
Extrait
La Couronne d'Ombre, Tome 2 : La Guerre du Voile: Second tome d’une saga de dark fantasy, mêlant nécromancie, intrigues politiques et royaumes en guerre.
Acte I l’ÉVEIL DE L’OMBRE
I
Je tournai une page du livre, et un frisson me traversa, comme si la cendre incrustée dans le parchemin s’infiltrait dans mes veines. Chaque mot paraissait peser sur mon âme, la faisant s’enfoncer un peu plus dans les méandres du passé, un écho de ce que j’avais été. Plus je lisais, plus je découvrais ce que je redoutais : la vérité sur moi-même. Le cuir usé du recueil sentait le moisi et la guerre oubliée, et sous mes doigts, les feuillets crissaient comme des os brisés. Les runes, tracées d’une encre fanée qui semblait encore humide de sang ancien, dansaient sous la lueur vacillante des chandelles, formant des motifs qui me narguaient, comme si elles savaient ce que je refusais d’admettre.
Une phrase me frappa, nette comme un coup de faux : Le Seigneur des mille croix. Mon surnom, gravé dans l’histoire par des plumes. Une vision jaillit alors, incontrôlable, plus vive que les braises dans l’âtre. J’étais sur un tertre battu par le vent, entouré de croix plantées dans une terre rougeâtre, leurs ombres s’étendant comme des griffes sur le sol saturé de boue et de corps. Des cris d’agonie résonnaient, étouffés par la pluie qui martelait les visages des suppliciés. Un ennemi à genoux, les chaînes rouillées mordant ses poignets, crachait du sang et des mots :
« Seigneur des mille croix ! » avant que ma lame — une faux d’os — ne s’abatte, tranchant net.
Le silence retomba, lourd, seulement brisé par le gargouillis d’une gorge ouverte et le souffle qui hurlait son triomphe.
Ce titre, je ne l’avais pas volé. Il était né de mes actes — ignobles, innombrables, gravés dans la guerre des Tertres. Trente ans de carnage, une rébellion qui avait commencé comme une quête de justice pour un fils de noble déchu, né en 842 dans une famille ruinée par les intrigues royales, et qui s’était muée en une soif de pouvoir insatiable. J’avais levé des armées, brûlé des villages, planté ces croix pour marquer mes victoires — ou mes terreurs. Chaque supplicié était un message : défiez-moi, et votre âme hantera ces poteaux jusqu’à la fin des temps. La guerre des Tertres avait fini par me briser, non par la défaite, mais par la trahison. Morwyn, mon apprenti, celui que j’avais formé dans les arts sombres, m’avait poignardé dans le dos avant de sceller la crypte en 962. Mille ans. Un millénaire de ténèbres, où mon corps s’était momifié, attendant un réveil que je n’avais pas demandé.
Je refermai le grimoire d’un geste sec, le souffle court, comme si l’air de la salle du conseil s’était soudain raréfié.
« Peu importe le passé, » murmurai-je, comme pour convaincre les ombres autour de moi, ces formes tordues que les flammes projetaient sur les murs de pierre, semblant ricaner de ma faiblesse. « Ce qui compte, c’est aujourd’hui. Cendregarde. L’alliance. »
Je regardai sur la table, juste à côté du livre, un parchemin froissé qui trônait, scellé du sceau fraîchement apposé de la Coalition des Cendres. Il s’agissait d’un document officiel, daté de cette année : 1822. 1821, mon réveil dans la crypte, nu et désorienté, les stigmates déjà gravés sur ma peau comme une malédiction renaissante. 962, ma chute. Les chiffres dansaient dans ma tête, irréels, écrasants. Un millénaire. J’avais cru que Kaelen avait exagéré, à l’époque, quand il parlait de « presque mille ans » avec ses yeux écarquillés et sa mâchoire tombante. Il n’était pas loin du compte. Et néanmoins, ces dates n’étaient que des repères froids ; ce qui pesait, c’était le vide entre elles, ces siècles où le monde avait tourné sans moi, où des royaumes étaient nés et morts, où mon nom était devenu légende — ou cauchemar.
