Couverture de IA MOI NON PLUS: Un roman psychologique contemporain sur la création artistique à l'ère de l'intelligence artificielle

Extrait

IA MOI NON PLUS: Un roman psychologique contemporain sur la création artistique à l'ère de l'intelligence artificielle

CHAPITRE 1 - La Mansarde

Alex Valnek possédait cette immobilité tranquille et ce regard un peu trop fixe qui caractérisent les observateurs de métier. Jeune écrivain de vingt-neuf ans, il n’avait pas peur de s’isoler, capable de rester des heures assis à son bureau pour disséquer le réel. Ce soir-là, il ne bougeait pas face à la dalle lumineuse de son écran d’ordinateur. La lueur de la machine projetait une clarté crue sur ses traits fins, ses pommettes saillantes et sa barbe de trois jours. Ses cheveux, d’un châtain cuivré, étaient coupés court mais emmêlés par l’habitude qu’il avait d’y passer les doigts quand il bloquait sur une tournure de phrase, ce qui lui donnait cet air d’étudiant prolongé qu’il n’arrivait pas à perdre. Il portait une chemise gris anthracite à manches courtes qui laissait deviner des avant-bras à l’ossature nerveuse.

Dans le deux-pièces mansardé de la rue Marcadet, au cœur du 18ᵉ arrondissement, le calme n’était rythmé que par les bruits feutrés du quartier et le flux lointain de la circulation parisienne. Cette artère populaire aux loyers encore accessibles, faite de façades grises, de commerces de proximité et de cours fatiguées, survivait là, à l’ombre de la butte Montmartre. Un Paris brut et sans fard, dont les éclats s’éteignaient lentement au pied des immeubles. Dehors, la nuit commençait tout juste à envelopper la ville. Une forte chaleur d’été pesait sous le Velux juste au-dessus de la tête d’Alex, tandis que les lumières de la ville semblaient vibrer dans l’air immobile. Il tenait sa tasse de café refroidi entre ses longs doigts pâles. Sur l’écran du PC, la page d’accueil du site de L’Hebdo du Livre affichait le classement des meilleures ventes littéraires de cette fin juin 2026. À la neuvième place, en caractères gras, on pouvait lire : Béton Brut, d’Alex Valnek (Éditions Prisme). Juste en dessous, un entrefilet de la revue plantait le décor : « Sous un bâtiment emblématique des années cinquante dort une structure labyrinthique dont aucun plan ne porte la trace. En la découvrant, une étudiante en architecture exhume le rêve secret d’un homme qui avait choisi de bâtir sous terre ce que personne ne devait voir… ». Plus bas, l’encadré de la critique tenait en trois lignes. Il la parcourut d’abord avec détachement puis, en lisant le mot « révélation », il ne put s’empêcher de ressentir une pointe de satisfaction, un plaisir discret qui lui réchauffa les tempes. Il la relut alors, plus lentement, conscient que cet éloge validait son travail pour les autres.

« Un premier roman d’une sécheresse biblique. Valnek écrit au scalpel, débarrassant le récit de tout gras sémantique pour ne laisser que l’os. Une révélation. »

Il ferma l’onglet pour basculer sur son logiciel de traitement de texte. Il devait finaliser les dernières corrections de son manuscrit pour la deuxième édition commandée par son éditrice. Il savait que ce succès n’était pas le fruit du hasard ou d’une quelconque magie, mais bien le résultat d’une année de sa jeunesse claustrée entre ces murs tapissés de bouquins d’occasion, à traquer le moindre adjectif inutile, à rayer les adverbes superflus, à réduire son existence à une discipline de moine. Bien qu’il eût l’impression d’avoir abouti dans sa recherche obsessionnelle de la ligne claire, la perspective de cette deuxième édition le poussait irrésistiblement à continuer, de manière compulsive, à vouloir la corriger.

La porte d’entrée claqua, signalant l’arrivée de Clara Dolat, sa petite amie. Dans le vestibule, elle se débarrassa de ses chaussures et de sa veste légère, avant de filer se changer. Lorsqu’elle rejoignit Alex quelques minutes plus tard, le parquet grinça sous ses pas. Elle avait troqué ses vêtements contre une robe en lin terre de Sienne un peu trop large et marchait pieds nus. Son visage aux douces rondeurs, traversé d’une lueur espiègle, respirait la fraîcheur de l’instant. Ses longs cheveux brun chaud aux reflets d’acajou, encore un peu désordonnés, accrochaient la clarté tamisée par les persiennes. Elle tenait une bouteille de chardonnay à la main.

— Bonsoir, fit-elle doucement en s’avançant. Ça va ?

