
Extrait
Histoires vraies (ou pas... mais fabuleuses) en gros caractères : 15 récits inspirants + 140 activités créatives pour enrichir les journées de chaque personne âgée
La mémoire de l'eau
Quand j’ai vu le vieux Maurice se noyer dans le ruisseau, j’ai compris que les adultes pouvaient aussi avoir peur. Pas la peur des monstres sous le lit ou des araignées, non. La vraie peur. Celle qui vous glace le sang et qui fait que même respirer devient difficile.
J’avais dix ans cet été-là. Mes parents m’avaient expédiée chez mes grands-parents, dans leur ferme du Périgord, pendant qu’ils réglaient des choses importantes. C’est comme ça qu’ils appelaient leur divorce. Des choses importantes. Comme si moi, je n’en étais pas une.
Mamie Louise m’avait accueillie avec ses éternels biscuits aux noix et son parfum de lavande. Papy Jean, lui, était resté dans son atelier, à bricoler je ne sais quoi. Il ne parlait presque plus depuis que son meilleur ami était mort l’année dernière. Un accident de tracteur, avait dit Mamie. Mais je savais qu’il y avait autre chose. Les adultes ne savent pas mentir aux enfants. Vraiment pas.
Le ruisseau, je l’ai découvert par hasard. En suivant le chat de la ferme, un matou borgne qui répondait (ou pas) au nom de Gaston. Il m’avait menée à travers les herbes hautes, derrière le vieux hangar où Papy gardait son foin. L’eau coulait, claire et fraîche, entre les pierres moussues. C’était comme un secret que la nature m’aurait confié.
C’est là que j’ai rencontré Maurice pour la première fois. Il était assis sur une souche d’arbre, ses pieds nus trempant dans l’eau. Un vieil homme aux cheveux blancs comme la lune, avec des yeux d’un bleu si clair qu’on aurait dit qu’ils étaient transparents.
— Tu vois ces remous là-bas, petite ? Il y avait un moulin autrefois. Le plus beau moulin de la région.
Je me souviens avoir pensé qu’il était étrange qu’un vieil homme soit pieds nus dans un ruisseau. Mais quand on a dix ans, on accepte beaucoup de choses étranges comme normales.
— Je m’appelle Alice, ai-je dit en m’approchant.
— Je sais.
Ces deux mots m’ont fait frissonner. Comment pouvait-il savoir ?
— Tu ressembles tellement à ta grand-mère au même âge, a-t-il ajouté avec un sourire qui creusait des vallées dans ses joues. J’étais là quand elle jouait aussi dans ce ruisseau. C’était il y a si longtemps…
Les jours suivants, je suis revenue. Maurice était toujours là, comme si le temps s’était arrêté. Il me racontait des histoires du village, des légendes que personne d’autre ne connaissait. Il me parlait du moulin disparu, des fées qui dansaient sur l’eau les nuits de pleine lune, des secrets que le ruisseau gardait précieusement depuis des siècles.
— L’eau a une mémoire, tu sais, me disait-il souvent. Elle se souvient de tous ceux qui l’ont touchée, de tous les rires et de toutes les larmes qu’elle a emportés.
Un jour, je lui ai parlé de mes parents. Des cris que j’entendais la nuit à travers les cloisons. Des sacs que Papa avait préparés en cachette. Du regard vide de Maman quand elle fixait les photos de leur mariage.
Maurice m’a écoutée sans rien dire. Puis il a sorti de sa poche un petit caillou blanc, parfaitement rond.
— Garde-la, m’a-t-il chuchoté. C’est une pierre de lune. Elle absorbe la tristesse et la transforme en lumière.