Le livre reposait sur la table, silencieux, mais lourd de secrets. Chaque page tournée semblait arracher un morceau de mon âme, révélant un homme que je ne voulais plus être. Et pourtant, quelque chose en moi murmurait que ce passé n’était pas fini. Que la guerre des Tertres, ces croix, ce titre… tout cela me rattraperait, comme une ombre que même la lumière de Cendregarde ne pouvait chasser. Je fermai les yeux un instant, sentant le poids de la faux accrochée au mur, cette arme qui avait bu tant de vies, y compris la mienne, d’une certaine façon.
La nuit pesait sur la cité comme un linceul. Dans la chambre, les braises crépitaient dans l’âtre, mais leur chaleur ne parvenait pas à chasser la fraîcheur qui s’était insinuée en moi, un froid qui venait non de l’air, mais de l’intérieur, des stigmates qui grouillaient en moi, comme des parasites rampants sous ma peau. Ces lignes noires serpentant sur mes bras battaient d’une douleur sourde, comme si quelque chose, loin sous la terre, tirait sur les fils de mon âme. Depuis le banquet, depuis que l’alliance avait scellé la fragile union des royaumes : Arven, Elyndraë, Caldran, Dreyas, tous réunis sous la bannière naissante de Cendregarde, je n’avais cessé de sentir cette secousse. Une note grave, presque inaudible, mais insistante, qui me réveillait en sursaut, nuit après nuit, le cœur — ou ce qui en tenait lieu — cognant contre mes côtes.
Ce soir-là, elle était différente. Plus forte. Plus proche. Un battement, comme un cœur enfoui dans les entrailles de la forteresse, qui faisait vibrer les fondations mêmes du donjon. Je me levai, renversant presque la chaise où je m’étais assoupi, les jambes engourdies par l’immobilité. Depuis mon réveil dans la crypte, le doute ne m’avait jamais quitté. Étais-je vivant ? Étais-je autre chose ? Un écho, une coquille animée par une magie que je ne contrôlais plus pleinement ? Les cicatrices, ces marques maudites, semblaient murmurer une réponse que je refusais d’entendre, leurs contours s’étendant un peu plus chaque fois que je faisais usage de mes dons, comme si elles cartographiaient un territoire perdu.
« Edras ? »
La voix de Selmira me tira de mes pensées, douce, mais tranchante, comme une brise dans une tempête. Elle se tenait dans l’embrasure de la porte, sa silhouette fine drapée dans une cape de laine sombre qui absorbait la lumière des braises, ses cheveux cascadant en boucles indisciplinées sur ses épaules. Ses yeux gris, aiguisés par des années de survie dans un monde inhospitalier, scrutaient les miens avec cette inquiétude qu’elle cachait derrière un masque de détermination. L’odeur familière de lavande flotta jusqu’à moi, un ancrage dans cette nuit qui semblait vouloir m’engloutir.
« Tu ne dors pas. Encore.
— Ce n’est pas le sommeil qui me manque, répondis-je, la gorge sèche, la voix rauque comme si j’avais avalé de la poussière de crypte. « C’est la paix. »
Elle s’approcha, ses pas légers résonnant sur le sol de pierre glacée, presque inaudibles, comme si elle glissait plutôt que marchait. Elle posa une main sur mon bras, ses doigts chauds contrastant avec le froid de ma peau.
« Les stigmates ? » demanda-t-elle, sa voix un murmure chargé de peur.
À son contact, les marques s’embrasèrent, une douleur fulgurante qui remonta jusqu’à mon épaule, et je retins un grognement, les dents serrées. Elle retira sa main, comme brûlée, ses yeux s’écarquillant.
« Ils s’étendent, Edras. Tu ne peux pas l’ignorer. Pas après tout ce qu’il s’est passé. Pas après… lui. »
Je détournai le regard, fixant les ombres dansantes sur les murs, ces formes tordues qui semblaient se moquer de ma vulnérabilité. Morwyn. Son nom seul était un poison. « Le maître revient… et Cendregarde tombera. » Ces mots, marqués au fer rouge dans mon esprit, avaient transformé mon triomphe en cauchemar, l’alliance fragile en une cible peinte en sang.
