu, sur ses épaules tremblantes. Elle se tordait sur le lit, les draps blancs froissés et humides sous ses mains crispées qui agrippaient le tissu avec force, comme si elle voulait s’arracher à ce corps qui la trahissait, qui la poussait au-delà d’elle-même. Je tenais sa main droite, je serrais ses doigts si fort que je sentais les os fins grincer sous ma paume, que mes propres jointures blanchissaient sous la pression, mais elle serrait plus fort encore, comme si elle voulait m’entraîner avec elle dans cette souffrance qui la consumait, et je ne pouvais rien faire d’autre que murmurer des mots vides, des mots auxquels je ne croyais pas moi-même.
« Tiens bon, mon amour, tiens bon… c’est presque fini… »
Mensonge doux-amer. La douleur n’en finissait pas, elle montait en vagues de plus en plus hautes, de plus en plus rapprochées, de plus en plus violentes. La sage-femme, une femme trapue aux mains noueuses et expertes, au visage rougeaud couvert de sueur elle aussi, donnait des ordres d’une voix ferme et calme :
« Respirez profondément entre les contractions… voilà, expirez lentement… maintenant, à la prochaine, vous poussez avec le ventre, pas avec la gorge… »
Ses paumes pressaient doucement sur l’abdomen dur pour guider la descente, surveillaient le rythme, encourageaient sans relâche. Selmira haletait, transpirait à grosses gouttes, ses traits congestionnés, les veines saillantes au cou et aux tempes.
Les heures s’étirèrent, interminables, dans cette fournaise de cris étouffés, de moiteur et d’efforts répétés. Les runes de protection vibraient toujours dans les murs, plus fort à chaque contraction, faisant trembler légèrement les fondations, faisant danser les flammes comme si la forteresse elle-même ressentait l’épreuve et y répondait. La bénédiction du Chêne pulsait dans ma poitrine, un battement lourd, ancien, en écho à chaque lutte de Selmira, comme si quelque chose écoutait, attendait, surveillait que tout se passe sans encombre.
Puis la sage-femme annonça d’une voix claire, presque triomphante :
« Je vois la tête. Selmira, à la prochaine contraction, poussez fort, poussez longuement, retenez votre souffle au début puis expirez en poussant… oui, comme ça ! »
Selmira obéit, rassemblant ses dernières forces. Elle poussa, visage violet par l’effort, respiration hachée, veines saillantes, jusqu’à ce que son corps tremble d’épuisement total. La sage-femme guida calmement, soutenant la tête qui avançait progressivement, murmurant des encouragements constants :
« Encore un peu… je vois les épaules… On y est presque. Respirez… poussez encore… »
Selmira criait, un cri rauque, primal, mais elle continuait, seconde après seconde, contraction après contraction.
Et puis vint ce moment où le bébé glissa enfin, lentement, guidé par les mains expertes : un petit corps rouge, fripé, couvert du vernix blanc et protecteur qui collait encore à sa peau, les poings serrés, la bouche grande ouverte sur un premier souffle hésitant.
Silence. Un silence interminable, suspendu, cruel comme la mort elle-même. Les secondes s’étirèrent, les plus longues de toute ma vie. Le temps perdit toute logique.
Et ses lèvres remuèrent finalement sur un premier pleur aigu, déchirant, vivant – un cri qui trancha l’air, qui fit taire même le crépitement des flammes, qui me transperça jusqu’à la moelle.
L’enfant était là. Vivant.
Et nous aussi.
Et puis la marque apparut.
Je la sentis avant même de la voir vraiment. Un frisson glacé, presque liquide, qui coula de ma poitrine jusqu’à mes doigts dès que mes yeux se posèrent sur la peau de l’enfant. L’air de la chambre, déjà lourd de sang, devint soudain plus épais, comme si quelqu’un avait renversé une jarre d’ombre froide au milieu de la pièce. Le goût du fer me remonta dans la gorge, métallique, âcre, trop familier.
