
Extrait
Brumeterre 2 - La Soumise: urban fantasy française, dark fantasy soft (à partir de 16 ans)
Prologue
Mes Yeux transpercent le voile du temps.
Aussitôt, je les referme. Tant d’horreurs d’un seul coup, c’est insoutenable !
Je me force à les rouvrir. Il faut que je Vois. Trop de vies en dépendent pour laisser mes sentiments s’exprimer. Je dois endurcir mon cœur et mon âme face à l’abjecte Vision qui m’attend.
Une femme hurle tandis qu’elle brûle sur un immense bûcher. Son cri se réverbère, envahit l’espace, se mêle à l’écho d’une infinité de ses semblables.
Toutes condamnées par des fous qui les accusent d’être des monstres.
Toutes dévorées vivantes par les flammes qui rongent leurs chairs martyrisées, bleuies par les tortures, souillées par leurs tortionnaires à la perversion sans limite.
Mes larmes invisibles troublent ma perception tandis que je m’oblige à avancer sur la trame fluctuante de la Tapisserie du Destin.
Plus loin… Déjà trop loin…
D’autres hommes aux visages déformés par la haine et la cruauté arrachent leurs ailes à de minuscules fées avant de les réduire en bouillie sous leurs talons rageurs.
Éventrent une licorne, noble symbole d’innocence, et brandissent sa corne tranchée en des gestes obscènes pendant que ses entrailles se répandent sur le sol.
Percent de traits embrasés la fourrure palpitante de chats noirs dont ils sont l’unique malheur.
Démembrent des lutins et des farfadets dont la chanson s’est depuis longtemps noyée dans le sang.
Décapitent des métamorphes et plantent leurs têtes bestiales sur des pieux comme autant de trophées macabres.
Violent des mères devant leurs enfants et des enfants devant leur mère, en riant abjectement de la souffrance intime qu’ils leur infligent jusqu’à la mort.
Je n’ai pas de corps mais je tremble.
Je n’ai pas de poings mais je les serre de toute la force de mon impuissance.
Je n’ai pas de bouche mais ma fureur horrifiée fait vibrer le non-espace qui m’entoure.
Je ne dois pas hésiter. Pas m’arrêter.
Même si je sais que là-bas, au centre de cet univers d’exactions, de crimes et de douleurs incommensurables, le pire est encore à venir.
La noirceur est de plus en plus épaisse, gluante, visqueuse. Mon effort devient surhumain tandis que je pénètre l’entrelacement inhumain qui pulse d’un mal absolu.
La folie meurtrière atteint son apogée. Ce ne sont plus des individus qui s’en prennent à d’autres. Ce ne sont même plus des groupes qui s’acharnent sur un seul.
C’est le règne de la férocité la plus pure. Si intense qu’elle menace mon équilibre mental.
Ma résolution fléchit brièvement, puis je repousse fermement cette tentation. Je ne peux pas me permettre le luxe de devenir folle pour oublier ces ignominies qui n’en finissent pas de s’étendre à perte de Vue.
Des pères qui brutalisent leurs enfants à grands coups de reins innommables.
Des mères qui dévorent leur nouveau-né encore relié à leur matrice par leur fragile cordon.
Partout dans l’immensité de notre futur, des corps déchiquetés par des armes, des ongles, des dents…
En un instant, plus rien !
Ma Vision s’est achevée après être allée jusqu’au bout d’elle-même. Jusqu’au bout de l’enfer.
* * * * *
Chariclo porta une main à son front. Cette fois, elle tremblait véritablement. Elle tituba, prête à s’effondrer sur le pavage de mosaïque où gisaient déjà les oracles les plus faibles, après avoir perdu conscience dans le déchaînement de concentration de ce Cercle hors normes que leur maîtresse avait convoqué.
Les plus tenaces tournèrent vers elle leurs regards épuisés et tentèrent de l’interroger malgré leur essoufflement. L’un d’eux était allé si loin que du sang perlait de ses yeux aux reflets d’or et que la sueur plaquait sur son crâne ses boucles blanches habituellement folâtres.