« Ce n’est pas le moment, Selmira. Quelque chose… appelle. En bas. Les catacombes. »
Elle fronça les sourcils, ses lèvres se pinçant en une ligne fine, mais, avant qu’elle ne puisse répondre, une autre foulée, plus lourde, fit vibrer le sol. Veynar entra, son armure fraîchement forgée sautillant à chacun de ses pas, son épée rutilante à sa ceinture, reflet de la détermination farouche du vieux mage. Son visage, buriné par les ans, était marqué par l’épuisement, des rides profondes creusant son front, mais ses yeux restaient vifs, brillants d’une loyauté indéfectible. Je soupirai face à cette nouvelle lubie du vieil homme.
« Une sentinelle a signalé un tremblement, Seigneur. Dans les catacombes. Subtil, mais réel. Les mineurs ont stoppé les travaux, terrifiés par un… murmure. »
Les catacombes. Le mot me frappa telle une lame en pleine poitrine, ravivant l’humidité poisseuse de ma crypte, l’odeur de terre et de pourriture qui m’avait accueilli à mon réveil. La voix de Morwyn, sifflante et moqueuse, résonnait encore dans mon esprit, comme un écho du passé que je ne pouvais effacer.
« Le maître revient… et Cendregarde tombera. »
Ces mots, comme un refrain qui me hantait, prononcés dans l’obscurité des profondeurs et qui s’étaient imposés dans mon esprit juste après les négociations, avaient scellé la fin de ma célébration, transformant mon triomphe en menace imminente. Morwyn, mon ancien apprenti, était revenu. Et avec lui, un danger encore plus grand que tout ce que nous avions affronté, tapi dans les ombres.
« Allons-y », dis-je, saisissant mon manteau d’un geste fluide et glissant le grimoire sous ma ceinture, son poids, aujourd’hui familier, un rappel de secrets que je portais comme une chaîne. « Maintenant. »
Les catacombes s’ouvraient sous la forteresse comme une gueule béante, un labyrinthe de tunnels taillés dans la roche vive, où l’air était lourd, saturé d’une odeur de pierre humide, de pourriture et d’un soupçon de soufre qui picotait les narines. Nos torches projetaient des silhouettes vacillantes sur les murs suintants, où des niches abritaient des ossements oubliés, des crânes aux orbites vides qui semblaient nous suivre du regard. Selmira marchait à mes côtés, ses sens aiguisés par la peur et l’instinct de survie, son épée dégainée — une lame elfique. Veynar fermait la marche, sa main sur le pommeau de son arme, prêt à affronter n’importe quelle horreur tapie dans l’ombre, son armure résonnant comme un avertissement.
« Tu es sûr que c’est prudent ? » murmure Selmira, sa voix étouffée par l’épaisseur des murs, un filet de son qui luttait contre le goutte-à-goutte incessant du plafond. « La dernière fois que nous sommes descendus ici, l’orbe… il a failli nous consumer. Et Morwyn…
— Je ne suis sûr de rien, » coupai-je, plus durement que je ne l’avais voulu, ma voix résonnant dans le tunnel comme un écho accusateur. « Mais l’ignorer… ça serait pire. Si l’orbe s’éveille à nouveau, si Morwyn tire sur ce lien… Cendregarde en paiera le prix. »
Elle ne répondit pas, mais je sentis son regard peser sur moi, perçant mes silences, mes failles. Selmira avait toujours su lire en moi comme dans un grimoire ouvert, voyant l’homme derrière le monstre. Depuis que nos chemins s’étaient croisés, elle était devenue plus qu’une alliée : une ancre dans la tempête, un miroir de ce que je pouvais encore être d’humain, malgré les cicatrices qui me rappelaient ce que j’étais peut-être vraiment : un mort-vivant, un écho d’un tyran scellé mille ans plus tôt, dont les crimes ne hantaient même plus les légendes et dont on avait méticuleusement effacé le nom au fil des siècles.
