
Helya
Helya passa une nuit peuplée de rêves étranges. La lumière l’enveloppait de nouveau, puis la quittait pour la laisser dans la pénombre inquiétante de la forêt. Autour d’elle dansaient des fées, leurs petites ailes frétillant. L’une d’elles l’entraîna au plus profond des bois, voletant çà et là près de son visage. À mesure qu’Helya avançait, une lueur orangée grandissait dans le lointain. L’odeur âcre de la cendre la submergea et, lorsqu’elle se retourna, la fillette réalisa que le feu la cernait entièrement. La forêt se consumait, les arbres hurlant de douleur sous les assauts des flammes, la fumée noire masquant les étoiles dans le ciel. Atterrée, Helya tomba à genoux, la chaleur étouffante l’enveloppant toute entière. Son cœur se gonfla de tristesse à la vue des arbres consumés jusqu’à la dernière branche. Le trop-plein se déversa en d’amères larmes, ses mains s’enfonçant dans la terre calcinée. Comme elle regrettait d’avoir brûlé cet arbre l’année dernière !
— Pardonne-moi, chère forêt, d’avoir blessé les tiens, murmura-t-elle.
Son esprit n’avait cessé d’y penser depuis le jour fatidique où Gauwain avait enflammé les feuilles sèches au sein du tronc qu’elle croyait déjà mort. Les larmes coulaient sur ses joues, des larmes de regret et d’amour pour cette vie verdoyante qu’elle adorait. Et lorsque les précieuses gouttelettes touchèrent le sol noirci par les flammes, les cendres disparurent, nettoyées par le fruit de sa détresse. Émerveillée, Helya pleura de soulagement. Une à une, ses larmes tombèrent sur le sol calciné, créant à chaque fois un disque de verdure qui s’étendait doucement. Autour d’elle, de petites ailes se mirent à voleter, la remerciant de sa compassion. La fillette se coucha alors, sa robe blanche se mêlant aux cendres de sa forêt bien-aimée, les minuscules fées dansant en un ballet de lucioles. Helya déposa sa joue sur la terre meurtrie. Son cœur se gonfla tant d’amour qu’elle crut exploser. Elle resta face contre terre, embrassant le sol de ses bras comme l’on câline un enfant.
Longtemps, la fillette reposa dans la forêt. Jusqu’à ce qu’un rayon argenté l’illumine. Le bruit caractéristique des sabots retentit, et elle se redressa doucement. Une brise printanière souffla ses cheveux détachés, soulevant les mèches mordorées autour de son visage. Là, au loin, elle aperçut la robe blanche d’un cheval. À ses côtés, une fontaine de métal scintillait de mille feux, une œuvre incroyable où trônait une petite fée. Un homme y avait plongé ses mains, buvant avidement l’eau qu’elle déversait de ses paumes ouvertes. L’animal restait près de lui. Il semblait monter la garde, comme un ami qui veille sur un camarade. Helya s’approcha doucement. L’odeur des violettes se mêlait à la fraîcheur printanière, chassant les derniers relents du brasier. L’animal leva la tête, et Helya plaqua ses mains contre sa bouche pour empêcher un cri de s’échapper. Son cœur manqua d’exploser.
Le cheval à la robe immaculée arborait une magnifique corne sur le front. Une licorne ! Un gardien de royaume des fées. Son regard, aussi profond que la nuit, était fixé sur elle. Transcendée, la fillette se figea. Elle ne parvenait pas à détacher ses yeux de l’animal. Qu’il était beau, tout de blanc vêtu, sa corne irisée fièrement dressée sur son front ! À ses côtés, l’homme leva enfin la tête, délaissant la petite fée perchée sur la fontaine. Il était plus jeune qu’elle ne l’aurait cru, couvert d’une simple tunique de lin. Ses cheveux châtains caressaient à peine ses épaules, les mèches dansant sous la brise. L’homme se tourna vers la licorne, puis fronça les sourcils. Helya, pétrifiée, recula d’un pas. Trop tard. Le regard de l’inconnu rencontra le sien, des yeux d’un bleu vert si intense qu’elle avala maladroitement sa salive. Puis l’impensable se produisit. La licorne donna un coup de museau à son compagnon, et il s’effondra au pied de la fontaine.
Helya resta longtemps pétrifiée sous le regard ancestral de la licorne. L’animal ne bougeait pas. D’un coup de sabot sur le sol, il somma la fillette de la rejoindre. Rassemblant son courage, elle s’avança prudemment vers la fontaine. À mesure que ses pas l’amenaient auprès de la licorne, le paysage changea. La forêt s’effaçait lentement, se fondant dans la brume, puis disparut totalement. Helya ne distinguait plus que de grandes toiles huilées. Lorsqu’elle reporta son attention sur la licorne, le gardien s’était évaporé. Helya tendit la main, touchant l’eau sacrée de la fontaine qui lui caressa les doigts avec bienveillance. Sa fraîcheur fit vibrer son bras d’une énergie nouvelle. Puis la fontaine scintillante s’effaça à son tour, emportant avec elle la caresse de l’eau enchantée. Helya baissa les yeux. À ses pieds, le jeune homme semblait dormir. Une épée reposait près de lui, ainsi qu’un bouclier frappé du cygne des Rhîn.