Je la vis apparaître, timidement, comme si elle se dessinait d’elle-même sous la peau translucide de l’enfant : une ligne noire, fine, plus noire que l’encre la plus profonde, plus noire que la nuit dans la crypte où j’avais dormi mille ans. Elle formait un fragment de cercle, une couronne brisée, douce dans sa courbure, presque tendre, un croissant de lune retourné qui pulsait légèrement au rythme de son cœur minuscule… mais en décalé du mien.
Je fis un pas. Un seul. Et le monde vacilla.
Un froid brutal, vorace, me saisit au creux des côtes, pas une brûlure, non, un vide, une succion lente et sourde qui aspira l’air de mes poumons, qui fit trembler mes genoux.
Je tendis la main, effleurai la peau tiède et fripée de son torse. Le contact fut immédiat : un fil invisible se tendit entre nous, un fil glacé, vivant, qui mordit dans mes veines. Une douleur sourde, profonde, remonta le long de mon bras, pas violente, mais patiente, comme si on m’arrachait lentement un organe que je n’avais jamais su nommer.
Et la vision vint.
Un cercle de croix, immenses, brunies, plantées dans une plaine de cendres qui sentait la chair brûlée et la terre éventrée. Cendregarde en ruines derrière moi, ses remparts fendus béants, crachant une fumée sombre et huileuse qui collait à la gorge. Et moi, à genoux au centre, les mains ouvertes, vides, saignant une ombre épaisse, visqueuse, qui coulait vers l’enfant — non plus un nourrisson, mais un homme debout devant moi, droit, calme, les yeux trop noirs, la marque sur sa poitrine désormais complète, éclatante, aspirant ce qui restait de moi comme une sangsue aspire le sang jusqu’à la dernière goutte.
Et derrière lui… rien. Un vide absolu.
La vision s’éteignit d’un coup. Je titubai en arrière, la respiration coupée, la bouche pleine du goût de ma propre peur. Mes doigts étaient engourdis, lourds, comme si on les avait trempés dans la glace des catacombes. Je reculai encore d’un pas. La marque de l’enfant pâlit légèrement, comme une braise qu’on prive d’air. Et je respirai à nouveau, un souffle rauque, brûlant, presque douloureux tant il me rappela que j’étais encore vivant.
Je le regardai, ce petit être rose et fripé qui serrait déjà le doigt de Selmira dans sa main minuscule, ses paupières lourdes, sa bouche entrouverte sur un souffle paisible. Il n’avait pas l’air maudit. Il n’avait pas l’air dangereux. Il avait juste l’air vivant. Trop vivant.
Et moi, pour la première fois depuis mille ans, je me sentis faible. Vraiment faible. Comme si, en le mettant au monde, Selmira avait aussi enfanté la seule chose capable de me vider jusqu’à la dernière goutte d’ombre, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien du Seigneur des mille croix, rien qu’une coquille vidée, prête à s’effondrer dans la poussière.
Je reculai un peu, jusqu’à ce que mon dos heurte le mur froid. Le froid reflua. La marque du petit devint presque invisible sous la lumière tremblante des chandelles.
Selmira s’effondra alors, la tête retombant sur l’oreiller trempé de sueur, de sang et de larmes, les yeux mi-clos, la bouche ouverte sur un souffle rauque, irrégulier, son corps toujours secoué de spasmes, sa peau pâle luisante de sueur froide. Elle vivait. Il vivait.
Mère Aelwyna coupa le cordon d’un geste sec, enveloppa l’enfant, encore taché de sang, dans un linge propre. Elle me tendit mon fils, encore relié à elle par ce lien palpitant à peine coupé, encore chaud de la bataille qu’il venait de livrer, et je le pris, dans mes bras, ce petit corps si léger, si brûlant, si fragile contre ma poitrine, et je regardais la marque noire qui battait, et je sentis le monde basculer, le silence tomber plus lourd que tous les cris qui avaient précédé, un silence si dense qu’il étouffa même les flammes, qu’il écrasa même mon propre cœur.
