
Extrait
La Couronne d'Ombre Tome 1 : L'Héritier des Cryptes: Premier tome d’une saga de dark fantasy, mêlant nécromancie, intrigues politiques et royaumes en guerre.
Acte I L’Éveil
I
La première chose dont je me souvienne, c’est l’odeur d’humidité. Celle qui pique les narines donne une sensation de ne pas pouvoir respirer, qui brûle les poumons. Elle semblait venir de partout autour de moi. Impossible de me souvenir où je me trouvais. J’avais beau avoir les yeux ouverts c’était le noir complet. Aucune lumière résiduelle. La seconde sensation fut le froid. Un froid mordant. Comme celui de la mort. Ambiant. Lourd. Lui aussi partout autour de moi. Comme si j’étais dans le néant. Comme si la Mort elle-même m’avait enveloppée de son grand manteau.
Les seules choses qui me parvenaient étaient des bruits étouffés. Comme des gouttes d’eau tombant sur le sol à intervalles réguliers. Et l’écho qui s’en suivait. Se répercutant partout dans une pièce immense. L’odeur d’humidité venait de là, à n’en pas douter. Encore une sensation de froid, mais, cette fois-ci, au bout de mes doigts. Une surface lisse, sans aucune aspérité, à quelques centimètres de moi. Comme si… Comme si je me trouvais dans une sorte de sarcophage. Du marbre ? Ou une pierre lui ressemblant en tout cas. Une sensation de panique commença à monter en moi. Avais-je réellement été enfermé vivant dans un mausolée ?
Je me mis à frapper la pierre au-dessus de moi, dans un acte désespéré. Peut-être ai-je cru pouvoir faire quoi que ce soit pour ces quelques centaines de kilos de pierre aussi durs que l’acier. Ou peut-être est-ce une réaction naturelle après tout ? Ma voix, appelant à l’aide, ne parvenait évidemment pas à dépasser l’épaisseur du couvercle. Le seul son qui me resonnait à mes oreilles était celui, sourd, de mes poings se fracassant contre ce qui me séparait de ma liberté. Je pouvais presque entendre le bruit de mes os se fissurant à mesure que mes mains meurtries se brisaient sur le marbre, incapables d’entamer l’intégrité de cette tombe.
Combien de temps dura cette mascarade ? Des heures ? Des jours ? Probablement pas aussi longtemps. Mais cette panique ne faisait que grandir et m’empêchait de réfléchir correctement en amoindrissant ma perception du temps. C’est alors que je l’aperçus, ce rayon de lumière. Presque imperceptible au début, puis s’agrandissant lentement, accompagné d’un bruit de frottement, lourd, résonnant dans toute la pièce. Le couvercle au-dessus de moi était en train de glisser lentement, m’offrant cette délivrance tant attendue. Qu’est-ce qui avait déclenché ce mécanisme ? Mes cris ? Mes coups répétés ?
C’est alors que je le sentis, grouillant sous la peau de mon poignet, pulsant comme des battements de cœur. Lentement au début, puis, à mesure que j’en prenais conscience, plus forte, plus rapide, allant jusqu’à se ressentir dans mes tempes. Une douleur intense m’enserra le crâne, me faisant pousser un léger cri. Au-dessus de moi, le couvercle du cénotaphe tomba sur le sol dans un immense fracas. Le bruit se répercuta dans toute la salle, faisant trembler les murs et offrant une symphonie d’échos. Je me redressais doucement, me massant la main pour calmer la douleur qui avait déjà disparu. Qu’était-ce donc ? Lorsque mon regard se posa finalement sur ma peau, une fois mes yeux habitués à cette faible lueur qui, maintenant, me permettait d’apercevoir ce qui se trouvait autour de moi, j’aperçus quelque chose d’étrange. Était-ce des runes ? D’étranges symboles noirs entouraient mon poignet en une sorte de bracelet. J’en ignorais la signification, tout autant que la provenance. Une chose était sûre, la douleur d’origine provenait de cet endroit.
Alors que je m’interrogeais encore, je poursuivais mon inspection de la salle. Des torches en fer étaient fixées tout autour, sur des murs en pierres taillées. Nul doute qu’elles étaient éteintes depuis fort longtemps. Dans ces immenses parois, semblant mesurer au moins quatre mètres de haut, de petites niches étaient creusées. Chacune semblait contenir des jarres, en plus ou moins bon état. Au centre de cette pièce, à l’endroit même où je me tenais, assis, un immense sarcophage en pierre. Comment diable étais-je arrivé ici ?
