Couverture de L'Alliance: Les Extra-Ordinaires : tome 2

Extrait

L'Alliance: Les Extra-Ordinaires : tome 2

1 - Un anniversaire épouvantable

Les larmes continuaient de couler, sans pouvoir s’arrêter. L’assistance s’était figée. Personne n’osait bouger ou intervenir. Seuls résonnaient les sanglots du brigadier éploré et le froissement des vêtements des journalistes mal à l’aise. La lumière des lampadaires se reflétait sur la fine couche de poudreuse tachée de sang. Soudain, Ethan Fischer s’avança vers son fils, ses pas lourds rompant le silence. Zack ne s’aperçut de la présence d’autres personnes autour de lui que lorsqu’il entendit la neige crisser sous les semelles de celui qui approchait. Il leva la tête, mais ses larmes troublaient sa vision. Il cligna des paupières plus de fois que nécessaire. Il n’arrivait pas à lâcher Lilly, même pour s’essuyer les yeux. Enfin, il reconnut son père qui le toisait de toute sa hauteur, le regard empli de dégoût.

            — Tu me fais pitié, cracha ce dernier. Rentre chez toi, tu te couvres de ridicule.

            Zack ne réagit pas. Son cerveau semblait comme déconnecté. Il se contenta d’enfouir son visage dans le creux du cou de Lilly pour respirer son parfum. Une dernière fois. C’est à peine s’il avait entendu l’insulte que son père lui avait jetée à la figure. Les mots avaient traversé son esprit sans s’y imprimer. Son chagrin emplissait tout son être, ne laissant aucune place à d’autres pensées. Peu lui importait que les gens autour de lui pensent qu’il n’était qu’un petit garçon grondé par son père. Il était seul au cœur du néant et personne ne pouvait l’aider. Il voulait rester là jusqu’à ce qu’on l’en déloge.

Devant le manque de réaction de son fils, Ethan Fischer donna l’ordre à toute la BIS de quitter les lieux et s’éloigna sans un regard en arrière. Nicky, Roméo et Lisa, bouleversés et confus, luttaient contre l’envie d’aller réconforter leur ami. Face à la pression de leur tout puissant supérieur et sous les yeux des caméras, ils emboîtèrent le pas à la brigade. Ils ne s’écartèrent pourtant que de quelques mètres afin de pouvoir revenir après le départ de la presse et sécher les larmes de leur ami. Le reste de la BIS plia bagage, et au loin résonna très vite le son des moteurs de leurs véhicules qui s’en retournaient vers l’Arche.

Le clan Sphinx, lui, était anéantit et bouleversé, autant par la vision du corps inanimé de Lilly que par cette incompréhensible révélation. Leur propre porte-parole et le fils d’Ethan Fischer, les deux idées s’associaient difficilement dans leur esprit. Simon se sentait à la fois trompé par celle en qui il avait toute confiance, mais aussi dévasté par la mort de celle qui avait été son amie. Ces sentiments s’alternaient sans cesse dans sa tête. Cette trahison n’avait aucun sens à ses yeux, mais il ne pouvait pas la nier. Les poings serrés, le cœur brisé, il donna l’ordre à ses troupes de quitter les lieux.

Au Siège, la foule était nombreuse devant le grand écran de la salle de conférence. À la vue de ces images déchirantes, Zoé, Tom et Ryan étaient effondrés, dans une incompréhension totale. Ils avaient soudain la curieuse sensation que leur amie était devenue une étrangère. Elle leur avait menti et caché tant de choses. L’avaient-ils déjà perdue avant qu’elle ne s’écroule ? Les jambes de Zoé tremblaient, comme fragilisées par son chagrin et ses larmes. Bien décidée à aller aider sa sœur de cœur, elle fit quelques pas vers la sortie, mais Tom la retint par le bras.

— On ne va pas la laisser là-bas, cria-t-elle en pleurs. On doit aller l’aider.

— On ne peut plus rien pour elle, dit Péline, non loin d’elle. Elle a fait son choix. C’est triste, mais c’est comme ça.

Le visage anéanti de Zoé se transforma instantanément sous la colère. La jeune femme esquissa un pas en avant, mais ses amis l’arrêtèrent.

— Viens, on va attendre que la presse soit partie et on ira la chercher, chuchota Ryan à son oreille.

