Couverture de L’affaire AEGIS HEIGHTS

Extrait

L’affaire AEGIS HEIGHTS

L'odeur arriva avant tout le reste.

Julian Vance n'avait pas besoin d'ouvrir le colis pour savoir ce qu'il contenait. Il lui suffit de poser la main à plat sur le papier kraft, de fermer les yeux une demi-seconde, et de laisser remonter ce que ses narines identifiaient avec la précision d'un instrument de mesure : parchemin vieilli, colle d'os, cuir tanné au brou de noix. Une reliure ancienne. Très ancienne -- ou conçue pour le paraître.

Il posa le colis sur sa table de travail sans l'ouvrir.

Dehors, Portland s'éteignait lentement. C'était cette heure entre chien et loup que Julian préférait entre toutes -- non pas le crépuscule lui-même, mais ce qui venait juste après, quand la lumière du jour avait définitivement capitulé et que les lampadaires n'avaient pas encore tout à fait pris le relais. Un entre-deux gris et doux où la ville semblait retenir son souffle. Son atelier, au troisième étage d'un immeuble de briques rouges du quartier de Pearl, donnait sur une ruelle si étroite qu'il n'y voyait jamais le ciel en entier -- seulement une bande de quelques dizaines de centimètres, comme une page arrachée à un livre trop grand pour lui.

Il aimait ça. L'espace mesuré. Le monde à distance contrôlée.

Il alla se laver les mains au petit évier de porcelaine fêlée qu'il avait refusé de faire remplacer -- les fêlures lui indiquaient depuis des années si la température variait trop dans la pièce, un hygromètre artisanal qu’aucun technicien n'aurait compris. Il sécha ses mains longuement, méthodiquement, chaque doigt séparé. Puis il revint à la table.

Le colis ne portait pas d'adresse d'expéditeur. Le cachet postal était illisible -- pas effacé, simplement trop encré, comme si on avait appuyé trop fort sur le tampon. L'écriture de l'adresse, en revanche, était nette. Les lettres formées avec le soin de quelqu'un qui avait peur de se tromper, ou qui voulait s'assurer qu'on ne se tromperait pas.

Julian reconnut l'écriture.

Il resta immobile un long moment, les mains posées de chaque côté du colis sans le toucher, comme s'il s'agissait d'un animal qu'il ne fallait pas effrayer. Son cœur battait à un rythme légèrement différent de l'ordinaire -- pas plus vite, plutôt plus profond, comme si quelque chose en lui prenait de l'élan.

Il ouvrit le colis.