Une nouvelle sensation. Cette fois, mon regard capta quelque chose. Ce n’était pas ce tatouage qui bougeait, mais quelque chose sous ma peau, rampant comme un parasite, se frayant un chemin à travers mes veines et se répandant dans tout mon corps. Cette sensation me glaça le sang. Mais je réussis néanmoins à l’identifier. Une incroyable puissance. Obscure. Comme la mort. Et cette force m’appartenait. Elle était moi. J’étais elle. Nous ne faisions qu’un.
Un rire bas, profond, presque nerveux, prit racine au fin fond de ma gorge et explosa dans cette grande salle vide. Les choses commençaient à prendre place, les pièces du puzzle s’assemblaient. J’étais chez moi. Là où j’aurais dû reposer pour l’éternité. J’étais mort. Mais seulement… Je ne l’étais pas resté. Pourquoi ? Encore une question qui restait sans réponse dans l’immédiat. J’avais beau tenter de me souvenir, rien ne me venait à l’esprit. Seuls, par moment, des flashs me parvenaient. Fugace, presque imperceptibles. Des torches, brandies dans l’obscurité de la nuit. Le vacarme d’une bataille sanglante et les râles des mourants. Des visages de haines. Et un regard. Un regard tourné vers moi… juste avant que le froid de la mort ne m’envahisse… Le regard du traître.
Quoi qu’il en soit, je devais sortir de là. Mes doigts étaient crispés. Autant par une sorte de rigidité cadavérique que par les coups répétés que j’avais donnés sur le couvercle de mon tombeau. Malgré tout, il ne subsistait aucune trace apparente de la violence de cette confrontation chair – pierre. Mes membres étaient pâles, quelque peu émaciés. Mes ongles avaient poussé, comme c’est généralement le cas après la mort. Mes vêtements semblaient presque tomber en lambeaux. Depuis combien de temps étais-je enfermé ? Il me fallut une éternité pour me décider à me lever. L’effort fut colossal, trahissant presque un début de fusion entre mon corps et mon mausolée. Je prenais appui sur les bords de mon tombeau pour me hisser en dehors.
À mesure que mon cadavre se dépliait, les restes de ce qui était devenu mon linceul tombèrent à même le sol, dévoilant un physique amaigri. Je jetais un rapide coup d’œil à mon anatomie. Certaines parties semblaient intactes, tandis que d’autres portaient les stigmates de la mort. Ces runes sombres ne semblaient se trouver que sur mon bras droit. De chaque côté de mon visage pendaient de lourdes mèches de cheveux blancs, sales. Je les écartais nonchalamment afin de vérifier qu’il me restait de la peau et que mon rictus ne serait pas celui d’un crâne décharné. Un sentiment de soulagement m’envahit en sentant un nez, des joues, et tout ce qui constitue un visage normal. Une fois l’inspection terminée, je me résolus à tenter de trouver une sortie. Un couloir, unique échappatoire à cette pièce, prenait naissance dans mon dos.
Je devrais commencer mon exploration des lieux entièrement nu. Bonne nouvelle, je ne craignais pas le froid. Le contact de la pierre sous mes pieds était rassurant. J’avais toujours des sensations. Cela me rendait-il vivant pour autant ? Je me rattachais à cette idée en tout cas. Je me saisis d’une des torches accrochées au mur. Elle était trempée, suintante de l’humidité ambiante. Aucun doute, elle n’avait pas connu l’étreinte d’une flamme depuis fort longtemps. Presque instinctivement, ma main se dirigea vers une des petites urnes qui trônaient dans la niche juste à côté. Au lieu de saisir le récipient, elle attrapa un crâne, posé la, comme une sorte de gardien. D’un geste de la main, je le brisais au-dessus de la torche, trahissant une force que je ne me connaissais pas, et l’émiettais, tout en marmonnant une sorte d’incantation. La poussière d’os tombant dans le panier en fer rouillé de la torche s’embrasa instantanément. La magie était toujours là, bien présente, prête à répondre à mon appel. La Mort, docile, voulait toujours de moi. Je m’engouffrais donc dans le couloir, prêt à respirer à nouveau l’air frais de dehors.
II
Ma surprise fut immense en me rendant compte que cette crypte était bien plus grande que je ne l’aurais cru. Ce n’était pas un simple mausolée contenant ma seule sépulture. Certes, j’étais visiblement le seul « occupant », mais c’était un véritable monument, construit tel un labyrinthe. Peut-être était-ce à dessein, afin de m’empêcher d’en sortir en cas de réveil. Toutefois, je m’attelais à trouver une sortie. Les couloirs étaient longs et sombres. Sans la torche, jamais je n’aurais pu m’orienter dans ce dédale.