            Zack se retrouva bientôt presque seul, le corps inanimé de Lilly dans ses bras. Il continuait de pleurer sous les yeux des journalistes et des passants toujours pétrifiés. « Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? » Il se sentait isolé, perdu. Il savait qu’il n’aurait pas le courage d’honorer sa promesse de tenter de faire revenir la paix. Il doutait même d’avoir un jour la force de se relever de ce trottoir. Affronter ce monde devenu hostile lui paraissait impensable, comme si l’apocalypse venait d’avoir lieu et qu’il en avait été la seule victime. Il ne pensait pas avoir jamais ressenti pareille douleur. Au cœur de son cauchemar, il mit plusieurs secondes à se rendre compte que quelqu’un lui tapotait l’épaule.

            Zack releva la tête et vit qu’un homme élégant, habillé d’un pardessus sombre, s’était approché de lui. Sa vision était si floue à cause des larmes qu’il ne parvenait pas bien à distinguer le visage de l’individu. Il cligna des yeux plusieurs fois sans arriver à améliorer sa vue.

            — Je peux ? dit l’inconnu en désignant Lilly.

            Zack ne répondit pas. Son cerveau refusait encore de fonctionner normalement et il ne comprenait pas ce que lui voulait cette personne. L’esprit en état de choc et guidé par l’homme, il posa Lilly sur le sol recouvert de neige. La tête de la jeune femme bascula sur le côté et sa joue pâle reposa dans la fine couche de poudreuse. L’inconnu se pencha sur elle et apposa ses mains à différents endroits de son corps. Il colla son oreille sur sa poitrine et lui attrapa le poignet. Zack l'observait faire sans comprendre.

            — Continuez à appuyer sur sa blessure, ordonna l’individu.

            Zack obéit comme un automate. Il ne voyait pas pourquoi cet homme les dérangeait. La seule chose qu’il voulait c’était qu’on lui fiche la paix et qu’on le laisse serrer Lilly dans ses bras avant que toute la chaleur de son corps ne se soit évaporée. Enfin, l’inconnu releva la tête et s’adressa aux journalistes. Caméras et appareils photo posés à terre, ils n’avaient pas quitté leur poste pour autant.

            — Hé vous là-bas ! Au lieu de vous nourrir du malheur des autres, rendez-vous utiles et appelez une ambulance.

            Les reporters sursautèrent comme s’ils venaient de se prendre une décharge électrique. Enfin sortis de leur torpeur, ils se mirent à s’agiter telles des fourmis désordonnées. En moins de deux, plusieurs d’entre eux avaient dégainé leur téléphone. Pendant ce temps, l’homme au pardessus avait placé ses mains sur le thorax de Lilly et le compressait avec un rythme soutenu. Alors que Zack le regardait faire, un soupçon d’énergie et de conscience lui revint d’un coup.

L’ambulance, sur le pied de guerre depuis le début de la soirée, arriva en moins de deux minutes, toutes sirènes hurlantes, sous les yeux des habitants qui épiaient le mélodrame qui se jouait sous leurs fenêtres. Ce n’est que lorsqu’un ambulancier lui enleva la main de l’impact de balle pour le remplacer, que Zack comprit que tout n’était peut-être pas perdu.

            Il observa l’homme au pardessus parler au médecin du SAMU qui venait de les rejoindre. Encore dans un état second, il n’entendait que des bribes de ce qui se disait. « Perdu beaucoup de sang », « plus de pouls », « arrêt cardio-respiratoire ». Zack regarda les soignants s’affairer près de Lilly et de longues minutes plus tard, le défibrillateur affichait un tracé et un pouls faible. Lorsqu’il vit la civière glisser dans l’ambulance, il ne put s’empêcher d’espérer. Galvanisé par ce mince espoir, Zack reprit ses esprits, sécha ses larmes et s’approcha du véhicule médicalisé. Autour de lui, les journalistes semblaient avoir été réanimés en même temps que Lilly et avaient rebranché leurs micros.

            — Conduisez-la à l’hôpital américain, ordonna l’homme au pardessus.

            — L’hôpital américain ? Pourquoi ça ? Les invalides sont plus près, rétorqua l’ambulancier. Et en plus, là-bas il y a…

            — Ne discutez pas, faites ce que je vous dis. Vous ne transportez pas n’importe qui, je vous signale.

            Il rajouta ensuite quelque chose à voix basse que Zack ne put entendre. L’infirmier acquiesça à contrecœur et grimpa dans le véhicule.

            — Attendez, le héla Zack, soudain sorti de sa torpeur. Laissez-moi monter avec elle.

            — Impossible, personne ne monte dans l’ambulance.

