Cet extrait contient un langage cru, propre à l'univers de l'auteur.

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Extrait

Brûlure Interdite

Chapitre 1 — Le regard qui ne baisse pas (Alma)

Je ne supporte plus la musique.

Cette foutue playlist tourne en boucle depuis des heures. Trois accords, un refrain vide, des voix saturées qui rebondissent contre les murs usés du bar comme un écho trop familier : celui du quotidien qui ne change jamais.

Je nettoie un verre pour la troisième fois, simplement parce que mes mains ont besoin d’un prétexte pour ne pas s’écraser sur le comptoir.

Il est vingt-deux heures passées, et ce soir, comme tous les autres, les clients ont tous les mêmes visages : rieurs, bruyants, parfois insistants, souvent imbibés. Des visages que j’efface mentalement au fur et à mesure qu’ils parlent.

Mais lui… lui, je le vois tout de suite.

Il ne pousse pas la porte en grand, ne fait pas claquer ses bottes, ne se donne pas en spectacle. Il entre dans le bar comme une ombre prend possession d’une pièce, lentement, naturellement, sans avoir besoin d’être remarquée pour imposer sa présence.

Et pourtant, le silence s’installe. Infime, presque imperceptible. Un ralentissement de l’air. Un frisson collectif. Je suis presque certaine que le mec à moitié ivre au fond a arrêté de parler.

Il s’avance sans un mot, sans un regard vers quiconque.

Et quand enfin ses yeux se posent sur moi, je les ressens plus que je ne les vois.

Des yeux clairs, acérés, d’un gris presque métallique. Trop calmes. Trop lucides.

Je redresse le menton.

Je déteste qu’on me fixe comme ça.

— Un verre ? je demande d’un ton neutre, tendu.

Il ne répond pas tout de suite. Il s’assoit lentement au comptoir, comme s’il avait tout son temps. Puis ses doigts — larges, noueux, marqués — viennent effleurer le bois du bar. Il regarde autour, en silence, et répond enfin :

— Juste un café. Noir.

Un client qui commande un café à cette heure-là a forcément quelque chose à cacher.

Je tourne les talons sans rien dire. Je sens son regard dans mon dos, lourd, précis. Je déteste ça. Je déteste cette façon qu’il a de s’installer sans demander la permission, de prendre de la place sans hausser la voix. Il dégage quelque chose de… tranchant. De contenu. Comme un orage qui refuse d’éclater.

Je pose la tasse devant lui un peu plus fort que nécessaire.

— Sucre ?

— Non.

Son ton est grave, sec, sans être agressif. Il ne sourit pas. Il ne fait aucun effort. Il est le genre d’homme qui n’essaie pas d’être aimable, et qui pourtant force l’attention.

— Vous n’êtes pas d’ici, je suppose.

Je ne sais pas pourquoi je parle. Sans doute parce que je me sens attaquée sans raison. J’ai besoin de rendre quelque chose. De gratter.

— Je suis là pour le boulot.

— Quel genre ?

— Celui qui laisse des cicatrices.

Il relève les yeux. Cette fois, je soutiens son regard. Longuement. Et il ne le baisse pas.

Il ne cligne même pas.

Un éclat passe dans ses prunelles. Une chaleur étrange. Comme si, au fond de sa froideur apparente, quelque chose brûlait. Lentement. En silence.

Je ne sais pas ce qui me prend, mais mon cœur accélère. Je me hais de ressentir quoi que ce soit. Ce mec n’est pas pour moi. Je le sais comme on sait qu’un feu est trop proche.

Et pourtant, je ne bouge pas.

— Tu bosses ici ? demande-t-il, l’air de rien.

— Je sers. Je nettoie. Je supporte. C’est mon job.

Il hoche simplement la tête.

— T’as l’air d’avoir la main ferme.

Je fronce les sourcils.

— C’est censé être un compliment ?

Il hausse légèrement les épaules.

— C’est une constatation.

Il se lève sans finir son café. Il laisse une pièce sur le comptoir, tourne les talons et s’en va comme il est venu : sans bruit, sans mots, sans regard en arrière.

Et pourtant, il laisse une empreinte. Quelque chose de chaud, d’inconfortable, d’incompréhensible.

Je me rends compte que je retiens ma respiration.

Et que mes doigts tremblent légèrement.

Putain.

Ce mec va me rendre folle.