Elle était là. Dans mon fils. Et elle me regardait déjà.
« Tu me donnes notre enfant ? »
Selmira tendait les bras, ses mains tremblantes encore de l’épuisement qui l’avait ravagée pendant des heures interminables, comme si elle émergeait d’une tombe qu’elle avait creusée elle-même, pierre par pierre, hurlement par hurlement. Prendre notre bébé dans ses bras, c’était la récompense qu’elle méritait, une lueur fragile dans l’abîme de souffrances qu’elle avait traversé pour lui donner vie, pour arracher cette étincelle au néant qui nous guettait tous. Mais la peur s’empara de moi comme une lame glacée rampant le long de ma colonne, tranchante, inexorable. Elle verrait forcément la marque — cette ligne noire, serpentine, qui rampait déjà sur la peau délicate de l’enfant comme un stigmate hérité de mes propres ténèbres, un écho de la malédiction qui me rongeait depuis un millénaire. Que lui dirais-je ? Comment lui expliquer que mon sang maudit avait corrompu ce qui aurait dû être pur, innocent, un havre dans la tempête ? Mon sang battait contre mes tempes comme un tambour de guerre, un martèlement sourd qui faisait vibrer mes os, tandis que la moiteur gagnait mes paumes, poisseuse, comme du sang frais qui refuse de sécher, et mes jambes menaçaient de flancher, lourdes comme des chaînes forgées dans les cryptes oubliées, prêtes à me traîner vers le bas, vers l’abîme où j’aurais dû rester enfermé.
Et pourtant, je lui tendis l’enfant, mes bras tremblant comme si je livrais une offrande à un autel impitoyable, un geste qui scellait peut-être notre chute à tous.
Au début, elle ne remarqua rien, trop absorbée dans la contemplation de ce visage si doux, si vulnérable, une petite chose rose et fripée qui semblait défier le monde par sa simple existence, ses paupières encore closes sur des rêves qu’aucun cauchemar n’avait encore souillés. Ses petites mains cherchaient déjà à s’agripper à sa mère, entortillant ses doigts boudinés dans les longs cheveux noirs de Selmira, ces mèches cascadantes qui absorbaient la lumière des chandelles comme des ombres avides, un lien primal, instinctif, qui faisait monter en moi une vague de tendresse mêlée à une terreur acide et brûlante.
« Vaelan. Est-ce que ça te plaît ? »
La question était ouverte, suspendue dans l’air lourd de la chambre, posée aussi bien au nouveau-né qu’à moi-même, j’en étais convaincu, un nom comme une prière susurrée dans le vent, un nom qui évoquait les vents froids des tertres où j’avais autrefois planté mes croix, un nom qui pourrait devenir une malédiction si les ombres l’engloutissaient.
« C’est magnifique, » soufflai-je, la voix rauque, étouffée par la boule qui grossissait dans ma gorge, un murmure qui luttait contre le silence oppressant, contre le battement de mon cœur qui accélérait, comme un orage qui s’approche.
« C’était un prénom de roi, jadis. C’est du moins ce qu’on me racontait quand j’étais enfant. Je me suis toujours dit que si j’avais un fils, je l’appellerais comme ça.
— Ce prénom lui ira à merveille, mon amour. »
Je lui caressais le front, écartant les quelques mèches qui étaient collées par l’effort qu’elle venait de fournir en le mettant au monde.
Et alors, son attention se posa sur le torse du bébé, glissant lentement, innocemment, jusqu’à cette ligne noire. Je vis la terreur envahir son regard, d’abord une ombre fugitive, puis un éclat fulgurant qui fit pâlir ses traits, ses pupilles se dilatant comme des gouffres sans fond, avalant la lumière, avalant l’espoir. Les larmes montèrent, perlant aux coins de ses yeux comme du sang d’une plaie fraîche, et les sanglots éclatèrent enfin, un cri étouffé qui déchira l’air, un hurlement primal qui me transperça comme une faux dans la poitrine, la faisant trembler dans mes bras, son corps secoué comme une feuille dans la tempête.
