
Extrait
L'enfant hors du commun (L’enfant qui parle aux animaux t. 2)
Chapitre 10 Le chat sauveur est de retour
Beaucoup de questions avaient rempli le carnet rouge, au profit du carnet bleu qui portait déjà ses codes de ratures, ses créations verrouillées ou annulées. Thibault avait encore tant à apprendre, même pour profiter pleinement de son don de communication et de l’attraction animale. Chaque page semblait lui tendre un miroir : Ses erreurs, ses vérités, ses intuitions. Peut‑être devait‑il découvrir que les êtres humains aussi pouvaient être des sauveurs de la nature. Il n’y avait pas que
du mal chez eux. Certains se dévouaient pour des causes, secouraient les animaux, ou venaient en aide aux plus fragiles.
Ce jeudi de repos, Thibault avait passé sa journée à réfléchir, marcher, écrire des notes, feuilleter son beau livre. Le silence de la maison, le froissement des pages, la lumière qui glissait sur le papier lui donnaient l’impression d’être entouré de présences invisibles. Il songeait à ses erreurs ou à ses vérités, et pressentait qu’il devait apprendre à distinguer la fiction de la réalité. Tout n’est pas blanc ou noir. Le vent léger faisait tourner les pages, comme si le livre lui-même voulait lui souffler des réponses.
Le vendredi matin, arrivé un peu en avance à l’école, il sursauta soudain.
— « Que vois‑je? Toi, mon chat, mon sauveur, tu es revenu. »
Il ajouta, comme pour lui seul :
— « C’est ton territoire, n’est‑ce pas ? »
Le matou avançait sur le mur, miaulant doucement : « miaou, miaou, miiou ». Thibault comprenait son message. Le chat bondit, comme il l’avait fait sur le bandit, mais cette fois sans agressivité. Thibault, qui n’avait jamais eu peur des animaux, tendit les bras. Le chat posa ses pattes, griffes rentrées, sur ses joues, puis se blottit dans ses mains, le léchant avec des « miaou d’amour ». Ému, Thibault le caressa sous le cou, là où les chats aiment.
— « Tu lui as donné une bonne leçon, hein ? Tu as compris qu’il me menaçait. Peut‑être le connaissais‑tu, peut‑être t’avait‑il fait du mal… Oui, je comprends maintenant. »
Il se souvenait que son imitation de miaulement agressif avait réveillé le chat, l’avait motivé quand il avait vu le couteau. Le bond n’était pas seulement un réflexe, mais une vengeance contre les coups reçus. Les sifflements l’avaient rendu nerveux, il s’était accroché, puis avait sauté en arrière de lui‑même. Ce n’était pas l’homme qui l’avait repoussé.
— « Merci, tu m’as sauvé, mon bon chat. »
Une discussion de douceurs et de « miaou » à différentes fréquences s’ensuivit. Les deux compères se comprenaient. Ce gros mâle de gouttière avait trouvé logis ici, près du marché couvert, où souris, rats et nourritures abondaient. Ses yeux brillaient comme deux éclats d’ambre, et son pelage portait les cicatrices de ses batailles nocturnes.
Les voitures arrivaient, les mamans déposaient leurs enfants devant Paul Bert. Le brouhaha emplissait la rue:
portières qui claquent, voix qui s’élèvent, cartables qui s’entrechoquent. Thibault leva les mains vers le mur : le chat bondit et reprit sa place, exactement comme quelques jours plus tôt. Il s’allongea, tête sur les pattes, yeux mi‑clos, mais ses oreilles restaient dressées.
— « Les chats ne dorment pas comme nous, » chuchota Thibault. « Leur sommeil est une veille. Leurs oreilles se tournent, leurs sens restent en alerte. » Il savait qu’un chat pouvait entendre une souris se déplacer dans son terrier, plusieurs centimètres sous terre. Cette pensée le fit sourire : son ami chat n’était pas seulement un sauveur, mais un veilleur, un gardien invisible.
La cohue des élèves l’amusait peu. Trop en avance, il laissa passer la foule et entra le dernier. L’institutrice ordonna la queue, trois par trois. Thibault se retourna : le chat avait disparu. Discipline oblige, il suivit vers la classe d’éducation civique. Le professeur parla du suffrage universel, du droit de vote, puis de la Marseillaise à savoir par cœur. Les voix des enfants s’élevaient, hésitantes, parfois fières, parfois timides. Thibault écoutait, songeur. Il se demandait si un jour lui aussi aurait à chanter pour défendre quelque chose de plus grand que lui.
Ensuite, cours de sciences naturelles. Thibault brillait sur la nature, mais pas sur le corps humain.
Il écouta attentivement, découvrant comment la nature avait façonné l’homme, comment les organes s’imbriquaient comme les rouages d’une machine vivante. Il se dit que les animaux, eux, n’avaient pas besoin de tant d’explications : leur instinct suffisait.
En français, il obtint 12/20.
— « Tu peux faire mieux, Thibault. Pour cela, il faut lire beaucoup. Lis‑tu ? »
— « Je feuillette un beau livre sur la nature, offert par mes parents. »
— « Viens me voir, je te conseillerai de bonnes lectures :
Robinson Crusoë, une aventure au pôle Nord… Préfère les livres aux films.
Tu amélioreras ton français et ton orthographe. »
— « Oui monsieur. Merci monsieur. »
La sonnerie retentit, midi. Les enfants se précipitèrent vers la cour, leurs cartables ballotant, leurs voix se mêlant en un tumulte joyeux. En sortant, Thibault aperçut son sauveur, à sa place habituelle, semblant dormir. Mais il savait que le sommeil du chat n’est jamais profond. Ses paupières se soulevaient à peine, ses sens restaient en éveil.
À 14h, le chat n’était plus là. Absent aussi à 16h30. Découragé par ses devoirs de maths, Thibault traçait des chiffres hésitants, effaçait, recommençait. Les lignes du cahier lui semblaient interminables. « Monsieur le Directeur, je n’y arrive pas… » dit-il en baissant les yeux. Le directeur posa une main rassurante sur son épaule.
— « Tu as du courage, Thibault. Les mathématiques demandent patience. Essaie encore, et tu verras que tu progresseras. »
À la sortie, le chat était revenu, exactement à la même place. Il bondit sur ses épaules, tourna autour de son cou, le lécha, puis repartit sur le mur. Avant de s’éloigner, il s’arrêta, tourna la tête, plissa les yeux d’un regard éclatant. Thibault lui fit un clin d’œil et répondit par un « miaou » complice.
Un enfant protégé.