Cet extrait contient un langage cru, propre à l'univers de l'auteur.

Extrait
Avant toi : Une dark romance psychologique — l’histoire de Noah avant Léna
Chapitre 1 — Foutre le feu
Je ne me souviens pas du premier coup. Juste du goût métallique dans ma bouche, de la sensation brute de mes phalanges contre une mâchoire qui a cédé plus vite que prévu, et de ce silence étrange qui précède le chaos. Ce genre de silence qui s’installe juste après l’impact, comme si le monde retenait sa respiration, choqué qu’on ait osé le percuter de plein fouet.
La cloche avait sonné depuis moins de cinq minutes. Les couloirs du lycée empestaient encore la sueur adolescente et le désespoir de fin de journée. Les casiers claquaient dans une symphonie maladroite, les baskets crissaient sur le lino jauni, et les voix s’élevaient, banales, inutiles, pleines de rien. Je marchais droit devant moi, le sac à moitié ouvert, les écouteurs morts depuis des mois toujours plantés dans mes oreilles. Pas pour écouter. Juste pour qu’on m’évite.
Et pourtant, il a parlé.
Il aurait pu s’abstenir, ce con.
Je ne me souviens même plus de son prénom. Un de ces types qui sourient tout le temps, qui sentent le shampoing cher et la sécurité affective. Un de ceux qui n’ont jamais rien perdu, parce qu’ils n’ont jamais rien eu à défendre. Il était avec ses amis, adossé contre son casier comme dans une mauvaise série, et il a cru drôle de glisser une phrase.
Juste une.
Juste une phrase de trop.
— Elle t’a jeté, c’est ça ? La petite Clara t’a largué comme un vieux chewing-gum. Faut croire qu’elle a compris que t’étais qu’un taré.
Je me suis arrêté. Lentement.
Le monde a perdu ses contours.
Je n’ai pas répondu. Je ne lui ai pas lancé de menace, pas même un regard. J’ai juste tourné mon corps, pas ma tête, comme si mon esprit refusait encore d’admettre ce qu’il venait d’entendre. Et mes poings ont parlé pour moi.
Je crois que je l’ai frappé trois fois. Peut-être quatre. Je n’ai pas compté.
La première fois, il a basculé contre les casiers. La seconde, il a glissé au sol. La troisième, son visage s’est couvert de rouge. Et la quatrième, je n’en suis même pas sûr que ce soit moi.
Je ne sentais plus rien. Ni mes doigts, ni ma gorge, ni la peur.
Il n’y avait plus que la pulsation furieuse dans mes tempes, ce besoin d’effacer ses mots, de broyer l’oxygène autour de lui pour qu’il n’existe plus, pour qu’il n’ait jamais existé. Chaque coup était une réponse à une question que personne ne m’avait jamais posée. Une question sur ma colère. Sur mon vide. Sur ce que je suis devenu à force de ne pas être entendu.
Les cris ont suivi. Les bras qui me tirent en arrière, les voix qui me hurlent de me calmer, le surveillant qui m’attrape par le col. Mais je ne me débattais pas. Je ne hurlais pas. Je le regardais. Lui. Étalé au sol, une main sur son visage en sang, l’autre accrochée à son ego blessé.
Et je me tenais là. Immobile. Les poings rougis, la respiration calme.
Je n’avais pas envie de fuir.
Je voulais qu’on voie.
Je voulais qu’on comprenne.
Le bureau du proviseur a cette odeur de faux cuir et de frustration administrative. Les stores sont à moitié baissés, comme si la lumière du jour n’avait pas le droit d’entrer ici. La secrétaire m’a fait asseoir sur une chaise un peu trop basse, le genre de mobilier choisi exprès pour que tu te sentes coupable avant même d’avoir parlé.
Mais je ne me sens pas coupable. Pas vraiment.
Le proviseur arrive. Il a ce genre de démarche lente et théâtrale, comme s’il entrait sur une scène. Costume gris, cravate bleue, expression pincée. Il pose son dossier sur le bureau, ouvre la chemise cartonnée avec le nom « Noah Verner » en gros, puis soupire longuement, comme si ce soupir allait régler l’affaire à lui seul.