« Pourquoi ? » demanda-t-elle en pleurs, sa voix brisée, un sanglot qui se muait en accusation, en désespoir absolu, les mots se bousculant comme des os qui craquent. « Pourquoi est-ce que cela lui arrive à lui ? Pourquoi cette marque, cette ombre sur sa peau innocente ?
— C’est ma faute, » répondis-je, la voix basse, mortelle, un aveu qui me brûlait la gorge comme un poison ancien.
Je me sentais impuissant face à des forces qui me dépassaient, des ténèbres que j’avais invoquées il y a un millénaire et qui maintenant rampaient vers ce que j’aimais le plus, une malédiction qui ne s’arrêterait pas à moi, qui infecterait tout, jusqu’à ce que Cendregarde ne soit plus que cendres tout court. Je tendis une main vers elle, mais elle recula légèrement, comme si mon toucher pouvait corrompre encore plus, et cela me frappa comme un coup de poignard en pleine âme.
La colère m’envahit alors, progressive, insidieuse, comme une vague noire montant des profondeurs de mon être, une rage sourde contre moi-même, contre le maître qui m’avait lié, contre le destin qui nous avait conduits ici. Mes mains se serrèrent à m’en faire saigner les paumes, les ongles mordant la chair jusqu’à ce que le sang perle, chaud, épais, gouttant sur la pierre du sol comme des larmes écarlates, un sacrifice inutile qui tachait le berceau de notre avenir, un avenir que je venais peut-être de condamner par ma seule existence.
Je m’assis au coin du lit, ne quittant pas des yeux ni ma femme ni mon enfant, restant mué dans un silence, trop timoré pour le briser. J’attendais patiemment que les pleurs se calment pour pouvoir parler avec elle, pour voir si sa réaction de rejet n’était que passagère ou si, désormais, ma simple présence la répugnait.
« Je m’excuse. » Finit-elle par dire, sa voix tremblant encore pleine des sanglots qui venaient de la secouer pendant de longues minutes.
« Je n’aurais pas dû avoir ce comportement. Il était déplacé. »
Je remuais la tête, un geste lent, presque douloureux, comme si chaque mouvement faisait remonter la cendre de mes crimes anciens jusqu’à la surface de ma peau, et je sentis le goût du sang sur ma langue, celui de ma propre morsure à l’intérieur de la joue pour retenir les mots qui auraient tout empiré. Sa réaction avait été justifiée, plus que justifiée, et je ne pouvais pas lui en vouloir. Après tout, j’étais le monstre, l’ombre revenue des tertres, celui dont le liquide vital maudit avait coulé dans ses veines pendant neuf mois et venait maintenant de graver sa signature sur la chair tendre de notre fils.
« Ne t’inquiète pas pour ça », soufflai-je, la voix râpeuse, éraillée par la fumée de la peur qui me brûlait encore la gorge.
Elle me fixa, ses yeux encore rougis, encore brillants de larmes qui n’avaient pas fini de couler, mais déjà durcis par cette flamme farouche que je n’avais vue que sur les champs de bataille quand un guerrier refusait de plier.
« Quoi qu’il porte… » dit-elle, et sa voix tremblait, pourtant, elle ne vacillait pas, « il est né de moi. De nous. Pas d’un dieu. Pas d’un mort. De moi. »
Elle baissa les yeux sur Vaelan, ce petit être chaud et humide blotti contre sa poitrine, sa peau encore luisante, et un sourire naquit sur ses lèvres fendues, un sourire qui chassa la fatigue, qui fit briller la sueur sur ses tempes comme une couronne de lumière pâle, un sourire si pur, si absolu, que je sentis mon cœur se déchirer et se ressouder en même temps, submergé par un amour si violent qu’il me coupa le souffle. L’odeur de son corps, mélange de sang, de lait naissant et de lavande écrasée, emplissait l’air autour de nous, chaude, vivante, et je n’avais jamais rien senti d’aussi sacré.
