Couverture de Au rythme du Coeur: Douze chemins de guérison à la lumière de la foi chrétienne

Extrait

Au rythme du Coeur: Douze chemins de guérison à la lumière de la foi chrétienne

Extrait : Mois de Septembre : mois consacré aux anges.

************

« — Liban, années 80 : Les bruits des détonations ne cessent jamais. Avec le temps, on apprend même à distinguer ces bruits : celui qui tombe près, celui qui tombe loin. Et puis, à certaines heures, toutes les rues se vident, on sait quand sortir ou pas. Je suis religieuse à Beyrouth depuis moins d’un an après avoir prononcé mes vœux définitifs.

La situation est critique dans la congrégation, déjà de lourds dégâts. Il faut sans cesse se cacher. Les bâtiments sont tous éventrés, marqués par les balles, rien n’est jamais réparé complètement. Les façades sont criblées d’impact et les murs, même à l’intérieur, sont noircis. Dans ce contexte difficile, pourtant, les communautés de sœurs continuent leur apostolat auprès des plus pauvres.

À quoi reconnaît-on une ville sous les bombes ? Les sirènes, l’odeur de la poussière chaude dans l’air, les gens qui avancent comme des fantômes, qui marchent vite. Impossible de s’attarder, on ne s’y risque pas, la vie est si fragile, ici, on le sait. En un instant, en un rien de temps, une existence peut basculer, une famille se retrouve amputée d’un être cher, d’un être essentiel, sans qui plus rien n’est comme avant. Alors, tout le monde est vigilant. C’est ainsi. Une vie différente.

Dans certains monastères, les statues sont souvent éclopées, les croix ébréchées. C’est dans ce décor que j’évolue. J’ai en charge un pensionnat de jeunes filles, celles qui viennent encore. Beyrouth, dans les années 80, est en insécurité permanente.

La sœur aînée d’Annie, pensionnaire, se souvient très bien du jour où toute une partie de sa chevelure avait blanchi. Sa cadette avait tardé à revenir alors qu’elle était sortie pour effectuer quelques achats, après un temps qu’elle avait trouvé interminable, en quelques minutes à peine, quand enfin elle la vit, toute une partie de sa chevelure avait changé de couleur.

Instinctivement, elle avait posé sa main sur sa tête lorsqu’elle l’avait vue réapparaître, un geste de soulagement, sans aucun doute, quand elle la retira, sa main, toute une bande de cheveux était blanche.  L’effet du stress, la peur de perdre sa sœur. Voilà, c’est avec cette peur-là que les habitants vivent dans une guerre qui n’en finit pas ».

Sœur Maïc racontait avec une verve bien à elle. On était plus de vingt ans après, je l’avais reçue à mon domicile pour écouter son témoignage. Je ne disais pas un mot. Certaines réalités imposent le silence. Elle parlait au présent, comme si l'époque dont elle parlait, elle la vivait encore. De petite taille, un visage paisible, marqué de quelques rides, avec de grands yeux noirs, elle s’exprimait sans jamais se départir de son sourire. J’aurais été incapable de dire son âge, le voile des religieuses les rajeunit toujours un peu, beaucoup parfois.

Elle était venue me rendre visite suite à ma demande après une formation qu’elle avait animée pour des responsables de la catéchèse en paroisses. J’avais remarqué ce sourire immense lorsqu’elle parlait, sa joie non feinte et sa capacité à vous motiver, à regarder le positif de l’existence. Son leitmotiv ? « Quae est Gratia : Tout est grâce ». Pour une femme qui avait traversé la guerre, son espérance me touchait.

Sœur Maïc continuait son récit :

 

— Un soir, je suis à la chapelle pour prier en solitude, sans mes autres sœurs. Je me place à genoux sur le prie-Dieu devant le Saint Sacrement. Nous éclairons à la bougie, la lumière de fin d’après-midi ne permet plus de s’en passer. C’est bizarre la guerre, vous savez, tout est différent : les odeurs, la clarté, les habitudes, un peu comme une autre vie dans la vie.

Arrivée à ce stade de son récit, je me levais de ma chaise. Installée dans mon fauteuil, sœur Maïc cessa de parler. Je l’invitais à  s’asseoir autour de la table, près de moi, je venais d’y déposer un plateau de biscuits secs avec ma théière encore fumante.

Après cet intermède, elle reprit :

— Donc, les murs de la chapelle où je me trouve sont épais, les bougies allumées donnent une ambiance particulière au lieu. Un peu crépusculaire, je dirai.

Elle porta un gâteau à sa bouche :

— Ça me rappelle bien des souvenirs, ces gâteaux  !

Elle soupira, puis elle ajouta :

— Bref, dans ces circonstances, on ne fait pas de projets, on tente tant bien que mal de survivre à la guerre, de rester positifs surtout. Ce n’est pas évident, mais nous avons la responsabilité de ses enfants, alors nous ne pouvons pas nous apitoyer sur notre sort. On les invite à travailler, y compris sous les bombes, même quand on va dans les caves à la première alerte.