            Le cœur de Zack fit un bond, empreint à un moment de panique. « Ils ne vont quand même pas nous séparer maintenant ! »

            — Vous pourriez peut-être faire une exception pour une fois, tenta l’inconnu.

            — Désolé, mais on ne fait pas taxi, grogna l’ambulancier. Vous n’avez qu’à nous suivre.

            Il referma la porte du véhicule en la faisant claquer et s’éloigna.

            — Venez, dit l’homme à Zack. Je suis garé juste à côté. Je vais vous conduire.

            L'amoureux éploré jeta un coup d’œil aux journalistes. Ils avaient déjà plié bagage et s’élançaient à la poursuite de l'ambulance. L’individu au pardessus conduisit Zack jusqu’à un parking où était garée une grosse berline noire. Sans attendre, ils s’engouffrèrent à l’intérieur. Le véhicule démarra en trombe et rejoignit rapidement la grande avenue encore vide. Zack prit alors le temps de regarder de plus près l’homme derrière le volant. Il avait à peine cinquante ans, des cheveux plaqués en une coiffure impeccable et une peau hâlée parfaite, digne d’un acteur hollywoodien.

            — Est-ce qu’elle va…, est-ce qu’elle est vivante ? demanda Zack après quelques minutes de trajet dans le silence.

            — Oui, mais c’est tout juste. Son cœur est reparti, mais je ne veux pas vous donner de faux espoirs, elle est dans un sale état. Sa blessure est très grave. On va tout faire pour tenter de la sauver, cependant rien n’est gagné. Je préfère que ce soit clair. Je ne voudrais pas que vous soyez trop déçu si ça tournait mal.

            — Oui.

La petite lueur d’espoir que Zack venait d’apercevoir s’envola aussitôt, soufflée par les paroles de l’homme à côté de lui. Il n’osait plus espérer par peur de voir son cœur se briser à nouveau. Il se devait de rester réaliste. Leur véhicule avait rattrapé l’ambulance à présent, et lui collait au train.

Partout ailleurs, le pays se désolait de la perte de cette figure emblématique qu'ils avaient tant vue à la télévision. La population française était rivée à son écran et suivait les évènements avec passion et fébrilité. Les chaînes d’information battaient des records d’audience. À Annecy, les proches de Lilly étaient bouleversés par les dernières images et au QG, les Sphinx pleuraient à chaudes larmes, incapables de décoller leurs yeux de la terrible scène, comme s'ils poursuivaient eux aussi l’ambulance dans les rues de Paris. En ce soir de janvier, la guerre, jusqu’à présent très lointaine, venait de les heurter de plein fouet.

            Zack et son chauffeur arrivèrent enfin devant l’hôpital. Le véhicule de secours fonça en direction des urgences, mais la berline dévia et s’engouffra dans un parking souterrain. L’homme se gara entre une Mercedes rouge et une Citroën DS. À peine le moteur coupé, il s’extirpa de la voiture, talonné par son passager. Zack suivit son chauffeur à travers de nombreux couloirs gris, froids et sombres. Son guide semblait connaître les lieux comme sa poche et s’y déplaçait avec une grande aisance. À aucun moment il n’hésitait sur la direction à prendre.

Une fois sortis du parking, tous les deux se dirigèrent vers le cœur de l’hôpital. L’endroit était calme, peu fréquenté. Ils croisèrent quelques soignants qui les regardèrent passer d’un air étonné. Ils se faufilèrent devant une salle de garde où les infirmières s’étaient réunies autour d’un écran de télévision. Les images montraient les journalistes en train de s’agglutiner à l'entrée de LEUR clinique. En apercevant Zack, elles se détournèrent du poste pour le suivre du regard. Ce dernier filait toujours son guide à travers les larges couloirs immaculés, décorés avec soin de splendides tableaux et de bois nobles. Téléphone portable à l'oreille, l’inconnu au pardessus enchaîna les coups de fil avant de s’arrêter enfin devant une porte bleu foncé.

            — Attendez-moi là, indiqua-t-il à Zack. Je reviens vous donner des nouvelles dès que possible.

