
Chapitre 31 : Le pouvoir endormi
Enfin, au bout d’un couloir, ils atteignirent la salle de filtrage, l’antichambre où deux conseillers politiques tenaient la permanence de la nuit.
Là, la mécanique du pouvoir se heurtait au caprice personnel de Trump. Officiellement, ces conseillers devaient seulement relayer l’information. En pratique, ils avaient reçu une consigne claire de Trump : « Ne me réveillez que si c’est bon pour moi ou s’il y a une menace nucléaire. » Bon pour lui signifiait deux choses : de l’argent qui rentre, ou une annonce qui flatte son ego.
L’aide militaire posa le rapport sur la table : otages ukrainiens et français capturés en Ukraine, brouillage massif, risque d’action russe. Le protocole voulait qu’on le réveille. Les conseillers se regardèrent. L’un soupira, l’autre haussa les épaules.
— Pas de lien direct avec ses affaires, dit le premier.
— Ni avec sa réputation, ajouta le second.
Ils laissèrent la note sur le bureau, à côté d’autres déjà entassées. Puis ils signèrent mécaniquement le registre :
« Président non réveillé ».
Dans la chambre voisine, Trump dormait dans son lit immense, un autel de velours rouge et d’oreillers dorés, où le corps massif du président des États-Unis s’enfonçait comme une flaque de gelée anglaise. Les draps, brodés à son nom « Donald J. Trump » en lettres trop grandes cousues de fil d’or étaient repliés sur son ventre mou, qui se soulevait et retombait avec la régularité poussive d’un moteur fatigué. Rien de majestueux : un souffle court et bruyant, comme si chaque inspiration négociait encore le droit de rester en vie quelques secondes de plus.
Endormi, il n’y avait ni slogans, ni colère, ni grimaces de tribun : seulement cette masse flasque, livrée à la gravité, ce corps débordant de lui-même, gonflé de confort, de sucre et de certitudes périmées.
Autour de lui, la lumière ne dormait jamais : un écran mural démesuré de vingt pieds de diagonale projetait un monde morcelé de chaînes d’informations, de talk-shows, de sondages et de rediffusions de lui-même. CNN, Fox News, OAN, Russia Today : une centaine d’échos simultanés, tous en boucle sur son propre visage.