« Promets-moi une chose », murmura-t-elle, la voix plus basse, plus rauque, presque un grondement de bête qui protège son petit. « Jamais il ne sera étudié comme un artefact. Jamais on ne le posera sur une table froide pour que des doigts curieux fouillent sa peau. Vaelan est notre fils. Notre chair. Pas une énigme. Pas une arme. »
Je hochai la tête, incapable de parler, la gorge nouée par une vague brûlante qui montait derrière mes yeux. Je voulais lui jurer sur ma vie, sur chaque os que j’avais brisé, sur chaque âme que j’avais damnée, que personne ne le toucherait jamais. Elle le sentit, elle le vit, et ses doigts se resserrèrent sur le dos du bébé comme pour sceller le pacte.
« Cette marque… » reprit-elle, plus doucement, presque un souffle contre la tête de Vaelan, « ça n’a rien à voir avec le Maître, n’est-ce pas ? »
Je déglutis, le goût de la peur encore sur ma langue, plus âcre que le sang.
« Non. Je ne crois pas. »
Un soupir. Long. Profond. Je le sentis dans sa poitrine qui se soulevait enfin, dans ses épaules qui retombaient légèrement, comme si on venait de lui ôter une montagne invisible. L’air autour de nous sembla soudain moins lourd, moins chargé de soufre et de cendre.
Puis elle releva les yeux vers moi, et la tendresse revint, plus forte, plus tranchante, mêlée d’une certitude froide.
« Alors, c’est une bénédiction. Une bénédiction étrange, sombre, peut-être douloureuse… mais une bénédiction quand même. »
Un silence. Le feu craqua dans l’âtre, projetant des reflets rougeoyants sur la peau de Vaelan, sur la marque qui pulsait doucement, presque paisiblement maintenant.
« Mais cet enfant attirera la guerre, Edras », souffla-t-elle, et sa voix se fit plus basse, plus grave, comme si elle énonçait une vérité ancienne gravée dans le sang même de la terre. « Je le sens dans mes os, dans mon ventre encore ouvert. Déjà qu’elle te suit partout où tu poses le regard… imagine ce qu’elle fera pour lui. »
Ce fut comme si on m’avait planté une lame froide entre les côtes. Je n’y avais pas pensé. Pas encore. Mon esprit était trop occupé à compter les battements de cette marque qui me vidait lentement, à mesurer le froid qui rampait dans mes veines quand j’étais trop près. Mais elle, elle l’avait vu. Instantanément. Avec cette lucidité brutale, terrifiante, que seule une mère qui vient de frôler la mort peut avoir.
Je posai ma main sur la sienne, sur le petit crâne duveteux de Vaelan, et je sentis sa chaleur, sa fragilité, la vie qui battait sous sa peau, et je serrai, doucement, comme si je pouvais encore le protéger par la seule force de mon amour, de notre amour.
« On la cachera », murmurai-je, la voix rauque, presque un serment gravé dans le fer. « Tant qu’il respirera, personne ne saura. Personne ne le touchera. Je le jure sur tout ce que je suis, sur tout ce que je ne suis plus. »
Elle tourna lentement la tête vers moi, ses cheveux noirs collés à ses tempes, et, dans ses yeux, je vis la tendresse immense, absolue, terrifiante, se mêler à une détermination d’acier trempé dans le feu de l’accouchement.
« Alors nous la cacherons ensemble », souffla-t-elle, ses lèvres effleurant le front de Vaelan. « Et si la guerre vient… nous la brûlerons avant qu’elle ne pose les yeux sur lui. »
Et dans ce regard, dans ce murmure, dans la chaleur de leurs deux corps pressés l’un contre l’autre, je sentis quelque chose de plus fort que la peur, plus fort que la marque, plus fort que les ténèbres qui nous guettaient déjà : l’amour qui nous liait, tous les trois, comme une chaîne forgée dans le sang, la douleur et la nuit, une chaîne que même l’ombre la plus ancienne ne pourrait jamais briser.
