Couverture de L'ombre du 14 février

Extrait

L'ombre du 14 février

5 ans plus tôt - novembre 2014

Un appareil photo trône sur l’asphalte, épargné, projeté avec le choc, pas un bruit ne vient briser ce silence qui s’est emparé des lieux. Le rétroviseur de cette voiture familiale pendait comme un fruit mort encore accroché tant bien que mal à sa branche. A l’avant, deux silhouettes devenues de simples masses, pas un geste, pas un souffle. A l’arrière, les ceintures de sécurité retiennent deux corps, le garçon à l’air d’avoir quelques années de plus que la fille qui entre à peine dans l’adolescence d’après la morphologie. Une barrière invisible semblait définir un lien entre la vie et la mort à l’intérieur de l’habitacle.

Ils bougent ! Vite ! hurle le pompier qui inspectait l’arrière de la voiture.

Le garçon ouvrit les yeux, péniblement, se demandant où il était. La panique le gagnait. 

Ne bougez pas, on s’occupe de vous ! 

Qu’est-ce qui s’est passé ? Le regard perdu, la voie dans le vague, un trou noir envahissait son esprit.

Vous avez eu un accident, tout va bien, on va s’occuper de vous, précisa l’homme qui s’affairait déjà à ses côtés pour organiser sa sortie du véhicule.

Ma soeur ! Aidez ma soeur, cria le jeune homme.

Le stress avait pris possession des lieux, le bruit de la taule venait trahir la gravité de la situation. L’aîné s’agitait, de plus en plus, son émotion était vive et devenait de plus en plus dure à contenir pour les pompiers qui tentaient de remplir leur mission au mieux. Quand soudain, il se mit à appeler d’une voie d’abord timide, puis plus forte, plus oppressante.

Papa, maman ! Vous m’entendez ? Sa voix tremblait, ils ne répondaient pas. Pas un bruit ne s’échappait de ces deux sièges à l’avant.

C’est alors qu’il sentit la main de sa petite sœur prendre la sienne, son regard se poser sur lui. Le silence de l’avant du véhicule pesait telle une chape de ciment. La main de sa sœur était tremblante, terrifiée. L’odeur de l’essence à envahi l’espace, les warnings rythment les minutes qui s’écoulent. Toujours aucun bruit ne s’échappe de l’avant, la lune éclaire la scène. 

C’est ainsi qu’en une fraction de seconde, ils sont devenus tout l’un pour l’autre, devenant respectivement leur seul repère. Deux héritiers d’un silence qu’ils n’avaient jamais appris à apprivoiser.

Ce soir, il a compris que sa jeunesse prenait fin ici, quelque part au milieu des débris, des cris et de la nuit tombée. 

Il n’a plus d’autre choix que de devenir le rempart dont sa sœur aura besoin pour se construire, son allié dans cette vie qui les aura malmenée sans raison. 

Quelques jour après l’accident

Le bois vernis du bureau, les dossiers empilés sur le bord du bureau, cet homme en costume impeccablement porté, ses petites lunettes et son stylo à la main. L’odeur du bois embaumé toute la pièce, comme si l’ADN de cette dernière était faite de ces meubles qui jonchent les murs de part et d’autre, des étagères où sont rangés toutes sortes de livres en lien ou non avec la justice. Un puits de connaissance inépuisable orne ces différents niveaux. Moi j’étais droit, le cœur serré, j’avais pris en quelques jours plus de responsabilités que durant toute ma vie. Je fixait ce stylo posé sur le bureau devant moi, ce dernier devenait le symbole de notre prochaine vie. 

Il avait énoncé des tas d’articles de lois, je ne les connaissais pas, je n’avais tout compris d’ailleurs. Je savais simplement qu’il fallait en passer par là pour nous permettre de vivre tous les deux, pour éviter la famille d’accueil à ma sœur qui était encore mineure. 

Une fois tous les documents passés en revue : 

Signez là Monsieur, m’indique-t-il en me passant une petite tablette grise. 

