
Extrait
Histoires et activités réconfortantes en gros caractères : 12 (+ 1) récits inspirants + 129 activités créatives pour égayer les journées d’un senior qui ... pas... mais fabuleuses) en gros caractères)
Les mots voyageurs
Les pages s’effritaient sous ses doigts. Comme des pétales de roses séchés, comme des bouts de vie qui s’échappent. Madeleine n’avait jamais supporté ça. Même après quarante-trois ans à ranger, classer, réparer les livres de la bibliothèque municipale, elle ne s’y était pas faite. Un livre abîmé, c’était une personne qu’on maltraitait. Elle en était convaincue.
Ce matin-là, recroquevillée dans son vieux fauteuil en osier, elle contemplait la pile de romans qui s’entassait sur sa table basse. Sa dernière journée de travail, c’était hier. La retraite. Le mot sonnait creux dans sa tête. Comme une page blanche au milieu d’un chapitre.
Elle but une gorgée de thé tiède. Huit heures du matin. L’heure où elle ouvrait d’habitude la bibliothèque, où elle humait l’odeur des livres endormis, où elle passait sa main sur les tranches alignées comme pour leur dire bonjour. Maintenant quoi ? Se mettre à la poterie comme sa sœur ? Faire du tricot ? Madeleine eut un petit rire sec. Elle avait passé sa vie à tisser des histoires, pas question de se mettre à tricoter des écharpes.
C’est là qu’elle le vit. Le petit article, coincé entre les pages du journal local. Même pas trois lignes : Mme Andrée Bertin, 87 ans, retrouvée décédée à son domicile. Les voisins alertés par les volets fermés la journée. Vivait seule depuis dix ans.
Madeleine connaissait Andrée. Elle venait emprunter des romans policiers, avant. Puis, elle avait cessé de venir. Mes jambes, vous comprenez, avait-elle dit. Madeleine n’avait rien fait. Elle aurait pu. Elle aurait dû.
Le thé était vraiment froid maintenant.
— Tu es complètement folle, Maman chérie.
Ce fut la réaction de sa fille quand elle lui avait exposé son projet. Un service de lecture à domicile. Gratuit. Pour les personnes qui ne peuvent plus se déplacer.
— À ton âge, tu devrais te reposer. Profiter.
Madeleine avait souri. Le même sourire qu’elle adressait autrefois aux lecteurs qui lui demandaient pourquoi elle n’avait pas choisi un métier plus prestigieux. Un sourire qui disait : Vous ne pouvez pas comprendre.
Elle avait commencé par faire des affiches. De jolies affiches bleues, avec des dessins de livres ailés. Elle les avait placardées dans les commerces du quartier, à la mairie, chez le médecin. Lecture à domicile – Les mots voyageurs – Service gratuit. Avec son numéro de téléphone.
La première semaine, personne n’avait appelé. La deuxième non plus.
Le premier appel était venu un mardi matin. Une voix chevrotante, presque un murmure.
— Allô ? C’est pour la lecture…
M. Henri était un ancien professeur de mathématiques emmuré chez lui par une arthrose sévère. Quand Madeleine était entrée dans son appartement, l’odeur de renfermé l’avait prise à la gorge. Pas un livre en vue. Juste une télévision qui crachotait des images dans le vide.
— Je ne sais pas trop ce que j’aime, avait-il dit, gêné.
— On va découvrir ça ensemble.
Elle avait commencé par du Pennac. Au bonheur des ogres. Henri avait ri dès la première page. Un rire rouillé, surpris. Comme une porte qui s’ouvre après trop longtemps.