Couverture de L'appel de la Canopée

Extrait

L'appel de la Canopée

– CHAPITRE 1 –
L’appel de la forêt

Du ciel azur où dansent les nuages, un voile de brume opulente se déchire, laissant entrevoir les cimes millénaires des Forêts interdites. Lentement, le regard file vers un village perché au creux des branches les plus hautes : une architec­ture simple, tissée d’ossements polis par le temps et de ten­dons noués en arceaux robustes.

Les habitations se fondent dans le feuillage, autant abris que nids, où chaque poutre d’os s’entrelace à la chair végé­tale. Là résident les Néréïdes : silhouettes élancées, vêtues de peaux tannées et d’écailles séchées, parées de colliers de pha­langes et de bracelets de côtes d’animaux mythiques. Leur en­veloppe diaphane capte la lumière en reflets verts, comme si la forêt oscillait sous leur épiderme.

Au cœur de ce réseau d’os et de lianes, une petite cabane s’offre en demi-teinte. À l’intérieur, Kaelan boucle la lanière de cuir autour de son carquois, ajuste sa tunique d’écorce tressée et glisse délicatement à son cou un pendentif en ver­tèbres fines. Chaque objet incarne une promesse : l’arc poli avec soin, les flèches au plumage de corbeau, le galet gravé du matin même. Une dernière respiration, et il tend la main pour effleurer une liane accrochée au plafond : un fil de vie, mémoire des chemins aériens.


En un geste fluide, il descend dans le vide autant qu’il avance, la tige flexible guidant ses pas vers une grande plate­forme où quatre jeunes chasseurs l’attendent déjà. Alignés devant eux, ils forment une rangée de profils nerveux, l’hor­loge de leurs cœurs battant à l’unisson.

Autour, d’autres habitants du village se postent aux abords des passerelles, tandis que quelques-uns se penchent depuis les feuillages supérieurs, formes silencieuses veillant sur ce rite ancestral.

Du centre de l’ombre surgit alors le doyen : haute sta­ture, épaules drapées de peaux anciennes, masque osseux scellé sur son visage. À son passage, l’air vibre d’un souffle profond ; on devine l’expérience de cent saisons inscrites dans chacune de ses rides. Il s’arrête face aux cinq jeunes, ses yeux étincelant sous l’abri de sa façade. Un silence solennel s’installe, lourd de promesses et de peurs contenues ; puis sa voix s’élève, claire comme un écho de ruisseau :

« Aujourd’hui, la grande chasse initiatrice commence. Montrez que vos pas sont ceux de la Forêt, que vos cœurs sont tissés à son murmure et que vos âmes peuvent honorer la vie autant que la mort. »

D’un geste ample, il brandit une lance faite d’if et d’os, et la pointe vers l’horizon. À cet instant, une clameur traverse la plateforme : le signal attendu. Les cinq jeunes s’élancent, légers comme des feuilles portées par le vent, tandis que le doyen se retire dans l’ombre, témoin silencieux de leurs pre­mières foulées hors de l’enfance.


– CHAPITRE 2 –
La chasse commence

La lumière filtrait à peine sous la canopée, dessinant des motifs mouvants sur la terre tapissée de mousse. Les cinq Né­réïdes, silhouettes furtives, s’étaient éparpillés dans le sous-bois, chacun en quête de la plus belle prise à rapporter au vil­lage. Leurs pas, feutrés comme une plume sur l’eau, ne lais­saient quasiment aucune trace.

Kaelan progressait avec précaution près d’un marais mi­roitant lorsque le sol vibra d’un grondement sourd. Non loin, une harde de varans, écailleux et massifs, rampait entre les troncs, flairant l’air de leurs langues fourchues. Leurs yeux brillants, rouges comme des braises, suivirent le jeune chas­seur, mais aucun ne s’approcha. Kaelan s’arrêta, respectueux de ces créatures ancestrales. Leur chair, bien qu’acceptable au goût des Néréïdes, ne représentait pas le prix le plus noble qu’il pût rapporter. Il contourna silencieusement la meute, les laissant à leur ballet primitif.

À distance, un lapin aux pattes fines bondit hors d’un buisson, s’échappant dans un fracas de brindilles. Kaelan re­tint son souffle, banda l’arc, mais la proie fila sans qu’il se dé­cide à décocher. Quelques pas après, un écureuil se posta sur un bas rameau, l’œil curieux. Kaelan pointa son index, prêt à servir de guide à la flèche, puis le laissa partir : trop petit, trop commun. Son regard se montra plus déterminé. Il voulait l’éclat du défi.


Kaelan gravit alors un arbre millénaire, ses griffes de cuir agrippant l’écorce douce. Sur l’une des plus hautes branches, il aperçut ce qu’il cherchait : un tigre bleu nuit, rayé d’argent, aux crocs acérés comme des sabres. L’air se figea autour de lui, lourd de la présence du prédateur. Le cœur de Kaelan se mit à tambouriner dans sa poitrine.

Le monstre s’avançait, sûr de sa puissance. Kaelan banda son arc, mais comprit en un instant que ses flèches ne feraient que chatouiller la fourrure épaisse et robuste de l’animal. Il devait trouver un artifice.

Il se hissa au sommet de l’arbre voisin du sien, puis sauta en silence vers un tronc couvert de lichens. Là, sous un creux humide, il dénicha une grenouille de jade : petite, luisant d’un vert profond, elle émettait une moiteur visqueuse. Kae­lan savait la puissance de la toxine présente sur le dos de cette espèce : un seul contact suffisait à paralyser la plus solide des bêtes.

D’un geste minutieux, il frotta soigneusement la pointe de son couteau et les lames de ses flèches contre la peau géla­tineuse du batracien. Le métal vibra d’un léger frisson, im­prégné du venin. Kaelan recula d’un pas, le pouls affolé, tandis que la fluette créature s’éclipsait dans la sombreur.

Le jeune prédateur reprit place dans l’arbre qui surplom­bait l’endroit où il eut aperçu le félin un peu plus tôt. La ra­mure craqua sous ses genoux, il retint son souffle. Son car­quois semblait soudain trop lourd, son arc trop fragile ; mais la chasse ne souffrait ni doute ni hésitation.

Kaelan ajusta son étui, vérifia la pointe empoisonnée d’une flèche et plissa les yeux vers l’obscurité du sous-bois. Chaque fibre de son être vibrait au rythme de la peur et de l’excitation. La plus grande des épreuves l’attendait, seul le courage de la forêt, gravé en lui, lui permettrait de l’affronter ; ainsi, perché dans le silence le plus ascétique, Kaelan patienta jusqu’au retour du tigre bleu à dents de sabre, prêt à inscrire son nom parmi ceux des chasseurs qui avaient osé défier le plus redoutable des rois de la jungle.