Parfois, au détour d’un couloir, je découvrais une fresque, presque effacée la plupart du temps. Elles semblaient raconter une histoire du passé, le protagoniste étant toujours le même. Comme une sorte de fable, ou une épopée fantastique. Mon cœur me disait que c’était moi qui étais représenté, mais impossible de m’en souvenir. Je m’arrêtais parfois afin de regarder plus en détail ce à quoi je devais ressembler jadis, lorsqu’une des peintures murales était en bon état. J’étais grand, plutôt bien bâti, de longs cheveux noirs, toujours détachés. Parfois, je portais une lourde armure d’écailles, et, sur les épaules, une immense cape ornée de crânes. La seule chose qui ne changeait jamais, c’était mon arme. Une immense faux, faite en os. J’aurais été incapable aujourd’hui de dire de quel animal provenaient les os dont elle était constituée. Un sentiment de fierté et un profond attachement se faisaient ressentir en voyant ces ornements muraux. Une chose était certaine, je voulais la retrouver, cette extension de mon bras, symbole de ma puissance perdue.
Lorsque je reprenais ma route, mes pas résonnaient de nouveau dans ces immenses couloirs. J’espérais retrouver mon chemin. Tantôt, je marchais dans une flaque d’eau croupie, tantôt je passais à travers un mur de toiles d’araignées. Ma nudité ne me gênait pas le moins du monde pour progresser, n’ayant pas besoin de ramper à même le sol. Parfois, je croisais un rat sortant d’une alcôve, m’observant avec inquiétude, comme s’il savait instinctivement que le locataire n’était pas censé se promener dans les couloirs. Mais la plupart du temps, seule ma respiration, calme, régulière, rythmait ma progression. Parfois, mon « bracelet » me lançait, comme pour me rappeler mon objectif : comprendre. Comprendre ce qui m’était arrivé, qui j’étais, et agir en conséquence. Mais pour l’heure, une seule comptait à mes yeux, à savoir sortir d’ici. Plus je m’enfonçais dans ce labyrinthe, plus je ressentais la grandeur de cet endroit. Il était difficile de savoir si ceux qui l’avaient érigé me détestaient, ou, au contraire, m’admiraient. J’avais à la fois la sensation d’être dans une immense prison et dans un monument à ma gloire passé, témoin de ma légende encore vive. Enfin, vive, étant donné l’état de délabrement des lieux, il était évident que personne n’était venu ici depuis fort longtemps pour l’entretenir. Des années ? Des décennies ? Des siècles ? Cette question aussi me taraudait l’esprit. Combien de temps avais-je été enfermé ici ? Je ne me souvenais absolument pas d’eux, mais quid de ma famille ? Étaient-ils encore en vie ? Avais-je, le cas échéant, des descendants ?
Toutes ces questions résonnaient en moi à chacun de mes pas. Et chacune demeurait sans réponse. Jusqu’à la plus élémentaire : mon nom. J’avais perdu ma propre identité. Si quelqu’un venait me poser cette simple question aujourd’hui j’aurais été bien incapable de lui répondre. Devrais-je m’en inventer un en attendant ?
Une pulsation. Comme si mon cœur allait bondir hors de ma poitrine. Une douleur. Sourde. Profonde. Elle me plia en deux, me faisant poser un genou à terre, ma main gauche enserrant ma poitrine comme pour empêcher mon cœur d’en sortir. Un nouveau battement. Plus puissant. Plus intense. Un sentiment de vertige. Cette sensation dans mes veines, comme si une nuée de vers se mouvait en moi. Je dus me tenir au mur à ma droite pour ne pas tomber au sol. Mon souffle, coupé. Mes jambes, tremblantes. Un troisième battement. Cette fois-ci c’était sûr, mon cœur allait forcément jaillir. Je hurlais de douleur, mon cri résonnant dans tout le couloir, heurtant chaque paroi, chaque pierre jusqu’à atteindre les profondeurs de l’édifice. Un cri profond, spectral, caverneux, qui s’il n’avait pas été le mien m’aurait glacé le sang. Et à mesure que ma voix se rependait, les torches s’allumèrent devant moi, comme pour accompagner ma souffrance et me montrer la voie. J’avais l’impression que, de mes yeux, jaillissaient des sortes de flammes verdâtres, mais je mettais cela sur le compte de la douleur et de l’asphyxie de mon cerveau sur l’instant. Les torches, elles, étaient bien allumées par contre. Je me relevais lentement, la douleur s’estompant, mes jambes pouvaient à nouveau supporter mon poids. Les battements s’étaient calmés et mon cœur retrouvait un rythme normal. Je reprenais mon souffle tout en restant quelques instants appuyé sur le mur. Le chemin étant balisé, en quelque sorte, j’avais une direction dans laquelle partir. Par chance, avant cet évènement, plusieurs couloirs s’offraient à moi. Je prenais ça comme un signe et m’engouffrais donc dans la direction indiquée.