Le tunnel s’élargit, révélant la salle où tout avait changé, une chambre voûtée aux murs gravés de runes anciennes, verrouillée par une grille de fer que je fis sauter d’un geste, mes stigmates s’illuminant brièvement pour obéir à ma volonté. L’orbe trônait au centre, posé sur un autel de pierre noire craquelé par les années, ses facettes scintillant d’une lueur verte, malsaine, comme une plaie infectée qui refusait de guérir. Les runes qui l’entouraient, autrefois ternes et poussiéreuses, brillaient maintenant comme des braises, pulsant au rythme de mon propre cœur — ou de ce battement sourd qui remontait des profondeurs. Une vague de nausée me submergea, acide et brûlante, et je vacillai, une main contre le mur humide, sentant la mousse froide sous mes paumes. Les cicatrices déchiraient ma peau, traçant de nouvelles lignes, comme si l’orbe cherchait à me réclamer, à me fondre en lui.
« Edras ! »
Selmira me rattrapa, son souffle rapide contre mon oreille, ses bras forts malgré sa finesse me soutenant.
« Qu’est-ce qui se passe ? Tes yeux… ils sont injectés de vert.
— Il est éveillé, » murmurai-je, les dents serrées, la douleur m’irradiant en vagues qui faisaient trembler ma vision. « L’orbe… il parle. À travers moi. »
Veynar s’avança, son bâton — une relique de bois noir incrustée de runes — brandi comme une lance, son regard froncé scrutant les ombres.
« Parlez, Seigneur. Qu’entendez-vous ? Une voix ? Comme au banquet ? »
Avant que je puisse répondre, l’air vibra, un grondement sourd montant des profondeurs de la salle, faisant pleuvoir des gouttes d’eau du plafond comme des larmes de pierre. L’orbe s’illumina davantage, un éclat aveuglant qui força nos yeux à se plisser, et une voix — sa voix — déchira le silence, sifflante et intime, venant de partout et de nulle part, comme si les murs eux-mêmes conspiraient.
« Edras… Tu croyais m’avoir échappé ? »
Morwyn. Son timbre, froid et moqueur, glissait sur ma peau comme de l’huile gelée, évoquant des nuits de complots dans des tentes ensanglantées, des leçons de nécromancie sous la lune rouge.
« Le maître revient, et avec lui, l’ombre que tu as fui. Cendregarde ne survivra jamais. Tes alliances ? Des châteaux de sable. Tes stigmates ? Mes chaînes. »
Selmira recula d’un pas, son arme levée, la lame tremblant légèrement dans sa main, scrutant les ténèbres qui semblaient s’allonger, prêtes à bondir.
« Où est-il ? Montre-toi traître !
— Pas ici, » dis-je, les yeux fixés sur l’orbe, sa lueur battant en rythme avec mes stigmates, comme un cœur jumelé. « Pas encore. Mais il est proche. À travers ça. »
Les runes s’intensifièrent, projetant des motifs mouvants sur les murs, comme des serpents de lumière verte qui rampaient vers nous. Une image flotta dans mon esprit — non, une vision forcée, imposée par l’orbe. Morwyn, debout dans une salle semblable à celle-ci, un orbe jumeau entre ses doigts osseux, ses yeux brillants de la même lueur verte, injectés de folie. Ses lèvres remuaient, psalmodiant un rituel ancien, et je compris, avec une clarté terrifiante, que les orbes étaient liés. Liés à lui. Liés à moi. À travers les stigmates, à travers le sang nécromantique que nous partagions, ou autre chose qui m’échappait encore. Les marques s’embrasèrent à nouveau, une douleur qui me plia en deux, et je tombai à genoux, une main crispée sur ma poitrine, sentant un vide s’ouvrir en moi, comme si une partie de mon essence s’écoulait vers lui.
« Edras ! » cria Selmira, s’accroupissant près de moi, ses mains sur mes épaules, essayant de me soutenir. « Reste avec nous. Lutte !»
Veynar, plus pragmatique, s’approcha de l’orbe, l’épée brandie, la pointe tremblant à peine malgré son âge.
« Faut-il le détruire ? Un coup net, et on en finit avec cette malédiction !
— Non ! »
Ma voix claqua, un rugissement primal qui fit vaciller les flammes des torches.