            Zack entra dans la pièce et l’homme referma derrière lui. Il se trouvait dans une salle d’attente déserte. De nombreux fauteuils en toile claire s’alignaient le long des murs. Une table basse, envahie de différents journaux, trônait dans un coin. La décoration était assurée par des plantes vertes et autres orchidées ainsi que de multiples affiches de prévention collées sur la peinture blanche. L’écran au-dessus du panneau présentant le nom des médecins, était éteint. En face, une immense fenêtre donnait sur un petit parc. Hagard, Zack resta quelques secondes sur le seuil, sans bouger. Le silence brutal et sa soudaine solitude le firent replonger dans le désespoir. Il se força à prendre une longue respiration pour se reconnecter à la réalité. Les jambes tremblantes, il s’approcha de la vitre et jeta un coup d’œil à l’extérieur. Avec la luminosité de la neige, il voyait parfaitement, comme un soir de pleine lune. Pas de traces de journalistes de ce côté-ci. « C’est déjà ça. »

            Le regard perdu dans le vague, Zack se mit à réfléchir sur l’endroit où il se trouvait. Il savait que les personnes les plus riches venaient s'y faire soigner. Un lieu haut de gamme où les stars appréciaient la discrétion des équipes soignantes. Ici l’anonymat et le luxe étaient garantis. Le personnel ne laisserait pas entrer la presse ni sortir des informations confidentielles. Il était tranquille pour le moment. Il se laissa tomber sur le fauteuil le plus proche de la fenêtre à côté d’une étrange lampe rose, la tête dans ses mains. Les images des évènements de la soirée, presque irréelles, se bousculaient dans son esprit. Tout était allé si vite qu’il avait l’impression que tout ça n’avait été qu’un rêve. Il aurait préféré.

La pression commençait à redescendre et l’adrénaline quittait peu à peu son corps. Malgré tout, son cœur n’arrivait pas à garder un rythme raisonnable. Ses mains se mirent à trembler et les larmes recommencèrent à couler en silence. Il releva la tête et se rendit compte que ses vêtements et sa peau étaient couverts de sang. En se rappelant à qui celui-ci appartenait, il eut la nausée. En face de lui, une porte qui laissait entrevoir un mur carrelé de blanc était entrouverte. Il se leva, et entra dans les sanitaires. Sur la gauche, deux grands lavabos étincelants étaient surmontés de miroirs aux cadres dorés.

Zack alluma le plafonnier et risqua un coup d'œil dans la glace. Il le regretta presque aussitôt. Son reflet lui faisait peur. Avec ce sang partout, ses yeux rouges exorbités et sa peau si pâle, il ressemblait à un zombie. Le jeune homme se détourna, incapable de soutenir son propre regard. Il ouvrit les robinets dorés à fond et versa une quantité phénoménale de savon dans ses mains. Il les frotta avec énergie, mais le sang avait séché et s’était incrusté sous ses ongles. Il attrapa une petite brosse trouvée sous l’évier et se mit à frotter le plus fort possible. Encore et encore. Il se frictionna tant et si bien qu’il finit par se faire mal. Sa peau avait rougi. Encore un peu et ce serait lui qui saignerait. Curieusement, cette douleur lui faisait du bien, comme si elle parvenait à lui faire oublier celle qu’il avait au cœur. Un mal physique qui lui permettait de se concentrer sur autre chose que son chagrin. Malgré cet étrange sentiment de bien-être, il s’arrêta avant de se blesser. Il s’essuya les mains et enleva le haut de son uniforme pour le jeter à terre. Tout ce sang lui donnait la nausée. Par chance, le débardeur qu’il portait en dessous avait été épargné.

Zack retourna s’asseoir dans la salle d’attente et entreprit de s’occuper l’esprit. Il alluma l’écran situé en hauteur près de la porte, mais l’éteignit presque aussitôt. Toutes les chaînes rediffusaient en boucle les images de la soirée. Il ne voulait surtout pas revivre cet horrible moment. Juste l’oublier, penser à autre chose. Mais il en était incapable. Son esprit semblait bien décidé à l’assaillir de scènes d’horreur et de sensations de désespoir. Il ouvrit un magazine, mais les mots se succédaient sans aucun sens dans sa tête. Il ne cessait de repenser aux évènements passés et surtout à ceux à venir.

« Qu’est-ce que je vais faire ? » Si Lilly s’en sortait, il aurait le temps de voir ça avec elle. Cette pensée fugace lui fit du bien, mais sa joie retomba aussi vite qu’un soufflé. « Et si elle ne s’en sort pas… » Son père semblait lui en vouloir à mort et Zack s’estimerait chanceux si ce dernier se contentait de l’oublier. Il le connaissait assez pour savoir que celui-ci chercherait à lui faire regretter sa trahison. D’une façon ou d’une autre, il lui ferait payer cet affront public. Zack n’oubliait pas sa promesse faite à Lilly, mais pour le moment il se pensait incapable de l’honorer. Seul, il se sentait insignifiant, faible. Il réalisa que son union avec elle était sa plus grande force. Isolé, il ne valait pas mieux que n’importe quel brigadier. Difficile pour lui d’imaginer qu’il pourrait changer le monde alors qu’à deux ils arrivaient à peine à limiter la casse.