Cet endroit… Un vrai labyrinthe. Honnêtement, si j’avais dû repartir en sens inverse j’aurais été bien incapable de retrouver ma route. La décision était prise, je devais avancer coûte que coûte. L’odeur d’humidité ne me lâchait pas. Cet endroit devait être en sous-sol, ce qui expliquait que les gouttes tombaient invariablement du plafond. Combien de temps s’était écoulé depuis ma sortie du sarcophage ? Des heures ? C’était certain. Des jours ? C’était possible. Sans réels repères il était très compliqué d’en être sûr. Il me tardait de retrouver la lumière du soleil, de sentir ses rayons réchauffant mon visage, de sentir l’odeur de l’air frais et pur dans mes poumons moribonds.
À mesure que je poursuivais l’exploration, mes mouvements se faisaient plus assurés, moins chaotiques, moins raides. Je sentais de la vigueur revenir en moi. Fort heureusement, il ne semblait pas y avoir de piège, sans quoi je n’aurais certainement pas été capable de les éviter. Je continuais donc de suivre les torches qui s’étaient allumées bien plus loin que je ne l’aurais pensé. Elles semblaient véritablement l’indiquer un chemin précis, parfois me guidant sur la gauche à une intersection, parfois m’indiquant d’aller tout droit. Une chose était sûre, elles souhaitaient me montrer quelque chose. Avaient-elles réagi à ma magie, plus tôt ? Ou bien était-ce un mécanisme prévu à cet effet ? Une nouvelle question sans réponse.
Les torches guidaient mes pas à travers le labyrinthe, leur lueur vacillante traçant un chemin jusqu’à une salle circulaire, semblable à celle de mon réveil. Les murs, taillés dans une pierre noire et luisante, portaient des niches où reposaient des urnes ébréchées, comme des sentinelles oubliées. Au centre, un râtelier de fer soutenait une armure en ruine, ses écailles d’acier terni scintillant faiblement. Dans une alcôve plus large, au fond, trônait elle : ma faux, majestueuse, sculptée dans un os blanchi par le temps, dont la lame semblait murmurer mon nom. Mon cœur – ou ce qu’il en restait – s’emballa, une pulsation d’excitation vibrant dans ma poitrine.
Mais avant que je puisse m’approcher, des voix brisèrent le silence. Cinq timbres distincts, rauques et avides, résonnaient dans le couloir derrière moi. Des murmures de butin, de richesses à revendre, de légendes sur cette crypte maudite. Des pilleurs de tombes. Ils avaient suivi les torches, comme moi, attirés par la promesse de trésors. Leurs pas lourds approchaient, et je n’avais ni le temps de saisir la faux ni celui de me cacher. Nu, vulnérable, je me glissai dans l’ombre de l’embrasure du couloir, mon souffle retenu, mes runes pulsant comme un avertissement.
Un instinct primal s’éveilla en moi, une mécanique froide et précise. Le premier pilleur entra, un homme trapu à la barbe hirsute, une torche dans une main, une épée rouillée dans l’autre. Il scrutait la salle, ses yeux luisants d’avidité. Sans réfléchir, je bondis. Ma main s’enroula autour de sa gorge, mes doigts s’enfonçant dans sa chair comme des serres. Nos regards se croisèrent, et un murmure s’échappa de mes lèvres, une litanie ancienne que je ne comprenais pas moi-même. Des flammes verdâtres jaillirent de mes doigts, enveloppant son visage. Sa peau se cloqua, fondit, et un hurlement déchirant fendit l’air alors que ses yeux se consumaient. Il s’effondra, un amas de chair carbonisée à mes pieds.