« Pas encore. On ne sait pas ce qu’il contient… ou ce qu’il pourrait libérer. Si c’est un portail, briser l’orbe pourrait invoquer le maître lui-même. Ou pire. »
La voix de Morwyn résonna à nouveau, plus basse, mais plus insidieuse, un murmure qui s’insinuait dans mes pensées comme un ver.
« Tu ne peux pas m’arrêter, maître. Pas cette fois. Les orbes sont notre lien, notre malédiction. Tu le sens, n’est-ce pas ? Ton pouvoir coule vers moi. Bientôt, tu seras vide. Une coquille pour le Maître. »
Je le sentais. Une traction, comme si une partie de moi s’écoulait vers lui, à travers l’orbe, goutte à goutte, affaiblissant mes membres, embrumant mon esprit. Étais-je encore capable de penser par moi-même, libre de mes mouvements ? Où étais-je devenu une marionnette, manipulée par un artefact que j’avais contribué à créer, il y a un millénaire, dans les ateliers secrets ? Les souvenirs — fragmentés et douloureux — menaçaient de remonter : Morwyn, jeune et ambitieux, apprenant à dompter la mort à mes côtés ; le rituel des orbes, un moyen de lier maître et novice pour l’éternité. Avais-je semé les graines de ma propre chute à cette époque ? Je les repoussai. Pas maintenant. Pas ici.
Je me relevai avec peine, le corps tremblant, aidé par Selmira dont les yeux brillaient de larmes contenues.
« On doit comprendre ce lien, » dis-je, la voix ferme malgré la faiblesse qui m’envahissait. « Avant qu’il ne soit trop tard. Veynar, fais venir les mages de Loryn — tous ceux qui peuvent marcher. Selmira, trouve Kaelen. Il faut immédiatement activer son réseau de contacts dans les pillards des Terres audites. Ils fouillèrent dans les tombes anciennes ; ils pourraient savoir quelque chose sur ces orbes, sur leur origine. »
Selmira hésita, ses yeux fouillant les miens, cherchant l’homme qu’elle aimait derrière le monstre qui resurgissait.
« Et toi ? Tu restes ici, seul avec cette… chose ? Elle te draine, Edras. Je le vois. Tes stigmates… ils grandissent.
— Je reste ici, » répondis-je, mon regard rivé sur l’orbe. « Quelque chose me dit qu’il a encore des secrets à révéler. Et si je pars, Morwyn pourrait profiter de l’absence pour… frapper plus fort. »
Elle acquiesça enfin, mais son expression trahissait sa peur — non pas de l’orbe, mais de ce qui pourrait m’arriver en restant seul ici, face à cette malédiction qui me liait à mon passé. Elle m’embrassa fugacement, ses lèvres chaudes sur les miennes un instant de lumière dans l’abîme, puis elle s’éloigna avec Veynar, leurs pas résonnant dans le tunnel comme un adieu temporaire, leurs torches s’estompant en points vacillants.
Seul, je posai une main sur le grimoire, toujours glissé à ma ceinture, son cuir craquelé un contact rugueux contre ma paume. Une question me hantait, plus lourde que les chaînes de ma crypte : si Morwyn était lié à moi par ces artefacts, quel prix devrais-je payer pour briser ce lien ? Ma vie ? Mon âme ? Ou pire, l’humanité que Selmira apercevait encore en moi ? Et pouvais-je tout de même prétendre être celui qui sauverait Cendregarde, ou n’étais-je que le Seigneur des mille croix, destiné à en planter une dernière sur les ruines de ma propre création ?
L’orbe scintillait, et dans son éclat, j’imaginai voir un sourire — celui de Morwyn, triomphant, ou peut-être le mien, il y a mille ans, quand j’avais cru que le pouvoir valait tous les sacrifices.
Je m’installai en face, les jambes croisées sur le sol glacé des catacombes, la roche mordant mes os à travers le tissu usé de mon pantalon. L’autel de pierre noire semblait absorber la lueur des torches que j’avais rallumées d’un geste de magie obscure, ne laissant briller que l’artefact, dont les facettes vertes vibraient comme un cœur malade, battant en synchronie avec les stigmates qui irradiaient maintenant jusqu’à mon cou. J’attendais, immobile, mais le temps s’étirait, lourd comme un suaire, chaque seconde une éternité dans cette tombe vivante. Était-ce des minutes ? Des heures ? L’éternité, peut-être, un écho de mon sommeil millénaire. Cet objet, dont j’ignorais tout en dépit des heures passées à l’étudier, me fixait en retour, ses runes scintillant d’un langage que je ne pouvais déchiffrer, malgré les fragments de mon histoire lus dans le livre de ma vie : des glyphes de liaison, de drain, de malédiction sans fin.