Sa voix était chaude, un peu rauque sous l’effet de l’air saturé de cette fin juin. Elle apporta instantanément une respiration bienvenue dans l’atmosphère close et austère du coin bureau aménagé dans le salon. Alex se détourna du traitement de texte, chassant la fatigue d’un clignement de paupières pour tourner la tête vers elle.

— J’essaie de corriger ce chapitre, mais il résiste.

Elle l’observa avec tendresse, un sourire mystérieux flottant sur ses lèvres.

— Tu as pris le temps de regarder le classement de L’Hebdo du Livre ?

— Je viens justement d’y jeter un coup d’œil. Neuvième, dit-il simplement. On a dépassé les sept mille exemplaires cet après-midi. Mon éditrice, Agnès Lefèvre, dit que le second tirage va bientôt partir chez l’imprimeur, alors je finalise les dernières retouches.

Clara ne répondit pas immédiatement. Elle le fixa, incrédule, puis laissa échapper un léger rire, de ceux qu’on réserve aux gens trop sérieux pour leur propre bien. Elle posa le chardonnay sur un coin dégagé du bureau, écartant d’un geste fluide quelques dossiers épais pour faire place nette. Elle avait cette manière de bouger qui semblait arrondir les angles de la pièce, une sorte de chorégraphie apaisante qui venait contrecarrer la géométrie rigide de l’espace de travail d’Alex. Elle se tourna vers lui, les mains appuyées sur le rebord du bureau, le corps penché en avant. Ses yeux brillaient d’une excitation vive qu’il observait, touché par son enthousiasme.

— C’est bien ce que j’avais vu aussi, neuvième ! répéta-t-elle. Alex, tu te rends compte de l’air que tu prends pour dire ça ? On dirait un comptable qui fait son inventaire. Tu es dans le top 10 national. Sept mille personnes ont ton bouquin sur leur table de chevet. C’est le début du succès, c’est énorme !

Alex haussa discrètement une épaule, déjà happé par un paragraphe sur son écran.

— C’est un bon démarrage, concéda-t-il, la voix toujours aussi neutre. Mais le marché est volatile. Il suffit qu’une grosse sortie arrive la semaine prochaine pour retomber à la vingtième place. Et puis, le texte a encore des faiblesses…

— Le texte attendra demain, coupa-t-elle en se saisissant de la bouteille. Il faut qu’on fête ça, allez, on prend un verre.

Sa voix sonnait comme une évidence qui balayait d’un coup les statistiques arides et les doutes persistants qui occupaient l’esprit d’Alex. Elle fit jouer le tire-bouchon. Le bruit mat du liège marqua une rupture dans la soirée. Elle attrapa deux verres sur l’étagère, et le vin, pâle et limpide, les remplit. Alex admirait la robe dorée du vin ; le reflet de la lampe s’y décomposait en une lueur fixe qui sembla, à sa grande surprise, l’ancrer davantage dans le présent.

Il prit le verre qu’elle lui tendait. Elle approcha le sien, faisant tinter le cristal dans un geste complice.

— C’est étrange, dit-il en portant le liquide à ses lèvres, j’ai l’impression que c’est le livre de quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui a passé une année entière à se torturer, à traquer le moindre mot superflu pour arriver à cet os, comme ils disent. 

Clara s’appuya sur le bord de la chaise, une jambe repliée sous sa robe de lin. Elle l’observait, un sourire en coin qui n’était pas de la moquerie, mais une forme de tendresse lucide, celle de quelqu’un qui connaît les fissures d’une carapace. Elle savait qu’il avait besoin de tenir son œuvre à distance, de dépersonnaliser ce succès pour ne pas être submergé par une mise en lumière qu’il n’avait pas encore appris à gérer. 

— Mais c’est ton livre, reprit-elle doucement. Et les gens qui le lisent, ils ne veulent pas juste l’os. Ils veulent le souffle, le rythme, la vie qu’il y a derrière. C’est pour ça qu’ils l’achètent. Allez, coupe le moteur. On dirait que tu as peur de le lâcher, ce bouquin. Tu as assez donné pour aujourd’hui, assez retourné ton histoire dans tous les sens. L’angoisse de la perfection n’y changera rien, le livre est bon. On fête ça, vraiment. Viens, on s’installe sur le canapé.

Elle posa sa main sur la sienne, là où il tenait la tige fine du verre. C’était un contact léger, une pression imperceptible. Il se leva, un peu déstabilisé par cette soudaine intimité. Alex sentit une légère crispation dans sa mâchoire. Il ne voyait pas cela comme de la peur, mais comme une nécessité professionnelle. Pour lui, le langage était un matériau fragile, sujet à la dégradation si on ne le maintenait pas sous une tension constante. Il reprit une gorgée, le froid de la boisson contrastant avec la chaleur qui régnait dans l’appartement. 