Le deuxième, un gaillard à la carrure d’ours, réagit plus vite. Sa lame s’abattit, mordant mon flanc dans une explosion de douleur froide. Le sang – ou ce qui en tenait lieu – coula, mais je ne vacillai pas. Ma main gauche saisit son poignet, mes doigts s’enfonçant comme un étau. Une force obscure bourdonna en moi, siphonnant son essence. Sa peau se flétrit, ses muscles se racornirent, et, en quelques instants, il ne fut plus qu’une coquille desséchée, ses yeux écarquillés figés dans une terreur muette. La plaie dans mon flanc se referma autour de l’acier, repoussant la lame avec un chuintement.
Le troisième, un homme maigre au regard fuyant, tenta de frapper, mais je fus plus rapide. D’un geste sec, j’arrachai l’épée plantée dans mon flanc et la lançai. La lame s’enfonça dans son crâne avec un craquement, et il s’effondra, mort avant de toucher le sol. Une unique larme coula de son œil gauche, trahissant le fait qu’il ait compris trop tard ce qui lui arrivait. Un silence lourd s’installa, ponctué seulement par le crépitement des torches.
« Levez-vous », murmurai-je, ma voix résonnant comme un glas dans la salle.
Les corps des trois pilleurs tressaillirent, leurs membres se tordant dans des angles contre nature. Leurs yeux, vides de toute vie, se fixèrent sur moi. Ils se redressèrent, marionnettes brisées mues par ma volonté. Je pointai le quatrième homme, un colosse qui reculait, son épée tremblante dans ses mains.
« Tuez-le », ordonnai-je.
Mes serviteurs s’élancèrent, un ballet grotesque de chairs mortes et d’os craquants. Le colosse frappa, sa lame entaillant l’un des morts-vivants, mais ils étaient insensibles à la douleur. Ils le submergèrent, griffant, mordant, arrachant des lambeaux de chair. Ses cris se muèrent en gargouillis, puis en silence. Le sol se teinta de rouge, et l’odeur métallique du sang emplit l’air.
Un mouvement attira mon attention. Dans l’ombre d’une niche, un cinquième homme était prostré, recroquevillé comme un enfant terrifié. Ses yeux écarquillés reflétaient la lueur des torches, et sa respiration saccadée trahissait sa peur. Il n’avait pas d’arme, pas d’intention de se battre. Juste un gamin, à peine vingt ans, une cicatrice barrant sa joue gauche. Je m’approchai, ma faux toujours hors de portée, mes runes résonnant plus fort, comme si elles savouraient le carnage.
« Qui êtes-vous ? » balbutia-t-il, sa voix tremblante, mais teintée d’une lueur de défi.
Je ne répondis pas. Pas parce que je l’ignorais, mais parce que je n’avais pas de nom à lui offrir. La douleur dans mon bras s’intensifia, et je jetai un coup d’œil à mes runes. Elles semblaient s’être étendues, leurs lignes noires serpentant plus loin sur mon poignet, comme des veines corrompues. Je relevai les yeux vers le survivant.
« Je m’appelle Kaelen », ajouta-t-il, comme si nommer sa peur pouvait l’apaiser. « Et vous ? »
Je l’ignorai, mon regard attiré par l’armure en ruine et la cape ornée de crânes. Je ne pouvais revêtir l’armure, elle était en trop mauvais état. Je me dirigeais vers le plus grand de mes nouveaux serviteurs, dont la taille correspondait grossièrement à la mienne, et, lui effleurant la joue, le rendit à la poussière. Les vêtements du colosse gisaient à mes pieds, tachés, mais intacts. Je m’agenouillai pour les ramasser, décidé à ne plus errer nu. Je passais également cette lourde cape sur mes épaules. L’aspect ouvertement ostentatoire des ornements ne serait pas des plus discret, mais m’était avis qu’elle me serait utile plus tard.
« Tu sais sortir d’ici ? » demandai-je, ma voix caverneuse résonnant dans la salle.
Kaelen hocha la tête, ses yeux évitant les corps de ses compagnons.
« Les torches… elles montrent le chemin. Mais même sans elles, je peux retrouver la sortie. »
Je me tournai vers la faux, ma main effleurant son manche. Une vague de pouvoir déferla en moi, comme si l’arme reconnaissait son maître. Sous le râtelier, une seconde arme attira mon attention : une épée ancienne, au pommeau orné d’armoiries familières, mais indistinctes. Je la saisis, sentant son poids absorber une partie de ma force, contrairement à la faux qui l’amplifiait. Deux armes, deux facettes de ce que j’étais. Je glissai l’épée dans un fourreau récupéré sur le colosse et me tournai vers Kaelen.
