
Extrait
Ce que tu réveilles en moi: Tome 1 (Ce que tu fais de moi)
Chapitre 1 — Lys
Le car glisse sur la route étroite, avalant les kilomètres dans un ronronnement assourdissant qui me berce autant qu'il m'oppresse. J'ai cessé de compter les virages depuis longtemps, perdue dans le ballet monotone des arbres qui défilent derrière la vitre embuée, comme s'ils dansaient une valse silencieuse avec les souvenirs que je tente d'oublier. L'été étouffe tout sous sa chape de chaleur, transformant l'air en une brume tiède qui colle à la peau comme une seconde chair. Chaque respiration devient un effort, chaque battement de cœur semble battre en sourdine, étouffé sous le poids de ce que je refuse de nommer.
Mes paupières se ferment par intermittence, lourdes d'une fatigue plus émotionnelle que physique. Le sommeil me frôle sans jamais s'installer, chassé par les images qui affluent sans logique, des fragments épars de souvenirs que je préférerais laisser en veilleuse. Trop de silences. Trop de non-dits. Trop de choses que je n'ai jamais vraiment affrontées.
Quand enfin le bus s'arrête devant les grilles de l'internat, il règne une telle immobilité que je me demande un instant si nous sommes réellement arrivés ou si le monde a décidé de s'arrêter ici, juste là, comme pour me signifier que ce lieu allait devenir un point de bascule. Personne ne descend. Il n'y a que moi. Mon sac repose sur mes genoux, et je le serre sans m'en rendre compte, comme si son poids pouvait m'ancrer à une réalité qui m'échappe de plus en plus.
Je me lève dans un silence presque cérémoniel, chaque geste m'apparaît ralenti, comme dans un rêve où l'on sent confusément que quelque chose va mal, mais où l'on ne peut pas fuir. L'air extérieur, dès que je franchis la porte du bus, me frappe comme une gifle invisible : chaud, dense, immobile. Il ne porte aucune promesse. Les pierres claires du bâtiment renvoient la lumière avec une cruauté presque malveillante, comme si elles cherchaient à me repousser dès l'instant où je les approche.
Je reste là quelques secondes, figée devant l'immense portail en fer forgé. Mon sac cogne doucement contre ma hanche, les doigts crispés sur la sangle, comme si je pouvais m'y agripper pour ne pas tomber. J'aurais pu faire demi-tour. Mais je sais qu'il n'y a rien à quoi retourner. Aucun visage familier qui m'attend, aucune voix capable d'adoucir cette impression que je ne suis nulle part à ma place.
La grille s'ouvre dans un grincement métallique qui vrille l'air, un son si aigu qu'il semble fendre la réalité. Ce n'est pas une invitation. C'est une mise en garde.
Une silhouette m'attend dans l'ombre du porche. Une femme grande, sèche, droite comme une lame. Ses talons claquent sur la pierre comme des coups de marteau, ponctuant le silence d'une autorité qui ne cherche pas à être questionnée. Elle ne sourit pas. Son regard me traverse, me jauge, m'évalue. Et sa voix, lorsqu'elle brise le silence, est d'une neutralité si parfaite qu'elle en devient glaçante.
— Lys Renval ? Tu es attendue.
Je hoche la tête. Mon prénom semble sonner faux dans sa bouche, comme s'il appartenait à une étrangère, une version de moi que je ne reconnais plus, que je n'assume plus.
Elle ne m'invite pas à entrer. Elle se retourne, simplement, m'imposant de la suivre dans cette bâtisse trop grande, trop calme, trop vide. Mes pas résonnent dans l'allée, et le bruit semble déplacé, presque indécent. Chaque pavé semble grincer sous mes semelles, protester contre ma présence.
L'établissement est désert. Aucun rire, aucun bruit de valises, aucune trace de vie. M'a-t-on dit que j'arrivais une semaine en avance ? Pour m'acclimater, soi-disant. À quoi ? À ce silence qui colle à la peau comme du goudron ? À cette solitude plus pesante que les mots ne le permettront jamais ? À ces murs qui, je le sens déjà, n'oublient rien ?
À l'intérieur, l'air est plus frais mais tout aussi oppressant. Le hall, vaste et figé, semble sorti d'un autre siècle : des vitraux ternis par la poussière, un escalier monumental dont les marches s'effacent sous les années, et des portraits suspendus aux murs dont les yeux suivent chacun de mes mouvements avec une insistance malaisante. Je détourne le regard, incapable de soutenir leur jugement muet.
— Ton dortoir est à l'étage. Pour l'instant, tu l'occuperas seule.
Sa voix est une sentence. J'acquiesce, mais aucun mot ne me traverse les lèvres. J'ai l'impression que parler briserait quelque chose ici, comme si le langage avait été interdit quelque part entre l'entrée et ce silence trop dense.
Nous montons. Chaque marche grince, comme si elle n'avait pas été empruntée depuis des années. Tout ici semble murmurer. Le bois, les pierres, même l'air semble traversé de soupirs, de restes de présences anciennes. Comme si l'internat lui-même conservait les échos de ceux qui l'ont habité avant moi. Et qu'il refusait d'en faire le deuil.
La chambre, quand elle s'ouvre enfin devant moi, me paraît irréelle. Une pièce au mobilier simple, fonctionnel, sans âme. Le lit, le bureau, la fenêtre haute, la bibliothèque vide, l'armoire ancienne. Tout est propre, rangé, silencieux. Trop silencieux.
— Voilà. C'est là.
Je bredouille un remerciement à peine audible. Elle s'éloigne sans se retourner, ses talons résonnant dans le couloir comme une pendule sinistre.
Je ferme la porte. Je suis seule.
Et c'est là, dans ce silence épais, que je ressens pour la première fois la présence de quelque chose d'invisible, d'insondable. Ce n'est pas la solitude. Ce n'est pas la peur non plus. C'est autre chose. Une tension. Une attente. Comme si la pièce elle-même retenait son souffle, guettant ma réaction.
Je fais le tour lentement, sans allumer la lumière. Mes doigts effleurent le bois du bureau, la pierre du mur, le tissu rugueux des rideaux. Tout semble chargé d'un passé que je ne peux pas encore lire, mais que je sens palpiter autour de moi.
Je pose mon sac. Je m'assieds sur le lit. Il grince faiblement. Le matelas est moelleux mais ferme, comme s'il refusait de m'accueillir pleinement. Je me laisse tomber en arrière, le regard fixé au plafond sans fissure, comme si l'absence même de défauts était une forme d'hostilité.
Je ferme les yeux.
Mais les murs, eux, restent éveillés.
Ils se souviennent.
Et quelque chose me dit qu'ils ne vont pas me laisser tranquille.