— Tu sais pourquoi tu es là, je suppose, dit-il sans me regarder.
Je ne réponds pas.
Il le sait déjà. Tout le monde le sait.
Il lit les rapports, les témoignages, la version aseptisée des faits.
« Violence volontaire », « agression physique », « comportement inacceptable ».
Il ferme le dossier. Me fixe. Ses yeux cherchent une réaction. Une faille. Un remords.
— C’est la troisième fois ce trimestre. Tu comprends ce que ça veut dire, Noah ?
Toujours ce « tu comprends ? »
Toujours cette tentative de me faire entrer dans leur cadre, dans leurs cases.
Mais je ne suis pas un puzzle. Je ne suis pas un système à recadrer.
Je suis le feu qu’ils ont laissé couver trop longtemps. Et aujourd’hui, ça brûle.
Je lève les yeux. Mes pupilles croisent les siennes. Il s’attend à de la peur, à du regret. Mais ce qu’il voit, c’est autre chose. Un calme dangereux. Une tempête contenue. Un silence plus lourd que les cris.
Il referme le dossier d’un coup sec.
— Tu es officiellement exclu. Définitivement.
Je hoche lentement la tête. Pas un mot. Pas un muscle qui tressaille.
Ce n’est pas une punition. C’est une libération.
Je sors du bureau sans un mot, la porte se refermant derrière moi avec cette lenteur propre aux endroits où plus personne ne fait d’effort pour que les choses aillent vite, où tout semble figé dans une immobilité administrative, sans vraie gravité. Le couloir s’étend devant moi, déserté par les élèves depuis longtemps, baigné dans cette lumière crépusculaire filtrée par les fenêtres sales, qui donne à tout un air d’entre-deux, comme si le lieu refusait d’appartenir à la journée ou à la nuit, suspendu dans un moment qui ne mène nulle part.
Mes pas résonnent sur le carrelage, lents, réguliers, presque apaisants. Il n’y a plus de tension dans mes épaules, plus d’agitation dans mes mains, seulement cette fatigue étrange, cette sorte de calme acide qui s’installe toujours après la colère, quand le corps abandonne l’idée de se défendre et se contente de marcher. Je n’ai pas de plan, pas de direction précise, pas même une pensée claire sur ce que je suis censé faire maintenant. Je sais juste que je ne reviendrai plus ici, que ce bâtiment ne retiendra plus mon nom sur ses feuilles d’appel, et qu’il ne restera de mon passage que quelques traces de sang séché sur le sol et une réputation qui me suivra comme une ombre trop bien accrochée.
Je passe devant les casiers, les miens, les leurs, tous identiques dans leur alignement absurde, leurs portes cabossées par les années, leurs graffitis gravés à la clé, vestiges des adolescences en colère ou en détresse. Le mien est entrouvert. Je ne sais pas si c’est moi qui l’ai laissé comme ça ou si quelqu’un l’a forcé, mais à l’intérieur, il ne reste presque rien : une photo froissée, prise au hasard d’un après-midi où Clara m’avait souri sans se défendre, un vieux carnet aux pages écornées dont j’ai noirci les marges de pensées trop dures pour être dites à voix haute, et un ticket de métro oublié, mémoire d’un endroit où je n’ai jamais eu envie d’aller.
Je prends le carnet, le glisse dans la poche intérieure de ma veste comme on cache une arme ou un secret, puis referme doucement la porte du casier, sans bruit, comme si ce simple geste pouvait clore un chapitre de ma vie. Mais rien ne se referme vraiment. Tout reste en suspens, en arrière-fond, prêt à refaire surface au moindre tremblement.
Au bout du couloir, adossé au mur près de la sortie de secours, Émilien m’attend. Il ne m’adresse pas un sourire, encore moins une parole de réconfort. Il me regarde simplement, avec cette forme de lucidité silencieuse que les autres n’ont pas, cette manière d’être là sans en faire trop, sans prétendre comprendre, sans chercher à sauver ce qui ne veut pas l’être.