— Alors, as-tu pu Voir ce que cache ce puissant vortex enténébré ?
— Avons-nous été assez forts pour te soutenir, Grande Prêtresse ?
— Oui, mes amis. Grâce à vous, ma Vision a été complète. Pour le moment, je vous en prie, reposez-vous. Nous en parlerons plus tard.
— Bonne idée, du repos…
— Oui, du repos, enfin…
Soudain, un bruit étrange attira l’attention de Chariclo, en provenance d’un coin de la pièce, derrière une rangée d’amphores.
Elle la contourna et découvrit, pas vraiment surprise, son fils de trois ans qui pleurait le plus silencieusement possible, mais sans pouvoir retenir tous les gros sanglots qui le secouaient. Il avait dû se glisser là pour espionner, au lieu d’aller se coucher comme elle le lui avait demandé. Il était si curieux de tout ce que faisait sa mère adorée !
Elle s’assit en tailleur près du garçonnet et le serra dans ses bras pour le bercer et le rassurer. Elle retint un sursaut. La lueur dansante des lampes à huile ne lui parvenait que faiblement, mais pourtant… Cette petite mèche, là, dans la chevelure d’ébène du bambin… N’était-elle pas devenue aussi blanche que le marbre le plus pur ? Si ce n’était pas une illusion d’optique, c’était révélateur d’un pouvoir vraiment très précoce, même pour les membres de leur lignée.
À cet instant, l’esprit rationnel de la Grande Prêtresse céda la place à l’inquiétude de la mère aimante.
Non, je dois me tromper ou mal voir, à cause de mes yeux qui brûlent de fatigue. Sans doute a-t-il simplement pris peur en entendant certains de mes disciples crier et en les voyant tomber sans connaissance ! Comment se pourrait-il qu’il ait partagé ma divination ? Il est encore si jeune pour porter le fardeau de toutes ces terribles Visions que recèle notre sombre avenir… Allons ! Au lieu de m’interroger en vain, je ferais mieux de lui poser directement la question. Je dois en avoir le cœur net. C’est essentiel pour SON avenir.
— Dis-moi, Tirésias, est-ce que tu as Vu toutes ces choses horribles ?
— Oui, Maman. C’était tellement affreux, tous ces gens et toutes ces créatures magiques qui criaient et qui se faisaient tuer par ces méchants hommes et ces méchantes femmes !
— C’est vrai, mon chéri, mais ne t’en fais pas. Regarde autour de toi : tout cela a disparu, maintenant. C’était une sorte de rêve spécial. On appelle ça la Vision oraculaire. C’est un aperçu d’un avenir potentiel dans la vaste trame de nos destins entremêlés. Je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire, mais ne t’inquiète pas si ce n’est pas le cas. Je vais t’apprendre à maîtriser ce don qui existe depuis toujours dans notre famille.
L’enfant hocha gravement la tête en signe d’assentiment.
— D’accord, tu vas m’apprendre à Voir ces rêves bizarres de quand on ne dort pas.
— C’est exactement ça. Tu as très bien compris, comme d’habitude. Je suis tellement fière de toi, mon petit garçon si intelligent !
Elle l’embrassa, puis entreprit de lui sécher doucement les joues avec un repli de sa longue tunique élégamment plissée. Ses pleurs abondants n’étaient qu’un bien faible tribut à payer, par rapport à ce qu’il avait Vu à son âge…
Elle frémit en pensant à l’effroi qui aurait pu altérer sa raison encore immature. Heureusement, il semblait indemne, maintenant que la situation était redevenue normale.
Justement, il levait vers elle une frimousse interrogative. La curiosité, c’était un très bon signe.
— Maman ?
— Oui, Tirésias, qu’y a-t-il ?
— Ça veut dire que c’est fini, toutes ces choses horribles ?
Chariclo finit de lui essuyer ses larmes et lui adressa un sourire triste.
Jamais elle ne mentait, même quand la vérité était difficile à entendre. Telle était sa mission de Reine des Oracles, mais en ces heures sombres, ce fardeau lui paraissait particulièrement lourd à porter.
— Hélas non, mon petit cœur. Cela ne fait que commencer.