Ce passé demeurait une ombre, un fantôme que le grimoire évoquait, mais que mes souvenirs refusaient de ressusciter. Les pages m’avaient révélé des bribes de ma vie d’antan. Mais les sensations — le goût du sang, le hurlement du vent, la chaleur d’une lame plongée dans la chair — restaient enfouies, englouties dans un abîme. Peut-être ne reviendraient-ils jamais. Et peut-être était-ce mieux ainsi. Lire ma vie, c’était comme lire celle d’un autre : un tyran d’une époque révolue, dont les crimes ne me hantaient qu’à travers l’encre et le papier, distants, presque irréels. Cela rendait la vérité plus supportable. Ou du moins, je m’en convainquais.
Un son de pas pesants brisa le silence, accompagné d’un bruit d’armure et d’un murmure familier, essoufflé, mais déterminé.
« Seigneur Edras ! Seigneur Edras ! »
La voix de Veynar, rauque et entrecoupée, résonna dans le tunnel comme un cor de guerre.
« Je suis revenu aussi vite que j’ai pu ! Les mages… ils sont avec moi ! »
Le vieil homme surgit dans la salle, flanqué de trois arcanistes de la guilde de Loryn, leurs robes bleues alourdies par des piles de parchemins jaunis, de grimoires aux couvertures craquelées et d’instruments aux reflets métalliques : cristaux de divination iridescents, baguettes gravées de runes qui brillaient faiblement, et un encensoir d’où s’échappait une fumée âcre aux effluves d’herbes rares. Sans un mot, ils s’éparpillèrent autour de l’orbe, leurs gestes précis et urgents trahissant une tension contenue, comme des soldats préparant une embuscade. L’archimage Loryn Vaelar menait le groupe, sa silhouette élancée enveloppée d’une cape grise brodée de fils d’argent, ses yeux pâles luisant d’une intelligence froide sous une capuche rabattue. Derrière lui, Elara, mage aux tresses ornées de perles runiques, et Thorpe, tatoué de glyphes arcaniques qui semblaient danser sur sa peau, déballaient leur matériel avec une efficacité militaire.
Veynar, en revanche, s’arrêta près de moi, son armure complète luisant faiblement sous la lumière verte des runes, la sueur coulant en ruisseaux sur son front ridé, son souffle court comme s’il avait gravi les remparts au pas de course. L’odeur de métal chaud et de transpiration emplit l’air, se mêlant à celle de l’encens que les mages allumaient déjà.
« Nous allons comprendre cet artefact, Seigneur, » dit-il, redressant fièrement le menton malgré l’épuisement, sa voix un grondement loyal. « Je vous en donne ma parole. Loryn a rassemblé les meilleurs. Ils ont étudié les comptes rendus que nous avions déjà faits précédemment en chemin. »
Je le dévisageai, un sourcil levé, un sourire fugace luttant contre la douleur qui irradiait de mes stigmates.
« Je ne doute pas de toi, Veynar. Mais cette armure… » Je désignai son plastron ouvragé qui semblait peser plus lourd que sa détermination farouche. « Avec la guerre qui se profile, tu comptes vraiment te battre ainsi ? Morwyn ne te laissera pas le temps d’ajuster tes sangles. »
Il cligna des yeux, un rictus hésitant aux lèvres, feignant l’innocence.
« Elle me va bien, non ? Prêt à tout, comme toujours ! Saillante, même, sous cette lumière verte.
— Prêt à t’effondrer, oui », rétorquai-je, un coin de ma bouche se relevant malgré moi, un éclat d’humour dans cet abysse. « Ton cœur lâchera avant que Morwyn ne frappe. Ou avant que tu n’atteignes l’escalier. »
Veynar baissa les yeux, feignant l’embarras, une main sur sa poitrine comme pour calmer un battement erratique.