Après avoir mangé un gâteau :

— Le lendemain n’est jamais sûr, vous savez. Est-ce que vous voulez que je vous donne une précision  qui le prouve ?

— Oui, bien sûr.

— Eh bien, à votre avis, comment dort-on en temps de guerre ?

— Je l’ignore. En pyjama, je suppose.

— Pas du tout ! Enfin, ça dépend. Mais  un détail qui en dit long : que ce soit en petite tenue ou tout habillé, on garde tous nos chaussures pour ne pas perdre une minute à la première alerte quand il faut courir se réfugier dans les abris.

J'étais confuse, honteuse de ne pas l’avoir deviné.

— Vous voyez, Sylvie, seuls ceux qui connaissent la guerre savent répondre à cette question. C’est bien normal d’ailleurs.

Elle m’adressa son plus beau sourire et reprit :

— Je pourrais même vous préciser une chose : le corps sait avant nous, il se tend avant le moindre bruit. Je suis là, sur mon prie-Dieu, mais je garde les yeux grands ouverts. Ça aussi, c’est particulier : je ne ferme pas mes paupières quand je prie. Pas tant que la guerre est présente, à nous manger notre temps, notre vie, notre espace. On fait attention aussi à rester loin des fenêtres, c’est important en cas d’explosion.

Sœur Maïc reprit un gâteau, je lui versais de nouveau ce thé au jasmin qu’elle aimait tant :

— Enfin, on ne sursaute plus tout le temps non plus. On essaie au moins. Là, toute seule, je prie, dans un silence étonnant pour une fois. Je reste en éveil, mais ce silence m’enveloppe et ça me fait du bien.

Sœur Maïc se redressa sur sa chaise et me demanda :

— Est-ce que vous croyez aux anges, Sylvie ?

— Oui. D’ailleurs, nous sommes en septembre, c’est le mois où on les fête.

— C'est exact.

— Alors, écoutez bien ce que je vais vous raconter, parce que c’est la pure vérité.

Elle s’essuya la bouche :

— Sur mon prie-Dieu, immobile, je prie, je récite un chapelet entre deux oraisons. Tout d’un coup, j’entends une voix qui me dit, là, tout près, dans mon oreille droite, comme un souffle léger : « Lève-toi et sors ».

— C’était qui ?

— Je me retourne, je regarde partout. Je ne vois rien ni personne.

— Comment est-ce possible ?

— Je me pose la même question à ce moment-là.  Décontenancée, je me dis : « Bon, t’as dû rêver ». Je reprends la récitation de mon rosaire. Puis, de nouveau, je perçois, toujours très près de mon oreille comme un souffle : « Lève-toi et sors ». Cette fois, je comprends que ce n’est pas normal. Et puis, je ressens comme une présence, comme si quelqu’un est là, debout à côté de moi. Je ne sais pas pourquoi, mais je le sens.  Apeurée, mais confiante, donc, j’obéis, je me dis : « Bon, ben, obéis ! ». Je me lève. Je prends mon bréviaire que j’avais posé à côté de moi, puis je quitte la chapelle, un peu impressionnée tout de même. Vous devinez ce qui s’est passé ?

— Je n’en ai aucune idée non.

— Et bien à peine quelques secondes après avoir refermé la porte derrière moi, une explosion a eu lieu. Un obus a parcouru la nef, il est tombé en plein sur le prie-Dieu où j’étais assise quelques secondes auparavant.

— Waouuh !

— C’était la fête des anges gardiens, Sylvie.

— Incroyable !

— Oui, cette histoire, je la raconte souvent. Elle m’a profondément marquée.

—  Comment avez-vous réagi sur le moment ?

— Je suis tombée à terre lorsque j’ai vu les dégâts et ce qui venait de se passer. Mes sœurs ont accouru pour m’aider à me relever. J’étais sous le choc.

— Il y a de quoi.

— Ce jour-là, j’ai échappé à la mort. Mais ce que vous ne savez pas, c’est que ce genre d’histoires, vous pourriez en entendre encore bien d’autres similaires, par d’autres personnes que moi, même pas croyantes. Nous sommes entourés par les anges, beaucoup en doutent, mais ils ont tort. Le souci, c’est qu’on les met souvent au chômage !

Sœur Maïc se mit à rire tandis que, sous le charme, je n’osais plus parler. Je me souviens que lorsque nous sommes repartis en direction de l’église où une messe allait se dérouler, nous marchions l’une près de l’autre, bras dessus, bras dessous, comme les deux meilleures amies du monde.

Je repensais à cet épisode ce matin alors que je m’activais à mon ménage. J’en ai profité pour demander pardon à mon ange gardien. Dans ma prière je lui ai dit : « C’est vrai qu’on vous met souvent au chômage, tandis que vous êtes là pour nous, ce n’est pas très aimable de notre part ».

Je souriais. Beaucoup de gens ne sont pas convaincus, c’est vrai. Pourtant, je suis sûre qu’ils sont là. À nous protéger, à nous défendre. Nous ne verrons tout ce qu’ils ont fait pour nous qu’une fois de l’autre côté.