Je m’approche de lui, et dans son regard, je lis non pas de la peur, ni du jugement, mais peut-être une forme de respect tordu, celui qu’on accorde à ceux qui n’ont plus rien à perdre.
— Tu vas aller où ? demande-t-il sans lever la voix, presque en murmurant, comme si la question, en elle-même, pouvait être une faute.
Je fixe un point invisible au-delà de lui, là où le lycée touche la rue, là où la liberté ressemble encore à une illusion. J’ai envie de lui dire que je vais rentrer, que je vais dormir, que tout ça est sans importance. Mais rien ne sort. Parce que je ne sais pas vraiment où je vais, ni même si je vais quelque part. Peut-être que je vais simplement marcher. Jusqu’à ce que mes jambes lâchent. Jusqu’à ce que le silence me rattrape.
Alors je hausse les épaules, un geste neutre, vide de sens, mais suffisant pour qu’il comprenne.
— Ils disent que t’as pété un câble, ajoute-t-il après un temps, pas moqueur, juste factuel. Que t’es dangereux.
Je tourne enfin la tête vers lui, lentement, et nos regards se croisent. Il n’y a pas de colère dans le mien, ni de justification. Juste une vérité qu’il devine sans que je la formule.
— C’est plus simple pour eux si je suis un monstre, dis-je sans détourner les yeux.
Il hoche la tête. Une fois. Pas plus. Il ne me contredit pas. Il ne me demande pas d’en dire plus. Il comprend que c’est tout ce que j’ai à offrir.
Je reprends ma route, traversant les derniers mètres du couloir comme on franchit une frontière invisible. À l’extérieur, le ciel est bas, chargé de nuages lourds, presque liquides, comme s’il allait pleuvoir d’un instant à l’autre. L’air est dense, humide, chargé d’électricité statique. Chaque pas que je fais semble réveiller les souvenirs imprimés dans les murs, les cris étouffés, les regards fuyants, les mains serrées trop fort dans les poches.
Je passe la grille sans m’arrêter, sans me retourner, sans me presser non plus. Je laisse le lycée derrière moi, comme on laisse derrière soi une scène de crime, sans savoir si on est la victime, le coupable, ou simplement le témoin. Et tandis que les premières gouttes commencent à tomber, froides, irrégulières, perçant le tissu de ma veste jusqu’à la peau, je sens quelque chose se délier, une tension ancienne, un poids qui ne disparaît pas mais qui cesse, pour un temps, de m’écraser.
Peut-être que la pluie va effacer mes empreintes. Peut-être qu’elle lavera les murs, les mots, les regards. Peut-être pas.
Mais au fond, je m’en fous.
Parce que moi, je suis encore là.
Et que foutre le feu, parfois, c’est la seule façon de survivre aux ruines.
Mais alors que je traverse le trottoir mouillé, les épaules alourdies par une pluie qui ne veut pas dire son nom, une voiture grise s’arrête lentement à ma hauteur, moteur encore tiède, clignotant hésitant, comme si elle n’était pas sûre d’être au bon endroit. La vitre côté passager descend d’un geste mécanique, lent, calculé, et à travers la brume de la buée encore collée au pare-brise, je reconnais ce regard.
Pas celui d’un surveillant. Ni d’un flic. Ni même d’un professeur venu recoller les morceaux.
Non.
C’est un homme que je n’ai pas vu depuis des années. Un nom que j’ai effacé de ma mémoire depuis longtemps. Une silhouette que je croyais enterrée avec le reste.
Et il parle.
Une seule phrase, calme, sans émotion.
— Monte, Noah. Il est temps.
Je reste là, trempé, figé entre deux mondes. Le passé que je viens de brûler. Et l’inconnu qu’il me tend, comme une punition déguisée en secours.
Et dans ses yeux, il n’y a ni accueil, ni pitié.
Seulement une promesse silencieuse : celle que rien ne va s’arranger.