« Vous… vous avez peut-être raison, Seigneur. »
Il desserra une sangle de son armure avec un grognement de soulagement, le métal claquant contre la pierre.
« Trop vieux pour ces sottises, hein ? »
Un éclat de rire m’échappa, vite étouffé par l’orbe, qui sembla répondre par une lumière plus vive, presque moqueuse, comme si l’artefact savourait notre légèreté dans son domaine. L’un des arcanistes, Thorpe, le jeune tatoué à la posture droite, s’approcha, un cristal de divination scintillant dans sa main, sa surface irisée capturant la lueur verte pour la renvoyer en éclairs fracturés.
« Seigneur Edras », dit-il, sa voix claire et assurée, comme s’il récitait un rituel appris par cœur sous la tutelle de Loryn, mais teintée d’une excitation contenue. « Cet artefact porte des traces de magie résiduelle, anciennes et puissantes. Nous en découvrirons la nature exacte, mais une chose est sûre : il est lié à vous. Profondément. Les flux convergent vers vos stigmates. Comment, je l’ignore pour le moment, mais c’est un siphon. Actif. »
Je hochai la tête, mon regard revenant à la sphère, sa pulsation accélérant légèrement, comme si mes pensées l’alimentaient. Lié à moi. Comme Morwyn l’avait murmuré, sa voix sifflante résonnant encore dans mon esprit, un écho qui refusait de s’éteindre : « Les orbes sont notre lien, notre malédiction. » Mes stigmates s’embrasèrent à cette pensée, une brûlure qui remonta jusqu’à mon épaule, et je serrai les poings pour masquer la douleur, sentant le sang perler sous mes ongles. Ces mages, avec leurs grimoires empilés comme des remparts et leurs cristaux qui irradiaient d’énergie, semblaient compétents, leurs gestes précis un contraste avec le chaos en moi. Mais pouvaient-ils comprendre ce que même moi je refusais d’accepter ? Que l’orbe menaçât de consumer ce qui restait de moi, de drainer non seulement mon pouvoir, mais l’illusion fragile que j’étais encore Edras, le bâtisseur de Cendregarde, et non le Seigneur des mille croix, revenu pour achever son œuvre de destruction. Et d’engloutir mon destin au passage. Notre avenir à tous.
Loryn s’avança enfin, ses doigts fins effleurant l’air au-dessus de l’orbe sans le toucher, traçant des glyphes invisibles qui firent crépiter l’atmosphère. Elara versa une poudre luminescente dans un bol, allumant une flamme bleue qui dansa, projetant des ombres spectrales.
« Le drain est réciproque », murmura-t-elle, ses tresses se balançant. « Mais il y a une faille. Un nœud à défaire.
— Très bien, » dis-je, ma voix résonnant dans l’obscurité pesante des catacombes, un commandement qui masquait ma propre peur. « Vous prenez la suite ici. Barrez l’entrée avec des sceaux arcaniques. Aucun mineur, aucun curieux ne doit descendre, sous aucun prétexte. Les travaux d’agrandissement continuent, alors restez discrets. Utilisez les tunnels secondaires si besoin. Pas question de semer la panique dans la cité. Pour les villageois, vous étudiez les cryptes anciennes, rien de plus. Fouillez les légendes, les résidus, tout. Je veux des réponses, et vite. Avant que Morwyn ne frappe à nouveau. »
Les arcanistes hochèrent la tête, leurs silhouettes noyées dans l’éclat croissant de l’orbe, leurs regards un mélange d’assurance forgée et de crainte face à l’inconnu. Loryn murmura une incantation, et un voile de lumière bleue scella l’entrée, un mur spectral qui bourdonnait doucement. Je me tournai vers Veynar, dont l’armure tintait encore à chaque mouvement, un fardeau presque comique pour un homme de son âge, mais un symbole de sa loyauté indéfectible.