Sans Lilly, Zack savait qu’il ne voudrait pas rester à Paris. « Trop dangereux, trop de mauvais souvenirs. Sans compter la presse… » Les journalistes allaient le harceler et l’user jusqu’à la moelle. Zack craignait aussi que son père ne se mette à le traquer pour le ridiculiser devant la France entière, ou pire encore. Il pensa alors à sa mère et sa sœur, loin de tout ce chaos et eut soudain très envie de se trouver avec elles, de l’autre côté de l’Atlantique.

Il appuya sa tête contre le mur et ferma les yeux pour tenter de faire disparaître son mal de crâne. Il finit par s’assoupir d’un demi-sommeil hanté d’images ensanglantées. Il se réveillait fréquemment, en sursaut, en se demandant si Lilly était encore en vie et si les médecins tentaient toujours de la sauver. Il avait presque envie de prier. La dernière et seule chose qu’il pouvait faire. Il n’avait jamais été croyant, mais il n’avait plus rien à perdre. Alors qu’il joignait ses mains, après plusieurs heures d’attente, la porte s’ouvrit et l’inconnu au pardessus, entra. Il portait à présent une tenue d’hôpital bleue et un masque blanc était encore accroché autour de son cou. Zack comprit que l’homme était médecin et travaillait ici. Il se leva d’un bond, pressé d’en savoir plus sur l’état de Lilly. Son cœur tambourinait dans sa poitrine pendant qu’il cherchait des indices sur le visage du soignant.

— Les chirurgiens l’ont opérée pendant plusieurs heures, relata ce dernier. Je ne sais pas ce que vous utilisez comme balles, mais celle-ci a fait de sacrés ravages.

— C’est vous qui l’avez opérée ?

— Non, mais j’ai assisté la chirurgienne. C’est une des meilleures de sa génération. Quoi qu’il en soit, elle a réussi à réparer le plus gros des dégâts, mais votre amie avait perdu beaucoup de sang et pour l’instant elle ne se réveille pas. Elle est dans le coma.

Le dernier mot heurta Zack de plein fouet, comme un coup de poing qui le força une nouvelle fois à s’asseoir pour encaisser. Il avait de nouveau envie de pleurer et se mordit l’intérieur de la joue pour s’en empêcher. Le médecin s’assit à côté de lui en silence.

— Je vais vous faire apporter quelque chose à boire et à manger, dit-il doucement.

— Non merci.

— J’insiste. Vous êtes vraiment très pâle.

— Qu’est-ce qu’on peut faire pour elle maintenant ? demanda Zack comme s’il n’avait pas entendu ce que le docteur lui avait dit.

— Nous ? Rien. Il faut attendre. C’est à elle de se battre maintenant.

— Vous pensez qu’elle va se réveiller ?

— Personne ne peut le dire. Elle peut rester dans le coma un jour, un an, dix ans ou pour toujours. Inutile de vous dire que plus de temps elle mettra à se réveiller et plus les séquelles seront lourdes.

Zack se voyait déjà venir ici, jour après jour, et attendre désespérément que Lilly ouvre les yeux. Le ciel venait de lui tomber sur la tête, comme si tous les instants de bonheur de ces dernières semaines n’avaient été qu’une vaste blague. Le destin l’avait fait monter au paradis pour mieux le regarder chuter jusqu'en enfer.

Devant son désarroi, le médecin s’empressa de rajouter quelques paroles encourageantes.

— Je sais que je ne devrais pas dire ça, mais je pense vraiment qu’elle va s’en sortir. Je ne sais pas si c’est lié à sa condition extraordinaire, vu que c’est la première fois que je soigne un Sphinx, enfin à ma connaissance, mais je peux vous dire que c’est un miracle qu’elle soit toujours en vie. Son cerveau n’a pas été correctement oxygéné à cause de l’hémorragie et son cœur a cessé de battre quelques instants, mais il est reparti. Elle est très résistante, et ça à l’air d’être une battante.

« Oui bien sûr que c’est une battante ». Si l’esprit de Lilly était toujours là quelque part, il se battrait jusqu’au bout, Zack en était persuadé.

— Est-ce que je peux la voir ? réclama-t-il.