“Monsieur” ce mot résonne au fond de mon esprit. Il y a quelques jours je n’étais encore qu’un enfant, en train de me prendre la tête pour des broutilles avec mes parents, parce que j’avais oublié de vider le lave-vaisselle ou parce que ma mère m’avait appelé à maintes reprises pour le repas.

Aujourd’hui, dans cette pièce, d’un trait de stylo, je devenais le tuteur légal, le responsable, le garant. Sous ma signature, je m’engageais, l’encre semblait peser le poids des responsabilités que j’allais découvrir. 

A mes côtés, ma sœur, le regard perdu, avait à peine ouvert la bouche ces derniers jours. Renfermée sur elle-même, son esprit se perdait à travers le vitrage de la fenêtre, elle ne voyait pas notre avenir, mais le vide qui régnait près de nous à présent. 

Lorsque nous sommes rentrés à la maison, le silence nous a accueilli comme un intrus, comme si cette maison lui appartenait et que nous étions devenus des étrangers. Ces murs n’étaient plus chez nous, mais un cimetière de souvenirs devenus trop douloureux.

J’ai donc pris la décision de vendre la maison, cela devenait trop compliqué de se lever tous les matins entre ces affaires qui leur appartenaient. Avec les sous de la vente j’ai acheté un petit appartement pour ma soeur et moi, et j’ai mis sa part sur un compte en banque. Un nouvel espace, pour un nouveau départ, pour moi, pour elle, pour nous. Rendre les clés de cette maison d’enfance m'a déchiré le cœur une nouvelle fois, mais c’était nécessaire.

Les jours, les semaines, les mois ont suivi, et nous avons pris nos habitudes. Il aura fallu un peu de temps pour trouver notre équilibre, pour que je trouve mon nouveau rôle. Sur le buffet de l’entrée, trônait cet appareil photo que j’avais ramassé cette fameuse nuit sur l’asphalte au milieu des débris. Je n’arrive pas à me résoudre à m’en séparer, ma sœur elle, pense qu’il faudrait que je me fasse une raison, que cet objet est relié à ce qui a détruit nos vies, poser le regard dessus lance une nostalgie sans précédent. 

Un soir, alors que je me dirigeais vers la cuisine, le dos appuyé contre le plan de travail, je regardais tout ce qui m’entourait, cette nouvelle vie qui s’annonçait. Je me suis juré de la protéger, comment faire pour tenir ma promesse sans jamais faiblir. J’ai pris mon téléphone, et j’ai décidé de poursuivre mon rêve, je me suis inscrit au concours de gendarmerie. De cette manière, j'honore ma promesse, et j’espère que mes parents seront fiers également.

Ma sœur, quant à elle, passe la majeure partie de son temps dans sa chambre. Elle s’isole et je ne sais plus quoi faire. Elle a choisi de ne pas poursuivre ses études, mais le dialogue est comme rompu. Elle continue cependant d’aller en cours, cela occasionne quelques frictions entre nous quand je lui demande de penser à son avenir. 

Un soir, la tension a été plus présente que d’habitude. Alors que j’avais fini de préparer le repas pour nous deux, je l’ai appelé, une fois, deux fois, trois fois.

On mange, tu m’entends ? avais-je hurlé alors que l’appartement faisait à peine soixante mètres carrés.

J’ai pas faim, a-t-elle répondu.

Tu dois manger, c’est important, me suis-je permis d’insister.

T’es pas mon père je te rappelle ! Mon père est mort au cas où tu l’aurais oublié !

La violence de ses propos m’a anéanti, je ne savais plus comment l’aider. J’étais impuissant face à son mal être. J’ai mangé seul face à mon assiette, prenant soin de lui laisser une part de côté, si le cœur lui disait de me rejoindre. J’ai mal. Je ne sais pas comment faire pour qu’elle aille mieux. Ce soir j’ai peur du noir, l’obscurité me glace le sang, mon plongeon dans cette vie d’adulte est aussi violent que cet accident.

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