« Toi, avec moi. Et par les trois dieux, enlève cette ferraille avant de t’effondrer dans l’escalier. Nous avons une cité à protéger, pas un tombeau à hanter. »
Veynar ricana, desserrant une autre sangle, et nous nous engageâmes dans le tunnel, laissant les mages à leur rituel, leurs murmures s’élevant comme une prière dans l’obscurité. Derrière nous, l’orbe, un cœur maléfique attendant son heure. Mais pour la première fois depuis qu’il s’était éveillé, j’avais un plan. Fragile, désespéré, mais un plan. Cendregarde tiendrait. Ou nous tomberions ensemble.
Nous gravîmes l’escalier en colimaçon, les marches usées glissant sous nos bottes. L’air, saturé d’humidité et de moisissure, céda peu à peu à une fraîcheur nocturne. En émergeant à l’extrémité est de Cendregarde, la lune nous enveloppa de sa lumière pâle, froide comme un linceul. Malgré l’heure tardive, la ville vibrait d’une vie fébrile. Le bruit des marteaux sur les enclumes résonnait depuis les forges, montées à la hâte ces deux dernières semaines, après la signature de la charte et le départ des délégations. L’acier rougeoyait dans la nuit, martelé par des mains expertes. Nyssara, fidèle à sa promesse, avait fait venir des elfes d’Elyndraë — forgerons et entraîneurs — pour façonner des armes aux secrets jalousement gardés : flèches aux pointes effilées, lames légères comme le vent, armures gravées de runes subtiles. Les soldats s’entraînaient sans relâche, leurs cris étouffés se mêlant au fracas du métal.
Cendregarde ne dormait jamais. Des auberges aux postes de garde, des ateliers aux ruelles, une agitation constante régnait, comme si la ville elle-même refusait de céder à la peur. Pourtant, l’ombre de Morwyn planait, une menace aussi tangible que la brume s’accrochant aux remparts. Sa voix, sifflante dans les catacombes, hantait chaque habitant. Ils noyaient leurs craintes dans le travail, le vin ou la prière, mais la tension pesait, lourde comme une chape de plomb. Les geôles restaient presque vides, signe d’une discipline née de l’angoisse plus que de l’ordre. Sans cette guerre imminente, sans cet ennemi, Cendregarde aurait pu être un havre. Un lieu où la vie, malgré ses cicatrices, aurait pu s’épanouir.
Je jetai un regard à Veynar, qui haletait à mes côtés, son armure à moitié défaite.
« Tu vois, » dis-je, un sourire fugace aux lèvres, « sans ce tas de fer, tu pourrais presque suivre mon rythme. »
Il ricana, essuyant la sueur de son front.
« Donnez-moi une bataille, Seigneur, et je vous montrerai ce que ce vieux cœur peut encore faire. »
Je ne répliquai pas, mes pensées dérivant vers les stigmates qui brûlaient sous ma tunique. La ville forgeait ses armes, mais moi, qu’étais-je en train de devenir ? Un sauveur, ou la clé de notre chute ? Les réponses m’attendaient, mais pour l’heure, je devais faire sans.
Nous fîmes une halte chez le forgeron qui avait réparé mon armure.
Rends-lui, Veynar, je suis sûr que quelqu’un en aura plus l’utilité que toi. »
À contrecœur, le vieil homme se délesta de son fardeau. Malgré sa réticence initiale, je pus lire sur son visage une once de soulagement.
« Garde l’épée. Elle te va bien.
— Elfique, mon Seigneur ! Je ne risque pas de m’en séparer, de celle-là. »
Le forgeron esquissa un sourire en entendant le vieux mage. Visiblement, il ne prit pas ombrage de ses paroles. Après tout, son savoir-faire n’avait pas grand-chose à envier à celui de nos alliés.
Une fois mon vieil ami plus léger, nous reprîmes la route du Hall, lieu où nous pourrions nous retrouver. Un soldat en patrouille nous croisa. Il nous salua d’un geste de la tête, et, alors qu’il allait poursuivre, je l’interrompis.
« Pourrais-tu faire venir le conseil dans le hall du Mestre ?
— Bien, mon Seigneur, je m’en occupe. »
Sans plus attendre, il décampa en trottinant. Quelques minutes plus tard, nous étions devant la porte. De l’intérieur se dégageait une douce lumière, à peine filtrée par les ouvertures. Je poussai la porte d’entrée.