— Bien sûr, je vais vous conduire. Suivez-moi.

            Le médecin ramassa l’uniforme de Zack qui gisait par terre et lui demanda ce qu’il devait en faire.

            — Vous n’avez qu’à le brûler !

            Lilly avait déjà été transportée dans une pièce située dans un long couloir à l’autre bout du bâtiment. Zack et son guide passèrent plusieurs portes sécurisées qui ne s’ouvraient qu’avec un code compliqué ou une empreinte digitale. Enfin, ils entrèrent dans une chambre incroyablement grande. Sans le lit médicalisé, on aurait pu croire à une suite d’hôtel avec son canapé de cuir rouge, son écran dernier cri, ses tableaux accrochés aux murs, son faux parquet ciré et sa décoration soignée. De longs stores masquaient une immense baie vitrée qui donnait sur un spacieux balcon.

            Le visage de Lilly avait repris quelques couleurs depuis que Zack l’avait quittée. Elle était allongée dans le grand lit, branchée comme une machine à des tuyaux en tout genre. Elle en avait un dans la gorge, un petit dans le nez, plusieurs sur ses mains et d’autres ailleurs, invisibles sous les draps. Zack s’approcha et s’assit sur une chaise à côté d’elle. Il avait envie de la toucher, peut-être pour vérifier qu’elle était toujours chaude, mais il n’osait pas à cause des nombreuses perfusions. Il ne voulait pas risquer de débrancher quelque chose. Le médecin l’encouragea d’un signe de la tête. Avec la plus grande délicatesse, Zack lui prit la main et la serra dans la sienne. Il sentait les larmes revenir. Il en avait assez d’être triste. Il avait l’impression d’avoir plus pleuré en une soirée que dans toute sa vie passée. Une infirmière s’affairait autour d’eux, vérifiant les constantes vitales de sa patiente sur les différents écrans.

            — Est-ce qu’elle m’entend si je lui parle ? interrogea Zack.

            — Les avis divergent, mais moi je suis persuadé que oui.

            Zack n’arrivait pas à détacher ses yeux de ceux de Lilly dont il ne voyait pas la couleur et se demanda s’il la reverrait un jour. Il secoua la tête avec l'espoir que cela chasserait ses idées noires.

            — On va vous laisser, chuchota le médecin en faisant signe à l’infirmière. C’est presque le matin. Vous devez avoir besoin de dormir un peu.

            — Quelle heure est-il ? questionna Zack.

            — Il est un peu plus de cinq heures du matin.

            — Alors ça y est, on est le treize janvier.

            — Oui pourquoi ?

            — Aujourd’hui c’est mon anniversaire.

            — Oh, euh… Et bien… je vous l’aurais bien souhaité, mais je pense que vous en avez connu de meilleurs.

            Le médecin et l’infirmière quittèrent la chambre et Zack posa sa tête près de celle de Lilly, sa main toujours dans la sienne. D’un geste tendre, il caressa ses cheveux en chuchotant.

            — Lilly, je ne sais pas si tu m’entends, mais il ne faut pas que tu partes. J’ai trop besoin de toi alors écoute ma voix et reviens parmi nous, je t’en supplie. Ne me laisse pas.

            Il aurait été mieux installé sur le canapé pour dormir, mais il n’arrivait pas à se séparer d’elle, ne serait-ce que d’un mètre ou deux. Il voulait sentir son pouls, la chaleur de sa peau, son cœur battre. Il repensa à leur dernière discussion et eut du mal à croire que seulement quelques heures plus tôt, ils riaient ensemble et planifiaient leur première vraie sortie. Tout ça lui semblait si lointain à présent, presque irréel. Il tenta de dormir, mais le ballet incessant des infirmières des soins intensifs, et les bruits des appareils le réveillaient sans cesse. Écrasé de fatigue, il se résigna à aller s’installer sur le sofa.

            — Je vais m’allonger à côté, mais je ne suis pas loin. On reste ensemble maintenant, murmura-t-il en déposant un baiser sur le front de son amoureuse.

Zack essaya de se concentrer sur les points positifs pour s’apaiser un peu. Le cœur de Lilly battait toujours. Compte tenu des circonstances, il s’estimait chanceux. Il y avait encore de l’espoir et il voulait s’y raccrocher coûte que coûte, sinon il sombrerait lui aussi dans les ténèbres. Le jeune homme se laissa tomber sur le canapé moelleux, ôta ses chaussures et s’endormit aussitôt, bercé par les bips réguliers et rassurants des machines.