Un raclement de gorge, sec comme une pierre qu’on frotte contre l’os, me fit pivoter. Mère Aelwyna se tenait là, les mains encore luisantes de sang, l’odeur métallique et chaude collée à ses paumes comme une seconde peau ; à côté d’elle, la sage-femme croisait les bras, les avant-bras tachés de rouge sombre jusqu’aux coudes, les yeux fatigués, mais inflexibles. Le silence qu’elles imposaient était plus lourd que n’importe quel ordre.
« Seigneur, » murmura Aelwyna, la voix basse, presque tendre, presque cruelle, « vous devriez les laisser respirer maintenant. Votre femme et l’enfant ont traversé de rudes épreuves la nuit entière. Le jour pointe à peine. »
Je n’eus pas le temps d’ouvrir la bouche. Leurs mains, fermes malgré la fatigue, se posèrent sur mes épaules, me poussèrent doucement, mais inexorablement vers la porte. L’air de la chambre me collait encore à la peau ; je sentis la chaleur de Selmira s’éloigner derrière moi comme on m’arrache un membre. Je tendis la main, un geste désespéré, pathétique, les doigts écartés vers elle, vers eux, vers ce petit corps chaud que je venais à peine de tenir, et déjà on me l’enlevait.
Selmira leva les yeux. Ses lèvres, pâles et fendues, esquissèrent un sourire épuisé, lumineux, presque moqueur devant ma détresse. Elle forma un « je t’aime » sans bruit, juste le mouvement lent de sa bouche, un souffle qui traversa la pièce comme une caresse, et ce fut tout. Le monde se réduisit à ce mot muet, à cette promesse suspendue dans l’air lourd. La porte claqua dans mon dos. Le bois heurta l’encadrement avec un choc sourd, définitif, qui résonna dans mes côtes comme un cœur qu’on arrête. Et je me retrouvai dehors.
Seul. Et c’est ce qui me frappa. Comme si les alentours s’étaient vidés d’un seul coup. Je n’y prêtais pas plus attention sur le moment, mon esprit encore tourné vers ce qui venait de se passer.
Le vent froid du printemps me saisit aussitôt, vif, presque cruel, glissant sous la blouse trop courte qu’on m’avait prêtée à la hâte, mordant mes cuisses nues, mes pieds nus qui touchaient la pierre toujours humide de la nuit. L’odeur de la ville me sauta au visage : terre retournée, mousse trempée, jeunes pousses vertes qui perçaient les fissures des remparts comme des lames discrètes, odeur d’humus vivant, de sève qui monte, de vie qui reprend ses droits sans demander la permission. Une averse récente avait tout lavé ; les pavés luisaient, noirs et lisses, et chaque goutte qui restait accrochée aux murs sentait le métal froid, le fer mouillé, le sang de la terre qui se réveille.
Le ciel, au-dessus des toits, était d’un gris très pâle, presque blanc, comme une plaie qui commence à cicatriser. Le premier rayon de soleil, timide, effleurait déjà les cheminées, posait une lame d’or sur les tuiles encore humides, et pourtant, je grelottais. Pas seulement de froid.
Je restais là, pieds nus sur la pierre glacée, la cape du garde jetée sur mes épaules comme un drapeau de défaite, les mains encore imprégnées de l’odeur de Selmira, de Vaelan, de cette marque qui battait doucement dans ma mémoire, aspirant déjà quelque chose que je ne pouvais nommer.
Et pour la première fois depuis mille ans, je me sentis nu. Vraiment nu. Dépouillé de tout, sauf de cet amour immense, brûlant, terrifiant, qui battait maintenant hors de moi, derrière cette porte close, dans les bras de la femme que j’aimais et du fils qui venait de naître avec une ombre cousue dans la peau.