« Bouge. Montre-moi la sortie. »
Je ramassais la bourse, pleine de pièces, du pillard tombé en poussières et la passa, elle aussi, à la ceinture. Nous aurons besoin d’argent tôt ou tard. Sans même me retourner vers Kaelen.
« C’est quoi ton histoire à toi ? »
Il m’expliqua qu’il était là pour les objets se trouvant dans la crypte. Elle était réputée dangereuse sans que personne ne sache réellement pourquoi. Mais qui dit risque, dit profit. C’est pour ça que ses camarades et lui s’étaient lancés dans ce pillage. Il tremblait pendant tout son récit et n’osait jamais croiser mon regard. J’étais partagé entre le fait de le laisser en vie et de le tuer sur le champ. Je ne devais laisser aucun témoin. D’un geste du doigt, je relevais le dernier homme, celui qui avait été massacré par ses frères. J’avais trois serviteurs désarticulés avec moi, accompagnés de cliquetis d’os et de mâchoires. Pendant qu’il continuait son récit, j’entrepris de fouiller mes nouveaux « amis » afin de voir s’ils avaient des choses utiles sur eux. Je glissais donc, grâce à ça, une dague dans ma botte droite. Malheureusement, hormis une bourse mieux garnie, rien n’était véritablement utile pour la suite. Des armes de mauvaise facture, du cuir de piètre qualité. Bandits à la petite semaine… J’en profitais pour ramasser la poudre d’os de mon défunt serviteur et la mettre dans une des bourses que j’avais vidées. La matière première me semblait utile.
« Vous allez me tuer pas vrai ? »
Je marquais un temps d’arrêt, prenant réellement le temps de réfléchir.
« Kaelen c’est ça ? Sois utile, et on en reparle. Commence déjà par nous faire sortir d’ici. »
Le jeune forban se redressa, non sans trembler. M’indiquant le couloir d’un geste de la main, il s’engouffra dans les ténèbres. Je le suivis, ayant pris le soin d’arracher une torche du mur et de l’allumer avec de la poudre d’os.
« Ils vont nous suivre longtemps ceux-là ? demanda-t-il en désignant ses anciens camarades
- Aussi longtemps que nécessaire. »
Kaelen soupira. Probablement que voyager avec les cadavres de ses amis n’était pas à son goût. Chose que je pouvais comprendre. Mais je n’avais pas le temps de m’en préoccuper.
Il se repérait avec une étrange facilité, sans jamais hésiter, bien que le balisage ait disparu. Je prenais conscience qu’il m’aurait fallu une éternité pour sortir d’ici par mes propres moyens. Pendant le périple, n’ayant rien de particulier à faire hormis suivre mon compagnon d’infortune, je réfléchissais à tout ce qui venait de se passer ces derniers jours, depuis mon réveil. Qui étais-je ? Avais-je toujours été ainsi ? Quelle signification avait ces runes qui ressemblaient fortement à des stigmates et pourquoi avaient-elles changé après m’être servis de mes dons pour me débarrasser des assaillants ? De plus, elles semblaient dégager quelque chose de plus. Un froid si mordant qu’il en devenait brûlant…
Le bruit de nos pas rythmait notre progression et mes pensées. Kaelen restait silencieux. Probablement que la crainte le rendait muet. À sa place j’aurais très certainement réagi comme lui. Partagé entre l’envie de m’enfuir en courant et la peur que je le rattrape et change en serviteur mort vivant. Il faut dire que l’allure de ses anciens camarades était une belle mise en garde.
« Vous êtes ici depuis combien de temps ? »
Il brisa le silence. Sa question faisait écho aux miennes et me renvoyait la réalité en pleine figure. Je ne répondais pas. Pas par dédain. Mais par absence de réponse à fournir.
« Vous êtes… Quoi au juste ? »
Là non plus, je n’avais pas aucune réponse satisfaisante. Cependant je ne pouvais pas ignorer chacune de ses questions.
« Je l’ignore. »
Ma réponse tomba comme un coup de massue. Ma voix me surprenait toujours autant. Je sentis un frisson le parcourir. Je ne pouvais pas lui en vouloir. Si moi-même ignorais ce que j’étais, comment pouvait-il se sentir en sécurité ? Nous avancions donc, silencieusement maintenant, ne souhaitant ni l’un ni l’autre ajouter au malaise qui s’installait entre nous. Il ne fallut que quelques heures pour apercevoir de la lumière au loin.