— Ce n’est pas de la peur, répondit Alex, sa voix calme. C’est de la maintenance. Mon roman est une architecture. Agnès, veut cette deuxième édition pour la rentrée, je dois m’assurer qu’aucune coquille, aucune lourdeur syntaxique ne vienne polluer la lecture. Si je laisse une fissure dans la syntaxe, la structure entière finira par plier. C’est logique. 

Clara laissa échapper un son léger, aux accents enfantins. Adoptant une expression à la fois douce et interrogatrice, elle lui prit la main pour l’entraîner vers le canapé en velours délavé, situé à quelques mètres dans le même espace. Une fois installés côte à côte, elle se tut un instant, faisant tourner le pied de son verre entre ses doigts avant de reprendre, plus sérieuse :

— Mais Alex, écoute-moi. Ton livre est déjà publié. Sept mille exemplaires vendus, des critiques dithyrambiques… Il a déjà conquis ses lecteurs. À trop vouloir retravailler, à raboter chaque mot pour tenter de le perfectionner encore, tu risques de dénaturer ce qui a fait son succès. Parfois, une œuvre a besoin de ses aspérités pour être vivante. À force de tout polir, tu vas finir par le vider de sa substance. 

Il ne répondit rien, mais son dos se détendit contre le dossier. Il se retourna une dernière fois vers la lueur du bureau, restée au loin comme un signal de détresse obsolète, puis il posa enfin sa main ouverte sur celle de Clara. C’était sa façon à lui d’accepter de lâcher prise. Le moment qui s’installa alors entre eux n’avait plus la pesanteur stérile de la table de travail ; il s’était adouci, devenant paisible. Dans cette pénombre protectrice, la tension s’évapora pour laisser place à une vraie quiétude. S’il aimait Clara, c’était précisément pour cette fluidité qu’il s’avouait incapable de produire. Là où sa propre vie était une construction géométrique, une suite de blocs de béton coulés dans l’exigence et la retenue, elle apportait une souplesse organique, une façon de traverser les jours sans jamais s’excuser d’exister. Ils s’étaient trouvés là, dans ce frottement entre la ligne droite et la courbe. Elle n’était pas un refuge passif ; elle était la seule personne capable de désarmer sa rigidité sans le briser, de transformer son hermétisme en un espace respirable. Elle était son contrepoids indispensable.

Clara fit glisser sa main le long du tissu duveteux du canapé, comme pour se rassurer de la réalité de ce moment apaisé. Le contraste la saisit soudainement : cette sérénité qu’elle éprouvait maintenant était l’exact opposé du chaos émotionnel dans lequel elle s’enlisait autrefois. Sans qu’elle cherche à le nommer, le souvenir de cette période revint s’imposer à elle avec une acuité désagréable.

— C’est étrange, reprit-elle, le nom venant presque malgré elle, comme le constat final d’une libération : tout est si calme ici, bien plus que tout ce que j’ai connu quand je sortais avec Julien Vernay. 

Alex reposa son verre sur la table basse du salon. Le nom de Julien Vernay flotta dans l’air. Dans sa cartographie mentale, sa place était occupée par une étiquette : « Ancien compagnon de Clara / Ami / Situation résolue ». C’était un dossier classé dans le tiroir du passé. Ils s’étaient connus à leurs tout débuts, à l’époque où ils n’étaient que deux écrivains en herbe partageant la même table de café et les mêmes manuscrits raturés. Ils avaient lancé leurs forces ensemble dans l’écriture, avec les mêmes rêves de jeunesse, avant que leurs routes ne prennent des chemins différents : Alex venait de réussir à achever ce tout premier roman qui rencontrait son public, tandis que Julien n’était jamais parvenu à finaliser un seul projet.

— Julien est un ami, répondit-il avec une sérénité totale. Il a été correct quand on a officialisé notre liaison. Il a compris quand tu l’as quitté, il a tourné la page. C’est logique, la rupture était nécessaire pour vous deux. 

Clara le fixa un instant. Il y avait sur son visage une pointe d’incompréhension, peut-être même une once de pitié. Elle savait combien il tenait à cette grille de lecture inflexible, où les émotions étaient toujours subordonnées aux faits.

— La logique… commença-t-elle, avant de s’inter­rompre, préférant sans doute ne pas briser cette illusion rassurante. 

Elle ne poussa pas plus loin. Elle se contenta de vider son verre, le regard perdu dans la vitre de la fenêtre, où la nuit naissante effaçait le paysage extérieur. Alex, lui, se sentait étrangement léger. Le chardonnay, le début de succès, Clara, tout était à sa place, aligné, prêt à être vécu. Il but une nouvelle gorgée, satisfait de cette clarté, loin de se douter que cette stabilité était peut-être plus fragile qu’il ne le pensait.